Pour lutter contre les trolls, il faut encourager les discussions intelligentes. C’est du moins ce que je crois. Toutefois, l’annonce cette semaine du magazine Popular Science, qu’il ferme les commentaires dans ses articles, nous rappelle combien c’est plus facile à dire qu’à faire.

Ce n’est pas la première fois, et sûrement pas la dernière, qu’un média en ligne ramène ce débat sur la place publique. Le New York Times, le Huffington Post et d’autres, ont révisé au fil du temps leurs politiques de commentaires.

Mais à ma connaissance, c’est la première fois qu’un magazine de science de haut niveau —141 ans, tout de même— prend la décision radicale de fermer sa zone de commentaires.

Certains ont applaudi la décision, annoncée mardi par la rédactrice en chef Internet Suzanne LaBarre : pour Derek Thompson, journaliste économique à The Atlantic , les pires des commentaires appauvrissent les textes d’une publication qui se veut sérieuse:

Il est parfaitement légitime de se demander tout haut, sur votre page Facebook, si les os de dinosaures auraient pu être placés là par une entité spirituelle pour tester notre foi. Mais ce n’est pas tout à fait la discussion qu’un site comme Popular Science voudrait nourrir sous la chronique d’un paléontologue de renommée mondiale.

D’autres sont très, très, contre. Le journaliste techno Will Oremus qualifie dans Slate cette décision de «paresseuse» et anti-science.

Les métaphores qu’emploie LaBarre évoquent une image de la science telle une ancienne et immuable forteresse de pierre, du haut de laquelle les privilégiés peuvent jeter leurs perles vers la plèbe, tout en bas.

Marie-Claire Shanahan, de la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université de Calgary, est également contre, mais plus nuancée.

Je n’ai aucun problème avec l’idée que des commentaires impolis puissent être indésirables pour beaucoup [de] raisons. Mon problème, c’est l’idée de se débarrasser de l’impolitesse en se débarrassant des commentaires.

En ce qui me concerne, j’ai annoncé la couleur au premier paragraphe, je crois qu’il est possible de gérer des discussions intelligentes. Coïncidence, trois organismes québécois, dont l’Agence Science-Presse, ont lancé la semaine dernière une plateforme commune, Escarmouches, vouée à susciter des discussions —intelligentes, espérons-le— sur des enjeux sociaux à connotation scientifique.

Mais il est évident que pour obtenir de telles discussions, il faut mettre des efforts: plus l’auditoire d’un site est nombreux, et plus la loi de la moyenne fait qu'on se retrouve avec un certain nombre de gens à ce point gonflés de leur importance que même l’idée d’un débat rationnel ne se rend pas jusqu’à leur matière grise. Ajoutez à ça les croyants purs jus —climatosceptiques, anti-vaccination, etc.— et ces commentateurs deviennent semblables à de mauvaises herbes qu’on ne peut pas éradiquer. C’est l’argument utilisé par Suzanne LaBarre:

Une guerre à l’expertise, menée pour des motifs politiques, a érodé le consensus populaire sur une large variété de thèmes scientifiques. Tout, de l’évolution jusqu’aux origines des changements climatiques, est bon à prendre, ce qui est une erreur. Les certitudes scientifiques deviennent juste une chose de plus dont deux personnes peuvent «débattre» à la télévision. Et parce que les sections de commentaires tendent à être un reflet grotesque de la culture médiatique qui les entoure, le travail cynique de démolition de faits scientifiques est à présent accompli en-dessous de nos propres textes, à l’intérieur d’un site voué à mettre de l’avant la science.

Sauf que, me semble-t-il, si on ne peut pas éradiquer les mauvaises herbes, on peut au moins les contrôler:

  1. Investir dans une modération plus serrée, accompagnée de balises précises. Ce qui veut dire: payer quelqu’un—autre que l'auteur. Si un internaute dit une sottise, ce quelqu’un a pour tâche de remettre la discussion sur les rails et, après un certain nombre d’écarts, il peut expulser le troll.
  2. Avoir plus de lecteurs de bonne volonté qui viennent commenter, de manière à ne pas laisser tout le plancher aux trolls.

C’est le 2e point que la rédactrice en chef de Popular Science a oublié dans son argumentaire. Elle s’est appuyée sur une recherche dirigée par Dominique Brossard, dont on avait parlé ici, qui concluait que les commentaires négatifs ont un impact tangible sur les lecteurs d'un site: ces derniers terminent leur lecture avec une perception plus négative de l’article scientifique, lorsque celui-ci est accompagné d’une de ces séquences de commentaires polarisés dont les trolls ont le secret.

Admettons. S’appuyer sur une seule étude pour justifier cette décision est contestable, mais admettons que l’étude ait frappé juste. Et alors? Ne sommes-nous pas entrés dans une époque où ce type d’intervention «externe» est inévitable? La démocratisation de la technologie étant ce qu’elle est, j’ai peine à imaginer un futur où le concept de conversation virtuelle disparaîtra. Certes, la science pourrait essayer d’y échapper en s’enfermant dans une bulle: mais ça serait un tantinet en contradiction avec ces discours des 25 dernières années sur la construction de meilleurs rapports science-société.

Toutefois, on ne le cachera pas, ce 2e point, avoir davantage de lecteurs de bonne volonté, constitue un problème non résolu, en particulier dans les sites francophones de science. Où sont tous les lecteurs, autour de nous, qui utilisent avidement les sites de science... et qui commentent? Ils sont si peu nombreux qu’il ne faudrait pas s’étonner qu’un troll puisse facilement prendre le contrôle d’une conversation.