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Auprès de moi toujours

Josée Nadia Drouin, le 6 décembre 2010, 21h32

Vous avez lu Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro, la dernière sélection de notre club littéraire scientifique? Comparez la lecture que vous en avez faite avec l’analyse de notre expert. Jean-François répondra aussi à vos questions, réagira à vos commentaires sur ce billet jusqu'à ce vendredi ! (le billet original est ici)

Auprès de moi toujours
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Auprès de moi toujours

Je dirais d’abord, pour faire écho à un commentaire, que depuis toujours la présence des robots, des automates, des êtres artificiels a consisté à obliger l’être humain à se définir. À remettre en question sa propre conception. Les définitions (il faut mettre le mot au pluriel) ont changé au fil des siècles et, par le fait même, l’imaginaire de l’automate s’est aussi modifié.

Pour « créer un être à son image », il faut connaître son image. Le jour où on décide qu’un ordinateur peut être un « cerveau », à l’image de celui d’un humain, on décide d’une double réduction : d’abord qu’un humain se réduit à son intelligence (ça n’a pas toujours été le cas) et surtout que l’intelligence elle-même peut se définir comme la capacité à faire rapidement une série de calculs. C’est discutable!

Pour en venir au roman, je dirais qu’un des intérêts tient à la ligne très mince qui sépare le clone de l’humain chez Ishiguro, bien plus mince que dans le texte de Philip Dick d’où a été tiré le film Blade Runner, même si dans les deux cas il s’agit de clones semblables physiquement aux membres de notre espèce.

J’ai l’habitude de comparer le roman d’Ishiguro à celui de Houellebecq, Les Particules élémentaires, pour en même temps mieux les opposer. Là où Houellebecq fait dans l’hyperbole, Ishiguro fait dans la litote. On pourrait parler de cette uchronie comme d’un anti-roman policier : il y a toujours un mystère qui enveloppe les événements, mais quand une information importante survient, elle est en quelque sorte attendue.

Comme toujours chez Ishiguro (sauf dans L’inconsolé), la narration se développe par petites touches, par nuances, et laisse souvent le lecteur dans l’ambiguïté. On pourrait parler longuement des quelques pages où peu de choses sont dites sur la science, le développement des clones, la fermeture d’Hailsham, etc. Elles ouvrent la voie à toute une réflexion qui a des effets sur l’ensemble de la narration et je pourrais personnellement écrire là-dessus pendant des pages et des pages (ça viendra : j’ai un livre en préparation où ce roman prendra une place certaine!).

La comparaison avec le roman de Houellebecq m’apparaît aussi intéressante pour une autre raison. Dans un des commentaires, on soulignait la pauvreté de la langue de la narratrice. On peut préférer les narrations plus baroques et plus flamboyantes, nous sommes dans les choix esthétiques à ce moment. Mais je voulais souligner qu’il s’agit aussi d’une des critiques les plus constantes proposées des Particules élémentaires. Or, dans les deux cas, il s’agit d’un clone qui prend la parole, et dans les deux cas on l’apprend tard dans la narration. La différence entre le clone et l’humain se joue justement aussi dans la langue, dans la difficulté à exposer des émotions et des sentiments forts. Il y a une retenue dans la narration, une distance réelle. Mais cette distance, on peut aussi la voir comme une « distance ontologique », comme une difficulté à pénétrer vraiment le monde humain.

Et pour ce qui est du film, je l’ai profondément détesté. Mais c’est une autre histoire…

Jean-François Chassay

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3 commentaires

Portrait de movihardt

Bonjour Jean-François,
Bon alors :
1/ Ca me donne envie de revenir sur les particules élémentaires. C'est vrai que la langue est très pauvre, mais ça n'inclut en rien la pauvreté de l'écriture : l'économie de moyens est très forte au contraire. Pour ma part, je critique simplement la pauvreté de la traduction, et il est très difficile de traduire un texte volontairement écrit avec peu de mots. Je ne comprends pas pourquoi ces clones devraient être différents si ils vont à l'école, s'ils apprennnent des choses, si ils lisent et écrivent des mémoires sur des oeuvres. D'autant plus que, dans ma tête, des clones sont des humains et que, si on les éduque, il n'y a aucune raison pour qu'ils soient à notre image. La question n'est pas "qu'est ce qui les fait nous ressembler", mais plutôt "qu'est qui nous différencie ?" En creux, l'idée qu'ils fantasment pour avoir notre vie est tout aissi significative : peut être la seule possibilité d'une rébellion, mais vite avortée dans l'oeuf.
2/ C'est contradictoire, mais c'est justement ça le problème : contrairement à toi, je trouve que la distance entre êtres "artificiels" et naturels beaucoup plus faible dans Blade Runner, ce qui, dans mon es prit devrait être précisément l'inverse. Bien sur, Ishiguro construit ses protagonistes avec de la chair et de l'âme, alors que l'électronique mêlée à la chair rendent les androïdes différents. Mais précisément, le jeu de Dick (qui est par ailleurs constant dans son oeuvre) est d'inverser les points de vue. On décrit les androïdes différents, mais plus Rick Deckard avance, plus il se rend compte que la question n'est pas forcément posée dans le bon sens : qu'est ce qui nous différencie des non-humains (l'égoïsme, la violence, ...), plutôt que qu'est ce qui différencie le non-humain de nous (l'empathie par exemple). Dick défend l'idée qu'en cherchant une différence, on trouve finalement plus de ressemblance. Ishiguro aussi, mais je l'ai lu différemment : qu'est ce qui fait que nous soyons si différens alors que nous devrions être si semblables ... et je n'ai pas de réponse ... la différence flotte alors que je ne la vois pas.
3/ Je n'ai vu à aucun moment la question du conditionnement, je suis entièrement passé à coté. Et ça m'a troublé. Le conditionnement produit immanquablement des tensions, des rebellions, c'est ce qui rend possible sa narration, la possibilité d'un refus. Si on reste dans la société japonaise, superbe évocation du conditionnement dans la femme scorpion et ses avatars (http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Femme_scorpion), films de série B voire Z, particulièrement violents.
Bref, nous ne sommes pas d'accord, c'est manifeste.
Ceci étant dit, je ne doute pas qu'un film adapté par les machines de production Hollywoodiennes, ou les pistes de lecture peuvent être nombreuses, mais finalement floues, ne devienne un nanar absolu !

Portrait de jfchassay

D’abord, on ne sait pas jusqu’à quel point ils sont conditionnés. C’est tout l’art du roman d’Ishiguro de nous faire oublier qu’ils sont bel et bien des clones, ce qui peut impliquer bien des choses en ce qui concerne leur “fabrication”. Ensuite, on pourrait dire qu’il s’agit d’une des originalités du roman. En effet, les êtres artificiels se révoltent tellement souvent contre leurs créateurs que ça semble aller de soi: de Frankenstein à la pièce R.U.R. de Karel Capek (qui voit apparaître pour la première fois le terme “robot”, un mot tchèque qui veut dire “esclave”) en passant par 2001 dans l’espace de Arthur Clark, c’est un élément convenu.

Pour ce qui est du film, j’aurais bien des choses à dire, je me limite à quelques éléments.

Les élèves apprennent froidement dans une classe alors qu’ils sont au primaire (et très rapidement dans le film) qu’ils sont des clones. Toute la subtilité du roman est de nous le faire découvrir peu à peu, de nous habituer à leur état (et idem pour les enfants). Les enfants apprennent que cette prof ne fait plus partie de l’établissement, de telle manière qu’il apparaît clairement qu’elle a été renvoyée. Ce n’est jamais aussi clair dans le roman: elle peut avoir décidé de partir parce qu’elle ne supporte pas qu’on ne dise pas la vérité aux enfants.

La fameuse scène où les deux clones se retrouvent chez l’ancienne responsable de la galerie (et l’ex-directrice de l’école), une scène absolument capitale du roman, est complètement ratée. D’abord, le rapport à la science et à l’éthique scientifique (qui explique les raisons de la fermeture de l’école) sont complètement évacuées. Ensuite, la froideur des deux femmes donnent l’impression d’un manichéisme (le pouvoir/ceux qui dirigeaient l’école vs les clones) opposée non seulement à l’esprit de la scène dans le roman, mais aussi à l’existence même de l’école d’Hailsham, créée justement pour démontrer que ces enfants n’étaient pas des animaux.

Ce ne sont que deux exemples, mais je trouve que trop souvent le clou est enfoncé. Et puis la narratrice ne m’apparaît pas comme l’espèce de petite naïve que j’ai retrouvée dans le film. Mais bon, à chacun sa lecture!

Portrait de nadia

Deux petites questions pour toi :

1) tu ne mentionnes rien sur la résignation des personnages à leur sort. Pourtant, cette passivité a agacé plusieurs lecteurs. Aurais-tu une interprétation?

2) Qu'as-tu profondément détesté dans le film? J'ai trouvé que c'était une transposition assez fidèle du roman...

Merci !