Au cours du dernier mois, vous avez été plusieurs à commenter Frankenstein, notre premier choix de lecture. Vous en avez maintenant terminé la lecture et vous aimeriez enfin partager l'analyse que vous en avez faite avec un expert. C'est maintenant possible! Jean-François Chassay répondra à vos questions, réagira à vos commentaires sur ce billet jusqu'à ce vendredi ! Ne boudez pas votre plaisir : toutes les questions sont bonnes! En attendant vos premiers commentaires, voici l'analyse de Jean-François pour amorcer la discussion... et par la bande, répondre aux commentaires déjà émis sur le billet précédent.

Bonjour à tous,

Je suis très content de voir les réactions que Frankenstein provoque, encore et toujours. Vous aurez peut-être remarqué d’ailleurs qu’il faisait la une du Devoir de samedi sous les traits de Boris Karloff dans le film de Whale de 1931. Ce n’est pas le premier film tiré de Frankenstein, contrairementà ce qu’on croit parfois, mais le premier célèbre.

La photo apparaissait à propos d’un article intitulé « De l’humain au Robot sapiens » et portait sur les avantages et les dangers d’une science qui peut améliorer le corps. À quel moment la frontière devient-elle dangereuse? On voit que Frankenstein est un véritable mythe dans la mesure où il s’adapte à différentes époques et différentes situations. Par exemple (pour aller vite), au XIXe siècle, il touchait d’abord l’imaginaire politique. Pour la droite, le monstre était à l’image de ses mouvements ouvriers, syndicaux, qui faisaient peur à la bourgeoisie, parce qu’ils apparaissaient incontrôlables. Après la Deuxième Guerre, on a beaucoup parlé du « symptôme de Frankenstein » pour ces chercheurs qui étaient allés jusqu’au bout de la fabrication de la bombe nucléaire (alors qu’elle n’était plus nécessaire) sans penser aux conséquences de leurs actes. Aujourd’hui, c’est à propos des modifications génétiques qu’on utilise surtout la figure du monstre de Frankenstein.

La question du genre est intéressante. Où commence la science-fiction? Certains la font remonter à… l’Odyssée d’Homère, ce qui me semble bien exagéré. D’autres à Micromégas de Voltaire. Quant à Utopia de More, c’est la naissance du genre utopique, bien sûr. Une utopie est-elle une science-fiction? Pas nécessairement, même si cela peut se défendre très souvent. On confond aussi régulièrement SF et anticipation. Mais un roman peut se passer dans le futur sans qu’il ne s’agisse de science-fiction (la science peut en être absente). De même, une science-fiction peut se passer au présent. Dans une préface extraordinaire à son roman Crash!, James Ballard explique pourquoi, pour lui, ce roman est de la science-fiction. Pourtant, quand on le lit, on ne voit où se trouve la science-fiction là-dedans. Il n’empêche que Ballard est très convaincant.

La question générique vaut-elle qu’on s’y arrête? Est-ce important de déterminer le point de départ d’un genre comme la science-fiction? Il s’agit peut-être d’une fausse question, mais qui en souligne une autre, finalement plus importante pour nous : comment doit-on définir la science? Qu’est-ce que la science? À ce sujet, comme quelqu’un l’écrivait, il ne faut pas lire Frankenstein à l’aune de notre expérience de la science. La science évolue, sa perception également. En 1818, elle est encore bien jeune (Galilée est mort depuis moins de deux siècles, Claude Bernard n’a pas encore développé ses réflexions sur le concept d’hypothèse).

Mais Frankenstein reste une « fiction scientifique » (j’utilise une expression peut-être plus neutre) pour deux raisons :

1. C’est la première fois qu’une création artificielle naît d’un homme, et d’un homme seulement. Depuis les Grecs, il fallait jusque-là l’aide des dieux, du destin, du hasard, pour que naisse la créature artificielle. Cette fois, Victor Frankenstein est laissé à lui-même et, à cause de cela, se pose pour la première fois dans la fiction la question du pouvoir des scientifiques et de leur rôle éthique, voire morale.

2. Il y a un télescopage des « anciennes sciences » (Paracelse, Albert LeGrand, les alchimistes, etc.) et des nouvelles sciences (Humphrey Davy, Erasmus Darwin, etc.) En ce sens, cela suppose, en soi, une réflexion sur le sens et la définition de la science.

Par ailleurs, une bonne partie du discours de Waldmann sur le droit des scientifiques d’utiliser leurs pouvoirs, d’être maîtres de la nature est tiré de textes célèbres à l’époque d’Humphrey Davy, qui était très lu (et notamment par Mary et son amant, le grand poète Percy Shelley).

On peut poser l’hypothèse que Mary Shelley, fille de la première grande essayiste féministe (Mary Wollstonecraft) et d’un père philosophe anarchiste (William Godwin) ait été sceptique devant ce discours de domination très patriarcale. La critique de la science (parce que le roman est en partie une critique de la science) pourrait venir de là.

Jean-François Chassay

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