Voici le résultat de mes recherches sur le thème « Robots » pour le concours d'entrée à l'ESJ. Je n'ai pas présenté ce sujet lors de l'oral (j'ai tiré au sort le thème « L'année de la cristallographie »).

Vous connaissez sans doute la série suédoise ? Real humans qui fait beaucoup parler ces derniers temps de robots humanisés, de leur future existence probable, de leurs droits et de nos devoirs envers eux. Mais j'ai choisi de m'intéresser à une autre série que j'aime beaucoup : Almost human. En plus, il y a Karl Urban, ce qui n'enlève rien... Cela se passe dans un futur proche, avec des technologies que l'on connait et qui sont simplement améliorées. On est loin de la voiture volante du Cinquième Élément mais la publicité ciblée de Minority Report se met en place. Pas de voyage intersidéral, mais des maisons intelligentes et des hologrammes plus vrais que nature. La technologie se développe très vite et profite surtout... aux criminels ! Ainsi, il a été décidé que chaque membre de la police serait accompagné d'un robot humanoïde capable d'analyser des échantillons, d'enregistrer la scène de crime, de retrouver le casier d'un criminel en quelques secondes... Bref, une sorte d'équipe complète des Experts à lui tout seul. Ces robots sont également plus forts, plus rapides et plus résistants qu'un humain moyen et peuvent donc protéger leur partenaire humain. Ce dernier peut alors se concentrer sur l'interprétation des données et l'enquête. Évidemment, le robot associé au héros n'est pas comme les autres. Il est capable, par programmation, de ressentir des émotions. Il est « presque humain » (« almost human » en anglais). Mais ce qui va m'intéresser ici, ce n'est pas que le robot soit humanisé, mais que le héros lui-même, à la suite d'un attentat, porte une jambe artificielle perfectionnée qu'il a du mal à supporter car cela fait de lui un « trans-humain ». Il n'est donc lui aussi pas tout à fait humain, plus tout à fait humain.

Je me suis donc intéressée au transhumanisme. Il s'agit d'un courant né aux États-Unis dans les années 1980 et qui prône le développement et l'utilisation des nouvelles technologies pour réparer, améliorer, surpasser l'être humain. Ne plus être malade, ne plus vieillir, ne plus mourir. Et contrôler l'évolution humaine. Nanotechnologies, biotechnologies, sciences de l'information et sciences cognitives, intelligence artificielle et cryogénie, tout est bon pour atteindre ce but.

J'ai donc interrogé Marc Roux, président de l'Association Française Transhumaniste (AFT), qui a gentiment accepté de répondre à mes questions. Notons aussi que le philosophe Jean-Pierre Dupuy et Nicolas Le Dévédec, chercheur aux universités de Rennes 1 et Montréal et auteur (avec Fany Guis) de « L'humain augmenté, un enjeu social » n'ont pas voulu répondre ou donner suite à mes demandes d'interview. Cet article pourra donc être un peu biaisé, du fait que je n'ai pu discuter qu'avec des « pro »-transhumanisme.

Un premier point précisé par Marc Roux est qu'il n'existe pas un transhumanisme mais des transhumanismes. Comme toute idée, elle peut en effet être suivie avec plus ou moins de conviction. Du transhumanisme extropianiste (via une approche proactive de l'évolution humaine) au transhumanisme hédoniste (via l'utilisation de la technologie pour supprimer les souffrances chez tous les êtres pensants) en passant par les transhumanismes post-genre (qui cherche l'élimination du genre par les biotechnologies et les technologies de reproduction assistée) ou singulier (qui croit en la possibilité d'une singularité technologique, la création d'une super-intelligence, et en la nécessité d'en assurer l'émergence et la sécurité de façon proactive), la liste est longue. Le point commun est que les transhumanismes font peur.

Les critiques du transhumanisme se répartissent principalement en deux catégories : l'infaisabilité (les critiques pragmatiques) et l'immoralité (les critiques éthiques). Les arguments de la première catégorie sont souvent réfutés par les transhumanistes en disant que nous utilisons déjà, tous les jours, les technologies pour améliorer notre vie : pilule contraceptive, pacemaker, prothèses auditives, lifting, Google Glass et téléphone portable ne sont que quelques exemples. Les prédictions sur le développement des technologies sont évidemment difficiles. Peu avait prévu le succès de la vente en ligne et j'attends toujours ma voiture volante (même si je n'aurai sans doute plus à patienter très longtemps). Mais nous savons déjà interagir avec les technologies et nous faisons des progrès tous les jours en matière de l'utilisation des cellules souches ou des exosquelettes par exemple.

Comme nous ne croisons pas encore des personnes mi-robot mi-homme dans la rue, les arguments d'ordre éthique sont souvent issus de la science-fiction. Et un film ou livre ne peut avoir du succès s'il raconte simplement une histoire où tout va pour le mieux, sans incident. La SF nourrit donc surtout les peurs envers le transhumanisme. Citons quelques exemples. L'argument Terminator est le plus courant : développer la technologie comporte le risque de garantir notre propre extinction (via des robots réplicateurs détruisant l'écosystème ou des robots prenant le contrôle d'armes de destruction massive). Il pourrait donc être malin de stopper les développements potentiellement dangereux (AI, robots) avant qu'il ne soit trop tard. C'est le principe de précaution. Mais il ne faudrait pas tomber dans la technophobie ! L'Association Française Transhumaniste propose ainsi un développement différentiel contrôlé de la technologie. Il s'agit de retarder le développement des technologies potentiellement dangereuses tout en accélérant le développement des technologies vues comme bénéfiques. Ces dernières pourraient, de plus, limiter le besoin de recourir aux premières ou nous protéger des dérives. Les Hommes pourraient donc profiter au plus vite des technologies qui sont sûres pour améliorer leur quotidien tout en nous laissant du temps pour voir venir (ou prévenir) les problèmes. L'argument Frankenstein craint une déshumanisation de la société : les transhumanistes sont des chimères, des humains « chosifiés » qui brouillent les limites entre humain et artefact. Ils seraient donc inaptes à la vie en société. Mais n'est-ce pas à la société d'éviter cela ? Ces humains améliorés seraient toujours des êtres vivants, uniques, à qui l'on devrait respect, dignité, droits et citoyenneté. C'est à la société elle-même de décider si elle veut voir ces créations comme des monstres. Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley fait craindre l'érosion de la moralité de ces êtres qui créeraient une hiérarchie humaine. Là encore, pourquoi ne pas faire confiance à la société pour respecter l'égalité devant la loi quelles que soient les inégalités biologiques ? N'appliquons-nous aujourd'hui pas la même loi aux malades qu'aux personnes en bonne santé ? Ok, c'est peut-être un peu idéalisé mais ne serait-ce pas là le vrai débat ? De plus, le transhumanisme, en réduisant l'impact de ces maladies, ne gomme-t-il pas les inégalités au lieu de les renforcer ? Des films comme Bienvenue à Gattaca font craindre le même genre d'inégalités, face à l'argent cette fois. Les améliorations ne seraient-elles pas réservées aux riches ? Les transhumanites mettent en garde contre ce type d'arguments prônant l'interdiction de ces améliorations. En effet, rendre illégal n'a jamais réduit l'utilisation de quoi que ce soit. En revanche, cela peut motiver l'existence d'un marché noir, cette fois clairement réservé aux personnes riches ou qui ont des contacts haut placés. L'AFT demande donc à ce que le transhumanisme soit reconnu voire inclus dans les assurances maladie pour offrir la même opportunité à tous d'en profiter.

D'autres voix s'élèvent contre le transhumanisme sous toutes ses formes (« de quel droit les transhumanistes pourraient-ils jouer à Dieu ? », « l'obsession de la jeunesse et de l'immortalité est malsaine ! », « sans le risque constant de la mort, quel est le sens de la vie ? »). La peur émane aussi des concepts qui lui sont associés : OGM, clonage, cellules souches, intelligence artificielle... Mais ce que j'ai découvert est un transhumanisme curieusement... humaniste ! Les principes de tolérance, partage, démocratisation des avantages sont parties intégrantes de ce mouvement. Il ne désire pas une hiérarchisation des humains entre « non-améliorés » (un modèle de base) et « améliorés » (un modèle forcément meilleur) mais l'effacement des inégalités face aux maladies et aux souffrances. Loin de prôner une amélioration individuelle et égoïste, le transhumanisme offre une amélioration tant physique que morale de l'ensemble de l'humanité. Il défend la liberté de choix et surtout l'absence de brevet ou droit d'auteur sur des éléments qui intégreraient le corps d'un individu (qui fait partie de son identité). Il ne s'agit bien sûr pas de faire disparaître la faiblesse et d'atteindre la perfection, ce qui serait un absolu ne laissant pas de place pour l'évolution. Il s'agit simplement de poursuivre l'aventure humaine au mieux de ses capacités. De plus, en s'intéressant de si près à l'évolution des technologies, les transhumanistes ne sont-ils pas les mieux à même d'en déceler les dangers et de proposer des pistes pour les éviter ?

Je ne suis pas devenue transhumaniste pour autant. Il est toujours difficile de voir se modifier son corps, même par choix, et je suis satisfaite de l'état actuel de mes interactions avec les technologies (même si je ne dirais pas non à un ordinateur capable d'écrire directement ce que je pense...). Oui, des dérives sont possibles. Bien sûr, le développement technologique doit être encadré. Non, tous les transhumanistes ne sont pas de nobles chevaliers défendant courageusement des idéaux moraux inattaquables. Mais les transhumanistes ne sont pas non plus une bande de fous portés sur l'eugénisme et la destruction de l'humanité complète ou de ses concepts moraux. Alors, robot humanisé ou humain robotisé, quel sera l'avenir de l'humanité ?