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Frankenstein - Suite, discussion et fin

Josée Nadia Drouin, le 2 novembre 2010, 5h39

Au cours du dernier mois, vous avez été plusieurs à commenter Frankenstein, notre premier choix de lecture. Vous en avez maintenant terminé la lecture et vous aimeriez enfin partager l'analyse que vous en avez faite avec un expert. C'est maintenant possible! Jean-François Chassay répondra à vos questions, réagira à vos commentaires sur ce billet jusqu'à ce vendredi !

Ne boudez pas votre plaisir : toutes les questions sont bonnes! En attendant vos premiers commentaires, voici l'analyse de Jean-François pour amorcer la discussion... et par la bande, répondre aux commentaires déjà émis sur le billet précédent.

Frankenstein - Suite, discussion et fin
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Frankenstein - Suite, discussion et fin

Bonjour à tous,

Je suis très content de voir les réactions que Frankenstein provoque, encore et toujours. Vous aurez peut-être remarqué d’ailleurs qu’il faisait la une du Devoir de samedi sous les traits de Boris Karloff dans le film de Whale de 1931. Ce n’est pas le premier film tiré de Frankenstein, contrairementà ce qu’on croit parfois, mais le premier célèbre.

La photo apparaissait à propos d’un article intitulé « De l’humain au Robot sapiens » et portait sur les avantages et les dangers d’une science qui peut améliorer le corps. À quel moment la frontière devient-elle dangereuse? On voit que Frankenstein est un véritable mythe dans la mesure où il s’adapte à différentes époques et différentes situations. Par exemple (pour aller vite), au XIXe siècle, il touchait d’abord l’imaginaire politique. Pour la droite, le monstre était à l’image de ses mouvements ouvriers, syndicaux, qui faisaient peur à la bourgeoisie, parce qu’ils apparaissaient incontrôlables. Après la Deuxième Guerre, on a beaucoup parlé du « symptôme de Frankenstein » pour ces chercheurs qui étaient allés jusqu’au bout de la fabrication de la bombe nucléaire (alors qu’elle n’était plus nécessaire) sans penser aux conséquences de leurs actes. Aujourd’hui, c’est à propos des modifications génétiques qu’on utilise surtout la figure du monstre de Frankenstein.

La question du genre est intéressante. Où commence la science-fiction? Certains la font remonter à… l’Odyssée d’Homère, ce qui me semble bien exagéré. D’autres à Micromégas de Voltaire. Quant à Utopia de More, c’est la naissance du genre utopique, bien sûr. Une utopie est-elle une science-fiction? Pas nécessairement, même si cela peut se défendre très souvent. On confond aussi régulièrement SF et anticipation. Mais un roman peut se passer dans le futur sans qu’il ne s’agisse de science-fiction (la science peut en être absente). De même, une science-fiction peut se passer au présent. Dans une préface extraordinaire à son roman Crash!, James Ballard explique pourquoi, pour lui, ce roman est de la science-fiction. Pourtant, quand on le lit, on ne voit où se trouve la science-fiction là-dedans. Il n’empêche que Ballard est très convaincant.

La question générique vaut-elle qu’on s’y arrête? Est-ce important de déterminer le point de départ d’un genre comme la science-fiction? Il s’agit peut-être d’une fausse question, mais qui en souligne une autre, finalement plus importante pour nous : comment doit-on définir la science? Qu’est-ce que la science? À ce sujet, comme quelqu’un l’écrivait, il ne faut pas lire Frankenstein à l’aune de notre expérience de la science. La science évolue, sa perception également. En 1818, elle est encore bien jeune (Galilée est mort depuis moins de deux siècles, Claude Bernard n’a pas encore développé ses réflexions sur le concept d’hypothèse).

Mais Frankenstein reste une « fiction scientifique » (j’utilise une expression peut-être plus neutre) pour deux raisons :

1. C’est la première fois qu’une création artificielle naît d’un homme, et d’un homme seulement. Depuis les Grecs, il fallait jusque-là l’aide des dieux, du destin, du hasard, pour que naisse la créature artificielle. Cette fois, Victor Frankenstein est laissé à lui-même et, à cause de cela, se pose pour la première fois dans la fiction la question du pouvoir des scientifiques et de leur rôle éthique, voire morale.

2. Il y a un télescopage des « anciennes sciences » (Paracelse, Albert LeGrand, les alchimistes, etc.) et des nouvelles sciences (Humphrey Davy, Erasmus Darwin, etc.) En ce sens, cela suppose, en soi, une réflexion sur le sens et la définition de la science.

Par ailleurs, une bonne partie du discours de Waldmann sur le droit des scientifiques d’utiliser leurs pouvoirs, d’être maîtres de la nature est tiré de textes célèbres à l’époque d’Humphrey Davy, qui était très lu (et notamment par Mary et son amant, le grand poète Percy Shelley).

On peut poser l’hypothèse que Mary Shelley, fille de la première grande essayiste féministe (Mary Wollstonecraft) et d’un père philosophe anarchiste (William Godwin) ait été sceptique devant ce discours de domination très patriarcale. La critique de la science (parce que le roman est en partie une critique de la science) pourrait venir de là.

Jean-François Chassay

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5 commentaires

Portrait de movihardt

Bienvenue cher Jean-François,

Super heureux de ton commentaire. et particulièrement ta dernière phrase concernant les origines de Mary Shelley, qui expliquerait beaucoup de choses, dans une Angleterre très puritaine, patriarcale, etc. Là, je suis entireèment d'accord qu'on puisse commencer à travailler su l'histoire d'un mythe qui, quel que soit le siècle, donne à penser aux lecteurs.

Une fiction scientifique, voici qui me parait plus raisonnable que la science-fiction. Elle désenclave la science de son rôle culturel qui paraissait si particulier, alors que nous avons tous une culture scientifique (de la culture avec des bouts de science dedans), et la rend accessible pour n'importe quelle entreprise de fiction.

Je reste sceptique quant à un seul point, très scientifique celui-là, ou tout au moins épistémologique : est-ce que la science ne peut pas être définie très pragmatiquement par : la production des chercheurs (c'est à dire des producteurs de savoirs) ? La construction d'un savoir n'est elle pas une activité humaine normale, ayant besoin de travail individuel et collectif, de consensus et de confrontation ? Est-ce donc si difficile que cela de définir la science ?

Si, à l'époque de Mary Shellley, le travail de chercheur était individuel et aventureux (comme nous le raconte Daniel Kehlmann dans "Les arpenteurs du Monde", situé à la même époque), la notion du chercheur solitaire dans les mains lequel naît la vie parait alors tout à fait normal. Le discours de Waldmann aussi. Aujourd'hui, cette mythologie là devient ridicule : pour clôner un seul gène, il faut être au moins 3 (un thésard, son responsable, plus le technicien de maintenance ;-)). Les experts travaillent dans un subtil mélange de hiérarchie et de compétences partagées, dans un réseau mondial à une seule langue ou presque. A qui appartient alors la responsabilité éthique ? La techno-science est tout aussi jeune que celle du début du XIXème, car le social s'est renouvelé, et la science avec. En regardant par le bout sociologique de la lorgnette, on gagne quand même un peu de clarté.

A part celà, Bravo !!!

Portrait de jfchassay

Pourquoi je prends plaisir à vous parler de Frankenstein? Succinctement, je présenterais les choses ainsi : depuis un quart de siècle, je m’intéresse à la représentation de la science, de la technoscience et de la figure du scientifique dans la fiction et dans le discours social à travers projets de recherche, articles, livres. Je donne ce trimestre (et pour la quatrième fois depuis 1997, si je ne me trompe pas), un cours à l’UQAM intitulé « Robots et automates dans la littérature d’imagination », cours dans lequel j’ai passé trois séances en octobre à parler de Frankenstein. Vous voyez, je n’ai pas beaucoup de mérite, je nage dedans comme Obélix dans la potion magique!

À la question : croyait-on à l’époque pouvoir si facilement reproduire la vie, je répondrais que ce n’était certainement pas le cas. Au XVIIe, à partir de certaines propositions de René Descartes, puis encore plus chez les Encyclopédistes du XVIIIe siècle, siècle qu’on nomme souvent « le siècle des automates », on a comparé les automates aux humains. Le corps humain étaient parfois perçu comme une machine et on utilisait beaucoup de métaphores mécaniques pour parler du corps : les vis, les boulons, les rouages, les ressorts… Il y avait même des automates-danseurs qui fascinaient tellement qu’il est devenu à la mode, dans les cours d’Europe, de danser comme des automates!

Mais je ne crois pas qu’on a cru sérieusement à la possibilité de reproduire la vie avant le développement de la biologie comme discipline sérieuse, ou même de la génétique (Mendel, Galton, et indirectement Darwin). Je ne saurais dire s’il y a un événement, une date, un texte précis à ce propos, cela mériterait des recherches. Par contre, sur le plan littéraire, il y a peut-être un texte qui marque une rupture, c’est celui de H.G. Wells, L’île du docteur Moreau. Pourquoi? Parce que Wells connaissait vraiment bien la science et les débats de son époque et il avait suivi des cours du grand zoologiste Thomas Huxley (surnommé « le bouledogue de Darwin » parce qu’il était le grand défenseur de la théorie de l’évolution). Les expériences folles du docteur Moreau reposent sur des possibilités (seulement théoriques, mais quand même) que la science pouvait imaginer. D’ailleurs, Wells a publié des textes de vulgarisation scientifique dont il reprend des éléments dans son roman.

Portrait de nguimond

Bonjour et bienvenue Jean-François!

Pour ceux qui ne te connaissent pas, j'aimerais d'abord que tu te présentes et que tu présentes un peu ton expertise: comment se fait-il que tu sois ici en train de nous parler de Frankenstein? ;)

Portrait de pascal

En lisant ce roman pour la première fois, j’ai trouvé intéressant de voir le parallèle qu’on peut faire avec nos craintes modernes et la crainte que la science n’aille trop loin dans les manipulations du vivant... il y a 200 ans!

Ceci dit, j’avais été tellement marqué par les films sur Frankenstein, avec leurs éclairs et leurs nuits d’orages spectaculaires, que j’ai trouvé Mary Shelley encore moins loquace que je ne le pensais sur l’aspect scientifique. À la lecture du texte de J.F. Chassay sur l’imaginaire politique de l’époque, je comprend mieux pourquoi. Mais croyait-on vraiment à l'époque qu'il serait si facile de créer de la vie?

Portrait de nadia

Jean-François mentionne que le film de Whale n'est pas le premier Frankenstein mais bien le plus célèbre. Voici la version intégrale du tout premier Frankenstein, produit il y a maintenant un siècle !

Voici le lien vers l'article du Devoir, De l'humain au Robot sapiens, mentionné dans son analyse. Vous aurez remarqué que la photo du célèbre monstre a été éliminée dans la version électronique...