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La construction de la science pour les nuls (2 de 6)

Le vide à mouvement perpétuel

Pascal Lapointe, le 1 décembre 2011, 11h52

Qu’est-ce qui distingue une information scientifique solide d’une information scientifique qui fait la manchette des médias? Commençons par quelque chose de simple : ceux qu’en bon québécois, on appelle les crackpots. Les hurluberlus.

Tentative de machine à mouvement perpétuel, en 1660 (Wikipedia Commons)
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Tentative de machine à mouvement perpétuel, en 1660 (Wikipedia Commons)

Avis aux scientifiques

Désolé aux scientifiques qui se seraient rendus jusqu’au bout de ce texte et à qui tout ceci semblerait d’une grande banalité. Mais si vous réagissez ainsi, c’est que vous sous-estimez dangereusement à quel point ce qui vous semble élémentaire passe au-dessus de la tête de la majorité de la population.

Avis aux autres
Ceux qui ont lu les classiques citeront peut-être Thomas Kuhn ou Karl Popper, dont les débats marquent la philosophie des sciences. Où tracer la ligne entre science et pseudoscience? En gros: ça relève de la science lorsqu’on peut contredire l’affirmation.

D'accord, c'est parfois plus difficile que ça, mais dans le cas des machines à mouvement perpétuel, c'est d'une grande simplicité, et nul besoin d'un doctorat en physique pour trancher.

A lire : le Fraudulent Invention Debunker, par le journaliste britannique David Bradley

Dans la même lignée : le « Baloney Detector » de Carl Sagan, dans son dernier ouvrage The Demon Haunted World : Science as a Candle in the Dark (1996)

Comment dégager le vrai du faux?

Il est normal de vouloir croire en de belles choses. Il est tout autant normal de se laisser prendre au jeu d’un habile raconteur. Comment dégager le vrai du faux? Michael Shermer, du magazine Skeptic, propose dans le vidéo qui suit 10 questions à la portée de tous.

Si vous travaillez pour un média de vulgarisation, si vous êtes blogueur en science, ou si, dans un média généraliste, vous écrivez, même occasionnellement, sur la science, vous recevrez tôt ou tard un courriel dont vous ne saurez que faire : farci d’un jargon scientifique dépassant de loin vos compétences, l’auteur brûle d’envie d’annoncer une découverte révolutionnaire. Deux phrases-clefs :

  • J’ai fait une découverte mais je n’arrive pas à la publier parce que je suis censuré
  • Mes équations résolvent la structure de l’Univers (ou la physique quantique)

Aussi, au bénéfice des journalistes non-spécialisés, il existe trois manoeuvres pour résoudre le problème, sans avoir à sacrifier votre sacro-sainte objectivité, ni étudier la physique quantique.

  1. L’auteur dit avoir proposé son texte à des scientifiques qui ont refusé de le publier. Contre-argument : il existe des centaines de milliers de revues scientifiques, dont certaines publient n’importe quoi (ou presque) juste dans le but de lui assurer un droit d’auteur, si jamais sa découverte devait un jour être confirmée par d’autres.
  2. Son invention résoudra la crise de l’énergie, mais on lui refuse un brevet parce que les compagnies pétrolières contrôlent le monde. Contre-argument : vendez-la à un scientifique marxiste, ça se trouve dans toutes les universités et il sera content d’emmerder les compagnies.
  3. Son remède guérit le sida, le cancer et l’hépatite C, comme peuvent en témoigner sa grand-mère et lui-même. Il veut donc que les médias l’annoncent. Contre-argument : la science ne se construit pas par conférences de presse.

Point commun à ces trois répliques : il faut que ce soit publié quelque part, et ça n’inclut ni votre journal local, ni l’Agence Science-Presse. Il faut que ce soit publié de telle façon que d’autres pourront reproduire l’expérience ou décortiquer la théorie.

Ce qui implique bien sûr, que cet auteur soit prêt à admettre la possibilité qu’il se soit trompé. Un détail.

Une énergie gratuite et illimitée

C’est cette réalité toute simple qui échappe à ceux pour qui une publication dans le New York Times a la même valeur qu’une publication dans Nature. Et c’est cette réalité qu’il serait bien plus important de faire entrer dans le crâne dès l’école, avant d’avoir mémorisé le tableau périodique.

Car avec ces trois pistes, on peut s’aventurer loin au-delà du territoire des crackpots. Ces dernières semaines, il était par exemple à nouveau question de fusion froide dans l’actualité : est-ce sérieux, cette fois ? Et au Québec, nous avons depuis plusieurs années un engin appelé « quasiturbine » qui « poppe » périodiquement dans des expositions. Est-ce solide?

Ces sources d’énergie miraculeuse ont en commun de fonctionner presque indéfiniment pour pratiquement rien. Les gens qui sont derrière y croient. Leurs connaissances ne sont pas mises en doute. Mais ils tombent dans le même piège : prétendre que si leur invention ne perce pas, c’est parce que l’élite la boycotte. Or, bien des départements universitaires accueilleraient à bras ouverts quiconque aurait vraiment découvert une source d’énergie jusqu’ici inconnue —ça leur coûterait peut-être les subventions de l’industrie pétrolière, mais imaginez les investisseurs qui se bousculeraient au portillon!

En d’autres termes : si le procédé fonctionne, il y aura rapidement quelqu’un d’autre qui en reproduira les résultats, ce qui entraînera d’autres recherches qui à leur tour reproduiront le phénomène ou le préciseront.

Pas difficile de concevoir qu'il est insultant pour qui croit sincèrement en sa créature que de se faire ranger dans le même texte que les hurluberlus ou la machine à mouvement perpétuel. Mais si c'est votre cas, renversez la perspective un instant: il ne deviendra possible de faire avancer votre travail que si cette insulte vous fait comprendre pourquoi votre message ne passe pas.

Et surtout, ça peut faire comprendre aux journalistes qu’ils ont un droit légitime de poser à un scientifique une question telle que « avez-vous publié vos résultats »... et qu’ils ont le droit légitime de ne pas se satisfaire d’un « non ».

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La série de billets La construction de la science pour les nuls:

1 – Comment distinguer une opinion d’un fait 2 – Le vide à mouvement perpétuel 3 – La victoire de l’opinion 4 – Quand un scientifique dit blanc, il veut dire beige! 5 – Le syndrome de la recherche unique 6 – Le syndrome de la découverte

2 commentaires

Portrait de Hubert

En gros cet article est bien mais j'aimerais faire remarquer que la quasiturbine est mentionnée en fin de paragraphe et que le paragraphe suivant commence en disant : "Ces sources d'énergie miraculeuse" .
Cela semble bien associer la quasiturbine à une source d'énergie miraculeuse, ce qu'elle n'est pas et ne PRÉTEND ABSOLUMENT PAS ÊTRE. Il ne faut quand même pas dire n'importe quoi.
Si vous vérifiez, la quasiturbine est un moteur rotatif qui semble bien offrir des avantages notables sur les autres moteurs et ça sans prétendre à quoi que ce soit de miraculeux. S'il n'est pas développé, il y a sûrement plusieurs raisons complexes mais il n'y a pas de raison de conclure qu'il s'agit de foutaise parce qu'il prend du temps à sortir. À ce compte là le moteur à roue c'est de la foutaise aussi.
Et je n'ai aucun intérêt dans cette invention mais je l'ai examinée.
Quant à l'énergie gratuite je suis comme tous les gens sensés, très sceptique. Mais j'aimerais rappeler que "sceptique" n'est synonyme ni de "incrédule" ni de "incroyant". La physique quantique offre peut-être des avenues possible d'explication. Il n'y a jusqu'à ce jour aucune preuve scientifique ni aucune démonstration probante mais est-ce qu'on peut jamais trouver ce dont on se moque éperdument? De cela (tprouver ce dont on se moque) je ne suis pas sceptique, je sais que c'est possible mais tout de même très difficile. Comme le dit la chanson:"Les étoiles ne sont pas toujours belles". Je pense aux étoiles de la science. Mais la véritée fini toujours par triompher.

Portrait de Véronique Pagé

Exactement! Le peer review, en science, c'est le b a ba. Qu'on puisse argumenter que le peer review brime la liberté d'expression (ou une variante sur le même thème), pour un(e) scientifique, c'est tout simplement absurde! Cela veut dire que votre liberté d'expression exige que vous ne soyez lu que par des gens qui n'ont pas la possibilité de vous répondre, que vos propos ne soient jamais remis en question, que vous ayez le droit incontesté de mentir et de cacher des faits sous une montagne de mots techniques...
Voir ce genre de malhonnêteté passer comme du beurre dans la poêle donne forcément envie aux scientifiques de se retirer encore plus du débat public... ce dont on n'a vraiment pas besoin. Il est dangereux que les scientifiques oublient à quel point tout le monde se fiche du peer review, comme il est dangereux que tout le monde s'en fiche, justement!