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Einstein, la revanche

Véronique Pagé, le 9 octobre 2011, 18h28

Ce tout nouveau blogue devait avoir un thème "science et société", et je me demandais depuis beaucoup trop longtemps comment en introduire à la fois le sujet et l'auteure (moi), quand les prix Nobel ont été annoncés.

La seule chose potentiellement intéressante à mon sujet pour un éventuel lecteur est que j'ai déjà été physicienne dans une autre vie. Aussi en guise d'introduction, même si ça n'a à priori aucun rapport avec la société*, parlons du prix Nobel de physique 2011.

Le prix Nobel de physique 2011, donc, a été remis la semaine dernière à Saul Perlmutter, Brian P. Schmidt et Adam G. Riess pour la découverte de l'accélération de l'expansion de l'Univers. Non seulement l'univers s'expand**, mais il le fait de plus en plus vite. Quand cette découverte a été faite, en 1998, on ne s'attendait pas à ça, mais pas du tout. Dans l'univers, il n'y a pas grand choses, mais tout ce qu'on y a trouvé jusqu'à maintenant exerce une force de gravité. Tout a une masse et donc tout attire tout le reste. La Terre attire la Lune qui attire aussi la Terre qui attire le Soleil, qui l'attire en retour... Vous voyez le principe. À grande échelle, rien ne repousse rien. Alors on ne s'attend pas du tout à ce que chaque partie de l'univers semble vouloir se sauver de ses voisines de plus en plus vite.

Ça veut dire quoi? Si on ne veut éviter les excès d'extravagance (et tous les physiciens n'y tiennent pas), on peut s'en tenir à dire qu'il faut au moins faire quelque chose avec les équations d'Einstein, un des piliers de la célèbre théorie de la relativité générale. Ces équations nous disent tout simplement que la forme et l'évolution de l'univers dépend de son contenu: des planètes, des étoiles, de la matière sombre... Mais si on n'y met que ça, les équations nous retournent un univers qui s'expand, mais de plus en plus lentement. Pour obtenir le contraire, il faut rajouter quelque chose dans l'équation (et donc dans l'univers). La solution la plus facile: un chiffre. Comme dans quatorze, ou huit cent vingt-deux. Bien sûr les physiciens n'appellent pas ça "un chiffre", mais une constante cosmologique. Ce chiffre dans l'équation représente, dans la vraie vie, une énergie présente partout dans l'univers, de façon... constante.

Ce truc-là, c'est Einstein lui-même qui l'a trouvé, il y a longtemps. C'était au siècle dernier. Einstein était encore en vie et déjà sérieusement célèb'. Il regardait ses équations (je ne sais pas s'il les appelait lui aussi "les équations d'Einstein"...) et voyait très bien qu'en y mettant le contenu connu, il obtenait un univers en expansion. On n'avait jamais rien observé de tel et Einstein n'y croyait pas du tout. Après, dit-on, moult hésitations, Einstein se dit, "qu'à cela ne tienne! Ce sont mes équations, aussi je fais ce que je veux et je rajoute un chiffre, tiens! Un univers stable, moi je te fais ça d'un coup de crayon, ha!" Quelques années plus tard, Hubble découvrit l'expansion de l'univers, Einstein effaça son "chiffre" et se déclara bien malheureux de son "erreur"...

... qui fait maintenant un retour franchement triomphant! Sa constante cosmologique se retrouve dans tous les livres de cosmologie modernes, grâce, comme on l'a vu, à la découverte de l'accélération de l'expansion de l'univers.

Et vous voyez quand on apprend cette nouvelle..? Même pas deux semaines après ça! On questionne peut-être sans gêne aucune sa vitesse de la lumière, mais cette semaine, le fantôme d'Einstein s'est bien vengé!

* Pourquoi "à priori"? Parce qu'à posteriori (à peu près la semaine prochaine, quand je publierai un prochain billet), vous trouverez peut-être que ça a un certain rapport.
**Non, le verbe expandre n'existe pas en français. Mais je dis déjà "expansion" cinq fois dans cette page et si je ne me permets pas un nouveau verbe, je le dirai sept fois. "Expandre", c'est ce que fait l'univers. Comme l'univers ne fait rien d'autre dans la vie, je pense qu'on a affaire à un nouveau verbe pas mal bien défini.

5 commentaires

Portrait de Bruno Lamolet

Bienvenue Véronique

Je commence avec un besoin de précision.

Je ne comprends pas pourquoi la constante einsteinienne (!) qui immobilise l'Univers (et effacée après Hubble) fait « un retour triomphant » quand on apprend qu'il est en croissance accélérée. Pourriez-vous l'expliquer?

Merci

Portrait de Véronique Pagé

Bonjour!
Vous êtes perspicace : ce n'est en effet pas très clair dans le billet! Je tente d'expliquer.

Les éléments qui entrent dans les équations d'Einstein représentent tous quelque chose: ce qui compose l'univers. On met tout ça dans les équations (les planètes, la lumière, les planches à repasser, les dauphins...), on tourne la manivelle mathématique et on obtient l'évolution de l'univers.

Einstein a donc fait ce calcul et a trouvé que l'univers est en expansion. Ce n'était pas ce qu'il souhaitait, alors il a cherché à modifier quelque chose. Il ne pouvait pas changer le contenu de l'univers, il ne pouvait pas changer les équations elles-mêmes... Alors quoi? Il a trouvé qu'il était "légal" au niveau des maths d'ajouter un chiffre au contenu de l'univers, un chiffre qui ne voulait "rien dire". Il a remis tout ça dans les équations (planètes, lumière, planches à repasser, CHIFFRE, dauphins...), a re-tourné la manivelle mathématique et a obtenu que l'évolution de l'univers... dépendait de la valeur du chiffre! Bingo! Einstein n'avait plus qu'à choisir LE chiffre (disons 42) qui annulait parfaitement l'expansion de l'univers et le tour était joué.

Aujourd'hui c'est l'idée de ce chiffre qu'on rapatrie, pas sa valeur. On se retrouve encore dans une situation où on voudrait modifier l'évolution de l'univers qui nous est donnée par les équations d'Einstein. Alors on refait le même truc, mais on choisit 22 167 (disons) au lieu de 42. (Maintenant il ne reste plus qu'à savoir ce que peut bien représenter ce chiffre dans la réalité, un détail!)

Portrait de Bruno Lamolet

c'est l'idée de ce chiffre qu'on rapatrie, pas sa valeur

C'est la phrase-clé. J'ai compris.

Merci et bonne continuation.

Portrait de asp

Bienvenue Véronique! :)

Portrait de Véronique Pagé

Merci!