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Mauvais climat au Wall Street Journal

Pascal Lapointe, le 3 février 2012, 0h16

Une grosse gaffe du Wall Street Journal illustre comment nos préjugés face à la science se reflètent dans ce qui se publie. Et attention, ce n’est pas parce que les gens du Wall Street Journal sont ignorants ou « vendus ».

Mauvais climat au Wall Street Journal
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Mauvais climat au Wall Street Journal

Peut-être un peu honteux, le Wall Street Journal a publié une réplique, signée par 39 scientifiques (de vrais experts, cette fois) :
Pour parler de climat, vérifiez avec des climatologues (1er février).

Consultez-vous votre dentiste sur votre santé cardiaque? En science, comme dans n'importe quel domaine, les réputations sont basées sur le savoir et l'expertise et sur des travaux publiés et révisés par les pairs.

Au départ, il y a eu, le 27 janvier, une lettre d’opinion signée par « 16 scientifiques », disant, en gros, qu’il n’y a rien à craindre du réchauffement, que la lutte contre les gaz à effet de serre est du temps perdu, et ainsi de suite. Des scientifiques, des chroniqueurs et des blogueurs ont rapidement pointé les erreurs factuelles, les mêmes qui reviennent répétitivement dans ce type de missives (le réchauffement aurait cessé depuis 10 ans, ce qui est faux) et les tactiques douteuses habituelles : la lettre fait dire à un chercheur (William Nordhaus) quelque chose qu’il n’a jamais dit, met en scène un Nobel (argument d’autorité), et évoque une vaste conspiration du silence.

Mais la pire gifle au Wall Street Journal, celle qui me paraît la plus instructive, est qu’on apprend qu’en 2010, une lettre soulignant l’importance de s’attaquer aux changements climatiques et signée, elle, par 255 scientifiques, membres de l’Académie américaine des sciences (NAS), avait été envoyée au Journal... qui avait refusé de la publier! Alors que nous avons ici 16 scientifiques qui n’ont rien publié sur le climat depuis des lustres (voire, jamais) et qui, eux, ont droit à la tribune.

La premier réflexe pourrait être accusatoire : le vilain Wall Street Journal défend les intérêts de la vilaine industrie pétrolière.

Mais c’est trop court. Après tout, le Journal n’est pas différent des autres médias : ses éditeurs proviennent majoritairement des sciences sociales et ont un complexe d’infériorité face aux sciences. Qu’a-t-il pu se passer dans la tête de l’éditeur de la page Opinions?

  • S’il est sceptique face au réchauffement, son premier réflexe, en recevant la lettre des 255 scientifiques, aura été de n’y voir que de « vieux » arguments. Alors que cette lettre-ci contient, à ses yeux, un élément de nouveauté : ah, tiens, 16 scientifiques qui dénoncent.
  • C’est le syndrome du pour et du contre (il y a un débat, donc je donne un temps de parole égal aux deux parties) associé au complexe d’infériorité face à la science (moi je n’y connais rien, mais eux ont un doctorat, donc ils doivent sûrement être crédibles).

Et une pincée d’idéologie

Bien sûr que l’idéologie joue aussi. On a plus de chances d’être de droite si on accède à un poste d’autorité au Wall Street Journal, et cela nous rend plus sympathique aux arguments anti-intervention gouvernementale (dans ce cas-ci, une lutte contre les gaz à effet de serre). Dans son ouvrage Merchants of Doubt, Naomi Oreskes racontait qu’au fil des décennies, les médias ont constitué une étape essentielle du processus de manipulation politique par les groupes pro-tabac, pro-mercure, pro-amiante et aujourd’hui pro-carbone.

Et quel était le média américain le plus souvent ciblé par ces lobbys lorsqu’ils voulaient publier une lettre signée par de soi-disants « experts »? Le Wall Street Journal.

Ce qui est dommage, parce que s’il y a un journal où un débat rigoureux aurait pu se faire depuis une décennie sur les coûts d’une transition aux énergies renouvelables, ou sur les impacts économiques d’une hausse incontrôlée de 1 ou 2 ou 3 degrés, c’est bien un journal économique. Meilleure chance dans la prochaine décennie.

6 commentaires

Portrait de Pollux

"(le réchauffement aurait cessé depuis 10 ans, ce qui est faux)"

Si vous vous reportez aux graphiques montrant l'évolution de la température globale du site officiel du Met Office Britannique (1) ou de celui de la NOAA (2) ou encore ici (3) (site du prof. Humlun à partir de plusieurs données officielles), on y distingue effectivement une pause dans le réchauffement depuis plus de dix ans.

Roger Pielke Sr, professeur de Climatologie et directeur d'un groupe de recherche du Cooperative Institute for Research in Environmental Sciences de l'Université du Colorado, a relaté sur son blog le 25 octobre 2011 les commentaires des plus éminents climatologues à ce sujet (4).

La question est : ‘Why, despite steadily accumulating greenhouse gases, did the rise of the planet’s temperature stall for the past decade?”

Un traduction en français de leurs propos est accessible ici : http://www.pensee-unique.fr/paroles.html#hiatus

(1) http://www.metoffice.gov.uk/hadobs/hadcrut3/diagnostics/global/nh%2Bsh/index.html
(2) http://www1.ncdc.noaa.gov/pub/data/cmb/hazards/2011/12/enso-global-temp-anomalies.png
(3) http://www.climate4you.com/GreenhouseGasses.htm#Temperature%20records%20versus%20atmospheric%20CO2
(4) http://pielkeclimatesci.wordpress.com/2011/10/27/candid-comments-from-global-warming-climate-scientists/

Portrait de pascal

Selon les données de la NOAA que vous citez vous-même, et selon celles de la NASA, les années 2010 et 2005 sont à égalité, comme étant les plus chaudes (davantage, donc, que 1998). C'est pourquoi affirmer que "le réchauffement a cessé depuis 10 ans" est une affirmation fausse, qui perpétue une légende urbaine en circulation depuis les années 2000.

Portrait de Pollux

Légende urbaine ?

Pourquoi alors des climatologues de renom en discutent ouvertement et réfléchissent aux causes éventuelles du "réchauffement décalé"(*) ? Avez-vous pris la peine de lire le billet de Pielke, climatologue confirmé, en lien ?

Au fait celui-ci fait référence à un (très long) article d'un journaliste à la revue peer-reviouvée "Energy & Environnment".

http://www.eenews.net/public/Greenwire/2011/10/25/1

“Si vous regardez la température du globe durant la dernière décennie, elle n'augmente pas" dit Barnes."Il y a beaucoup de fluctuations. Mais les modèles [du climat] augmentent. Et ceci doit être expliqué. Pourquoi ne s'est-elle pas réchauffée ?

De plus, vous semblez ignorer également que Phil Jones, directeur du Climatic Research Unit (CRU) à l'Université d'East Anglia (UEA) fut contraint de convenir de l'absence de réchauffement significatif depuis 1995, en 2010 lors d'un entretien public à BBC News.

http://news.bbc.co.uk/2/hi/8511670.stm

Légende urbaine ? Faux. Il s'agit d'une réalité. Certes, elle est bien dérangeante pour ceux qui refusent d'admettre qu'il y a débat sur la compréhension des causes du réchauffement climatique observé.

The Science is not settled.

(*) j'essaie de traduire "warming hiatus"

Portrait de pascal

La déclaration de Phil Jones, ou plus exactement l'interprétation fautive qui en a été faite, est ègalement à ranger parmi les légendes urbaines. La plupart des gens se contentent de propager l'interprétation, plutôt que les explications du principal intéressé.

Portrait de Pollux

Je cite le passage en question de l'article de BBCNews et je laisse vos lecteurs juger :

"BBC : Do you agree that from 1995 to the present there has been no statistically-significant global warming ?

Phil Jones ; Yes, but only just.(...)"

Notons encore la parution d'un article du Dailymail "Forget global warming", dont on trouve une traduction en francais sous

http://www.skyfall.fr/?p=1004

En sciences, il n'y a aucune honte à devoir admettre s'être trompé du moment que l'on a participé au débat qui a fait avancer nos connaissances.

Sachez enfin que je milite en Suisse romande pour le développement des énergies renouvelables, les économies d'énergie et en général pour une société durable et socialement responsable.

Dans les votations populaires qui ont eu lieu ici, ceux qui mettaient en avant le plus les dangers liés au réchauffement climatique n'étaient pas les écologistes mais les partisans du nucléaire.

Fukushima a convaincu l'ensemble des partis politiques de sortir de cette voie dangereuse sachant que le peuple y était déjà majoritairement opposé avant. C'est ce que je souhaite pour les canadiens.

Portrait de jbouchez

Les climatosceptiques sont une espèce en voie de disparition. C'est la fin pour eux et ça a commencé depuis plus de 10 ans. Certains s'accrochent encore comme des sangsues à leurs croyances fondées sur du vide. Un vide scientifique flagrant.

J'en remets une couche: http://www.forbes.com/sites/petergleick/2012/02/05/global-warming-has-st...