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Comment combattre les trolls en science

Pascal Lapointe, le 26 septembre 2013, 21h41

Pour lutter contre les trolls, il faut encourager les discussions intelligentes. C’est du moins ce que je crois. Toutefois, l’annonce cette semaine du magazine Popular Science, qu’il ferme les commentaires dans ses articles, nous rappelle combien c’est plus facile à dire qu’à faire.

Comment combattre les trolls en science
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Comment combattre les trolls en science

• Pierre Barthélémy, «Peut-on censurer au nom de la science?», Passeur de science, 26 septembre 2013.

• Marie-Claire Shanahan, «Please don’t blindly follow PopSci’s lead and get rid of comment spaces», Boundary Vision, 25 septembre 2013.

• Suzanne LaBarre, «Why we are shutting off our comments», Popular Science, 24 septembre 2013.

Ce n’est pas la première fois, et sûrement pas la dernière, qu’un média en ligne ramène ce débat sur la place publique. Le New York Times, le Huffington Post et d’autres, ont révisé au fil du temps leurs politiques de commentaires.

Mais à ma connaissance, c’est la première fois qu’un magazine de science de haut niveau —141 ans, tout de même— prend la décision radicale de fermer sa zone de commentaires.

Certains ont applaudi la décision, annoncée mardi par la rédactrice en chef Internet Suzanne LaBarre : pour Derek Thompson, journaliste économique à The Atlantic, les pires des commentaires appauvrissent les textes d’une publication qui se veut sérieuse:

Il est parfaitement légitime de se demander tout haut, sur votre page Facebook, si les os de dinosaures auraient pu être placés là par une entité spirituelle pour tester notre foi. Mais ce n’est pas tout à fait la discussion qu’un site comme Popular Science voudrait nourrir sous la chronique d’un paléontologue de renommée mondiale.

D’autres sont très, très, contre. Le journaliste techno Will Oremus qualifie dans Slate cette décision de «paresseuse» et anti-science.

Les métaphores qu’emploie LaBarre évoquent une image de la science telle une ancienne et immuable forteresse de pierre, du haut de laquelle les privilégiés peuvent jeter leurs perles vers la plèbe, tout en bas.

Marie-Claire Shanahan, de la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université de Calgary, est également contre, mais plus nuancée.

Je n’ai aucun problème avec l’idée que des commentaires impolis puissent être indésirables pour beaucoup [de] raisons. Mon problème, c’est l’idée de se débarrasser de l’impolitesse en se débarrassant des commentaires.

En ce qui me concerne, j’ai annoncé la couleur au premier paragraphe, je crois qu’il est possible de gérer des discussions intelligentes. Coïncidence, trois organismes québécois, dont l’Agence Science-Presse, ont lancé la semaine dernière une plateforme commune, Escarmouches, vouée à susciter des discussions —intelligentes, espérons-le— sur des enjeux sociaux à connotation scientifique.

Mais il est évident que pour obtenir de telles discussions, il faut mettre des efforts: plus l’auditoire d’un site est nombreux, et plus la loi de la moyenne fait qu'on se retrouve avec un certain nombre de gens à ce point gonflés de leur importance que même l’idée d’un débat rationnel ne se rend pas jusqu’à leur matière grise. Ajoutez à ça les croyants purs jus —climatosceptiques, anti-vaccination, etc.— et ces commentateurs deviennent semblables à de mauvaises herbes qu’on ne peut pas éradiquer. C’est l’argument utilisé par Suzanne LaBarre:

Une guerre à l’expertise, menée pour des motifs politiques, a érodé le consensus populaire sur une large variété de thèmes scientifiques. Tout, de l’évolution jusqu’aux origines des changements climatiques, est bon à prendre, ce qui est une erreur. Les certitudes scientifiques deviennent juste une chose de plus dont deux personnes peuvent «débattre» à la télévision. Et parce que les sections de commentaires tendent à être un reflet grotesque de la culture médiatique qui les entoure, le travail cynique de démolition de faits scientifiques est à présent accompli en-dessous de nos propres textes, à l’intérieur d’un site voué à mettre de l’avant la science.

Sauf que, me semble-t-il, si on ne peut pas éradiquer les mauvaises herbes, on peut au moins les contrôler:

  1. Investir dans une modération plus serrée, accompagnée de balises précises. Ce qui veut dire: payer quelqu’un—autre que l'auteur. Si un internaute dit une sottise, ce quelqu’un a pour tâche de remettre la discussion sur les rails et, après un certain nombre d’écarts, il peut expulser le troll.
  2. Avoir plus de lecteurs de bonne volonté qui viennent commenter, de manière à ne pas laisser tout le plancher aux trolls.

C’est le 2e point que la rédactrice en chef de Popular Science a oublié dans son argumentaire. Elle s’est appuyée sur une recherche dirigée par Dominique Brossard, dont on avait parlé ici, qui concluait que les commentaires négatifs ont un impact tangible sur les lecteurs d'un site: ces derniers terminent leur lecture avec une perception plus négative de l’article scientifique, lorsque celui-ci est accompagné d’une de ces séquences de commentaires polarisés dont les trolls ont le secret.

Admettons. S’appuyer sur une seule étude pour justifier cette décision est contestable, mais admettons que l’étude ait frappé juste. Et alors? Ne sommes-nous pas entrés dans une époque où ce type d’intervention «externe» est inévitable? La démocratisation de la technologie étant ce qu’elle est, j’ai peine à imaginer un futur où le concept de conversation virtuelle disparaîtra. Certes, la science pourrait essayer d’y échapper en s’enfermant dans une bulle: mais ça serait un tantinet en contradiction avec ces discours des 25 dernières années sur la construction de meilleurs rapports science-société.

Toutefois, on ne le cachera pas, ce 2e point, avoir davantage de lecteurs de bonne volonté, constitue un problème non résolu, en particulier dans les sites francophones de science. Où sont tous les lecteurs, autour de nous, qui utilisent avidement les sites de science... et qui commentent? Ils sont si peu nombreux qu’il ne faudrait pas s’étonner qu’un troll puisse facilement prendre le contrôle d’une conversation.

6 commentaires

Portrait de nedialko

On va toujours du particulier au général?
Ca aurait aidé alors de savoir exactement ce qu'on entend par troll ici, car l'exemple des "... os de dinosaures qui auraient pu être placés là par une entité spirituelle" porte au contraire de ce que moi et d'autres entendent par ce jargon de Net (désolé, pas de version française intégrale, sauf la définition que j'ai traduit):

http://en.wikiversity.org/wiki/Wiki_science/Trolls

Les trolls sont des utilisateurs anonymes des services Internet caractérisés par des messages incendiaires et des critiques. Alors que certains utilisateurs trouvent les trolls extrêmement ennuyeux, d'autres les considèrent comme une partie essentiellement du processus qui mène à bon contenu produit. Ils sont particulièrement utiles pour contester les croyances largement répandues, mais non testés, comme les trolls anonymes sont libres de dire ce que les autres ne peuvent pas.

Portrait de Bruno Lamolet

Ma position : encourager ceux qui tentent de mettre au point des systèmes de modération, mais ne pas critiquer ceux qui choisissent de mettre leurs ressources ailleurs. Je ne blâmerai pas quelqu’un qui estime que la désinformation dans les commentaires diminue la qualité du site en général. Effacer les commentaires injurieux de courageux anonymes, c'est la partie facile.

Quelques remarques  :

1) Je suis surpris de l’intensité de la réaction des gens à la décision de Popular Science. C’est la décision du magazine. Qu’il l’assume. C’est tout.

Il est certain que c’est une occasion de parler du sujet, mais la réaction est forte. Est-ce qu’il y a une vision du web 2.0 qui est soudainement malmenée? Est-ce que ça décourage ceux qui tentent de monter un système de modération?

2) Dans les discussions, j'ai l’impression qu'on tend souvent à placer Popular Science sur le terrain de la recherche scientifique. Par exemple, sur cette page, Pascal mentionne les « trolls en science » au lieu peut-être des « trolls dans les médias. » Julie parle des chercheurs.

Pourtant, on est dans le journalisme, pas la recherche scientifique. Popular Science n’est pas Nature. Le journaliste qui s’adresse au public n’est pas un chercheur. Pourquoi se référer tout d’un coup à la confrontation des idées en recherche scientifique? Parce que si on est d’accord avec Popular Science, on devient anti-science et que personne ne veut être anti-science?

3) Suggestion : Serait-il possible d’inclure des commentaires dans l’édition 2014 des Meilleurs blogues de science?

Portrait de pascal

La remarque no 2 m'apprend qu'il faudra que je sois plus vigilant dans ma façon de formuler cette idée. Parce que lorsque je parle de discussions "en science", je pense au champ très vaste de la connaissance, qui englobe autant la recherche que la vulgarisation. La discussion à la sauce 21e siècle qui émerge concerne autant les chercheurs que les amateurs de science, autant Popular Science que Nature. Mais ta remarque est juste, il faudrait le formuler plus clairement.

Quant à inclure des commentaires dans le livre: pourquoi pas. A part le problème des droits d'auteur, qu'en penses-tu?

Portrait de Bruno Lamolet

La publication de commentaires pourrait être aussi un exemple positif de leur intérêt. C'est le genre de choses dont on a besoin. Par contre, c'est sûr que ça exige plus de travail.

Si ces commentaires sont courts, pourrait-on les considérer comme des citations?

Et tant qu'on y est, pourrait-on envisager un chapitre Anthologie Twitter. Les auteurs soumettraient leur twit avec une brève mise en contexte.

Portrait de Julie Dirwimmer - Acfas

L'Acfas se questionne sur la décision de la revue Popular Science de supprimer la fonction des commentaires sur les articles scientifiques qu’elle publie.

Les chercheurs doivent prendre pleinement conscience de l’exponentialité de la transformation du milieu dans lequel ils diffusent leurs connaissances.

L’avènement des médias en ligne et des médias sociaux change radicalement les règles du dialogue entre la science et la société : ce sont des espaces plus polymorphes et moins normés. Nous sommes convaincus qu’il existe une formule de modération adaptée permettant de maintenir la possibilité pour les citoyens de commenter les résultats de recherche.

Portrait de asp

[ Ajout 28 septembre ] Popular Science publie des... commentaires sur sa décision d'abandonner les commentaires. Ces commentaires-ci proviennent de Twitter et du courriel.