Qu’est-ce qui distingue une information scientifique solide d’une information scientifique qui fait la manchette des médias? Commençons par quelque chose de simple : ceux qu’en bon québécois, on appelle les crackpots. Les hurluberlus.

Si vous travaillez pour un média de vulgarisation, si vous êtes blogueur en science, ou si, dans un média généraliste, vous écrivez, même occasionnellement, sur la science, vous recevrez tôt ou tard un courriel dont vous ne saurez que faire : farci d’un jargon scientifique dépassant de loin vos compétences, l’auteur brûle d’envie d’annoncer une découverte révolutionnaire. Deux phrases-clefs :

  • J’ai fait une découverte mais je n’arrive pas à la publier parce que je suis censuré
  • Mes équations résolvent la structure de l’Univers (ou la physique quantique)

Aussi, au bénéfice des journalistes non-spécialisés, il existe trois manoeuvres pour résoudre le problème, sans avoir à sacrifier votre sacro-sainte objectivité, ni étudier la physique quantique.

  1. L’auteur dit avoir proposé son texte à des scientifiques qui ont refusé de le publier. Contre-argument : il existe des centaines de milliers de revues scientifiques, dont certaines publient n’importe quoi (ou presque) juste dans le but de lui assurer un droit d’auteur, si jamais sa découverte devait un jour être confirmée par d’autres.
  2. Son invention résoudra la crise de l’énergie, mais on lui refuse un brevet parce que les compagnies pétrolières contrôlent le monde. Contre-argument : vendez-la à un scientifique marxiste, ça se trouve dans toutes les universités et il sera content d’emmerder les compagnies.
  3. Son remède guérit le sida, le cancer et l’hépatite C, comme peuvent en témoigner sa grand-mère et lui-même. Il veut donc que les médias l’annoncent. Contre-argument : la science ne se construit pas par conférences de presse.

Point commun à ces trois répliques : il faut que ce soit publié quelque part, et ça n’inclut ni votre journal local, ni l’Agence Science-Presse. Il faut que ce soit publié de telle façon que d’autres pourront reproduire l’expérience ou décortiquer la théorie.

Ce qui implique bien sûr, que cet auteur soit prêt à admettre la possibilité qu’il se soit trompé. Un détail.

Une énergie gratuite et illimitée

C’est cette réalité toute simple qui échappe à ceux pour qui une publication dans le New York Times a la même valeur qu’une publication dans Nature. Et c’est cette réalité qu’il serait bien plus important de faire entrer dans le crâne dès l’école, avant d’avoir mémorisé le tableau périodique.

Car avec ces trois pistes, on peut s’aventurer loin au-delà du territoire des crackpots. Ces dernières semaines, il était par exemple à nouveau question de fusion froide dans l’actualité : est-ce sérieux, cette fois ? Et au Québec, nous avons depuis plusieurs années un engin appelé « quasiturbine » qui « poppe » périodiquement dans des expositions. Est-ce solide?

Ces sources d’énergie miraculeuse ont en commun de fonctionner presque indéfiniment pour pratiquement rien. Les gens qui sont derrière y croient. Leurs connaissances ne sont pas mises en doute. Mais ils tombent dans le même piège : prétendre que si leur invention ne perce pas, c’est parce que l’élite la boycotte. Or, bien des départements universitaires accueilleraient à bras ouverts quiconque aurait vraiment découvert une source d’énergie jusqu’ici inconnue —ça leur coûterait peut-être les subventions de l’industrie pétrolière, mais imaginez les investisseurs qui se bousculeraient au portillon!

En d’autres termes : si le procédé fonctionne, il y aura rapidement quelqu’un d’autre qui en reproduira les résultats, ce qui entraînera d’autres recherches qui à leur tour reproduiront le phénomène ou le préciseront.

Pas difficile de concevoir qu'il est insultant pour qui croit sincèrement en sa créature que de se faire ranger dans le même texte que les hurluberlus ou la machine à mouvement perpétuel. Mais si c'est votre cas, renversez la perspective un instant: il ne deviendra possible de faire avancer votre travail que si cette insulte vous fait comprendre pourquoi votre message ne passe pas.

Et surtout, ça peut faire comprendre aux journalistes qu’ils ont un droit légitime de poser à un scientifique une question telle que « avez-vous publié vos résultats »... et qu’ils ont le droit légitime de ne pas se satisfaire d’un « non ».

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La série de billets La construction de la science pour les nuls:

1 – Comment distinguer une opinion d’un fait 2 – Le vide à mouvement perpétuel 3 – La victoire de l’opinion 4 – Quand un scientifique dit blanc, il veut dire beige! 5 – Le syndrome de la recherche unique 6 – Le syndrome de la découverte

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