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La qualité de l’information ne vient pas avec le nombre de clics

Pascal Lapointe, le 1 juin 2014, 7h13

Tant que les lecteurs n'auront pas compris que les médias doivent payer décemment leurs auteurs, le débat sur la qualité de ce qui se publie n'ira nulle part.

La qualité de l’information ne vient pas avec le nombre de clics
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La qualité de l’information ne vient pas avec le nombre de clics

Bon, ça m’a fait plaisir de l’écrire, mais à présent, lisez cette journaliste scientifique américaine qui l’a écrit il y a quelques jours de manière plus éloquente:

Je suis payée seulement deux sous et demi par clic pour ce texte. C’est davantage que 99,9% des contributeurs de Medium. J’ai un diplôme en journalisme de Medill qui m’a coûté 60 000$, près d’une décennie d’expérience en journalisme et, soyons honnête, je suis super-intelligente et sérieusement bonne.... Mais les algorithmes qui décident de combien je suis payée ne placent aucune valeur sur le fait que je sois bonne. Ils ne se soucient pas que mes histoires soient bien écrites ou non ou que j’aie de l’expérience ou pas. Tout ce qui leur importe, c’est le nombre de fois que vous, vous allez cliquer.

Et bien sûr —et là, c’est moi qui interviens— s’il y a un endroit où ce journalisme quasi bénévole pose un gros problème, c’est bien le journalisme scientifique. Un super-reportage sur le boson de Higgs n’aura jamais l’achalandage d’un entretien avec Justin Bieber. En d’autres termes, si vous êtes de ceux qui imaginent sérieusement que la prochaine génération de blogueurs ou de journalistes puisse faire carrière à travers des paiements par clic, vous vous fourvoyez.

En fait, à travers toute l’histoire du journalisme, le reportage fouillé, qui fait réfléchir, l’analyse étoffée, n’ont jamais eu la réputation de générer des quantités industrielles de lecteurs —et ils sont pourtant l’essence du journalisme scientifique de qualité.

L’idée qu’à l’heure de la démocratisation de l’information que nous vivons, «tout le monde soit journaliste» et que d’avoir une classe de gens payée à temps plein pour faire ce boulot soit donc une idée de dinosaures, c’est pourtant une illusion qui a la vie dure. En 2011, le chroniqueur David Carr du New York Times en parlait sous le terme de «nation de serfs», en référence à cet univers virtuel qui réclame de plus en plus d’informations, mais produites par des millions de petites mains bénévoles.

La même année, Robert G. Picard, économiste des médias à l’Université Oxford, avait eu ce mot terrible: le journalisme serait une profession en cours de «déqualification». Entendre par là des professionnels qui se font demander de produire de plus en plus, avec de moins en moins de temps pour vérifier, et pour moins cher.

Le revenu des journalistes, peut-être l’ignorez-vous, est à la baisse depuis 20 ans au Québec, et bien que je n’aie jamais vu d’études portant uniquement sur les journalistes scientifiques, le fait qu’en Amérique du Nord et en Europe, un grand nombre soient pigistes, amène à conclure que leurs revenus sont inévitablement à la baisse.

Dieu merci, tout n’est pas sombre. On a vu dans l’univers anglophone, rien que dans la dernière année, au moins deux initiatives lancées par de riches mécènes —The Intercept, financé par l’ex-milliardaire d’eBay, et The Vox. Tous deux voués au journalisme de qualité (et ils payent décemment les auteurs qu'ils sont allés chercher). On en redemande.

Mais en attendant, Erin Biba —la journaliste citée plus haut qui, en passant, est pigiste pour, entre autres, Wired, Popular Science et le Scientific Americanse demande comment elle va nourrir son chat.

J’adore l’idée d’un nouveau monde de médias qui n’existent que sur Internet. Et je veux vraiment, vraiment, en faire partie. Mais je veux aussi payer mon loyer et nourrir mon chat. Je ne pense pas que ce soit beaucoup demander. En fait, je suis plutôt irritée que je doive le demander.

... Jusqu’à ce que vous, les gars, trouviez une façon nouvelle par laquelle la presse en ligne puisse commencer à valoriser les auteurs, je vais devoir continuer de consacrer la majorité de mon temps et de mon cerveau aux médias traditionnels... Ils comprennent que même une histoire avec une audience limitée peut valoir la peine d’être publiée.

Son billet a généré un petit buzz sur les médias sociaux, qui lui a valu une entrevue avec le blogueur des médias Jim Romenesko. À sa question «et puis, les gens ont-ils cliqué?», elle répond oui: ce texte lui a rapporté 200$.

Voici un texte que j’ai écrit en 30 minutes, à peine relu, où je dis des choses que je n’écrirais jamais dans un reportage. Et où je suppliais les gens de cliquer dessus.

Si ce texte avait plutôt nécessité une longue recherche, été rempli de faits et de chiffres sur l’industrie, un véritable texte journalistique tout à fait informatif, le modèle du paiement par clic m’aurait rapporté considérablement moins.

Et comme on aurait pu le prévoir, tout le monde ne l’a pas félicitée pour son geste. Au contraire, ceux qui sont en désaccord complet résument à eux seuls combien l’illusion a la vie dure:

[Ils disent] que je donne crédit à la vieille façon de faire les choses. Ils pensent que quoi que ce soit de neuf est nécessairement bon... Ils pointent le fait que 0,025 sou par clic est un coût par 1000 incroyablement élevé et que je devrais simplement accepter ça ou bien quitter l’industrie. Ce qui, en fin de compte, prouve ce que j’avançais: si «j’accepte» et que je quitte le journalisme, alors [cela signifie que] le journalisme est en train de devenir quelque chose fait par des gens qui le font pour s’amuser sur leur temps libre.

Et vous, qu’en pensez-vous? Comment injecter plus d'argent dans le journalisme scientifique?