Pour le concours d'entrée à l'ESJ, un des sujets possibles était « Le financement de la recherche ». Voici le résultat des recherches que j'ai faites sur ce thème. Précisons que je n'ai pas présenté ce sujet lors de l'oral (j'ai tiré au sort le thème « L'année de la cristallographie »).

On l'aura compris ces derniers temps : le financement de la recherche est un vrai problème. Pensez juste aux Sciences en Marche ou aux nombreuses pétitions qui tournent sur le net (ici ou par exemple). C'est une question difficile. Une question qui concerne tous les citoyens, pas uniquement les chercheurs. Sans recherche, il n'y a pas d'innovation, pas de futur !

Mais si c'est un problème qui doit concerner les citoyens, que peuvent-ils faire ? Le citoyen moyen ne peut quand même pas financer la recherche française... si ?

C'est en me posant ces questions que j'ai décidé de m'intéresser au financement participatif de la recherche.

L’Observatoire de la Côte d'Azur a émis début juin un grand appel aux dons. En échange de visites gratuites et d'une citation dans le livre d'or, le public (ou une institution) peut donner entre 10€ et 500€. L'idée est de permettre au grand public d'investir dans la recherche. Ou plutôt dans la médiation scientifique puisque deux grands projets à financer sont :

  • educosmos, un projet de sciences participatives au lycée (l'OCA cherche 50 000€)
  • deux projets de rénovation du patrimoine : la Grande Coupole deviendra un espace de diffusion des sciences si l'OCA trouve 500 000€ et la Maison Jumelle veut un toit neuf (150 000€ à trouver)

Le troisième projet consiste à financer la recherche via des bourses doctorales : l'OCA cherche 70 000€, à peu près de quoi embaucher un unique doctorant pour 3 ans (à peine plus, en vérité). Cette annonce a eu très peu de succès sur Twitter (3 retweets aux dernières nouvelles) et à peine plus sur Facebook (9 « likes », 1 « share ») mais l'Observatoire est assez peu actif sur les réseaux sociaux. Malgré plusieurs mails, il m'a été impossible d'obtenir un réponse quant au succès de l'opération...

Je me suis donc tournée vers d'autres moyens plus connus de financement participatif, en particulier avec les sites de « crowdfunding ». Le principe est simple : en échange d'un don, l'internaute reçoit un cadeau dont la valeur est proportionnelle au montant du don. Plusieurs sites voient se multiplier les annonces de thésards demandant de l'aide pour commencer (payer les inscriptions, les livres...) , continuer ou finir leur doctorat. Dans leurs cas, la récompense peut être une simple citation dans le manuscrit final du thésard ou une invitation à la soutenance. Parfois, des cadeaux plus substantiels sont proposés (un exemplaire du manuscrit, un T-shirt ou un certificat). Parfois, il s'agit de dons purs et simples, sans récompense pour le donneur. Je suis donc allée interrogé ces thésards qui sont obligés de faire appel au public pour réussir leur doctorat. C'était, souvent, leur dernier espoir après être passé par leur université, des demandes de bourse, de financement public ou d'aide via des fondations. Est-ce que ça marche ? Pas vraiment. Sur 20 projets sur KickStarter, un seul a reçu tout l'argent demandé. Sur indiegogo, 60 projets avaient été présentés : aucun n'a marché et un seul a dépassé les 95 % de la somme demandée. Pire, 38 projets sont restés à 0 %. KissKissBankBank proposait également un projet. Les doctorants qui ont tenté l'expérience avaient déjà utilisé ces sites. Il s'agit souvent de leur premier projet personnel mais ils ont eux-mêmes déjà fait un don par ce biais. C'est d'ailleurs grâce à cette première expérience qu'ils ont tenté le coup : eux avaient donné, alors pourquoi les autres ne donneraient-ils pas ? Les besoins étaient variés : un voyage nécessaire pour récolter des données, des cours à suivre - payants aux États-Unis -, une expérience particulière à mener... Notons quand même que, bien que ces doctorants n'aient pas atteint la somme dont ils avaient besoin, ils ont souvent reçu des fonds de personnes qui leur étaient totalement inconnues. Un vrai geste altruiste, vues les récompenses proposées !

Que pense le public d'un tel financement ? Pour le savoir, j'ai créé un questionnaire que j'ai ensuite proposé sur Twitter (un réseau large à tendance scientifique) et Facebook (un réseau restreint mais plus varié). J'ai d'ailleurs à cette occasion appris à utiliser les hashtags pour élargir le public atteint. J'en profite pour remercier les personnes qui ont retweeté ou partagé le lien vers le questionnaire !

Ce quiz a eu un succès modéré (49 réponses) malgré le nombre de personnes potentiellement touchées par les annonces (rappelons que l'Agence Science Presse, qui a gentiment mentionné mon questionnaire, a 12 000 abonnés !). Cela est en soi une preuve que la participation du grand public à la recherche n'est pas encore pour demain... Je reconnais aussi que les réponses sont un peu biaisées. En effet, presque tous les répondants avaient un contact plus ou moins proche et direct avec la recherche scientifique (2 % seulement ne connaissait aucun doctorant ni n'avait fait de thèse). Ils connaissaient aussi les difficultés de la recherche de financement (53 % ont connu des doctorants luttant pour trouver des fonds ou ont lutté eux-mêmes). L'utilisation du « crowdfunding » en général se développe : 43 % des interrogés ont déjà donné sur au moins un site dédié, 88 % ont dit ne pas être opposé à l'idée (soit de donner pour la première fois, soit de recommencer). Mais 2 % seulement avaient déjà proposé un projet. En ce qui concerne le « crowdfunding » spécifiquement pour les thèses, les dépenses les plus aidées seraient du matériel ou un voyage nécessaire pour une expérience précise ou une conférence. Les frais jugés moins spécifiques (comme les dépenses liées à un déménagement pour rejoindre l'université d'attache) ne sont pas plébiscités. Et 12 % des répondants refuseraient de donner quels que soient le sujet, la personne ou la dépense visée. Évidemment, comme tout projet sur les sites de « crowdfunding », ceux qui réussissent le mieux jouent sur l'affectif : vous donnerez plus facilement à un membre de la famille qu'à un parfait étranger. De façon surprenante, les sciences théoriques seraient plus soutenues que les sciences appliquées ! Mais rappelez-vous : le nombre de personnes prises en compte est faible et loin d'être représentatif...

Plusieurs reproches ont été faits à cette méthode de financement des thèses. Tout d'abord, puisqu'il s'agit d'un diplôme universitaire, c'est à l'université et à l'État de prendre en charge les frais. Le citoyen moyen n'a pas à payer pour cela. Après tout, ce sont des études et personne n'oblige un étudiant à aller faire une thèse. Notons que ce raisonnement pourrait être appliqué à bien des bourses et que dans les sites de « crowdfunding », personne n'oblige non plus le citoyen à donner. Mais l'argument du diplôme tient : c'est à l'université de donner les moyens à ses étudiants de réussir un diplôme qu'elle délivre. La thèse n'est ainsi pas un projet personnel, mais un diplôme et un travail. D'autre part, la recherche est et doit restée publique, donc financée par l'État. Il ne faudrait pas donner une excuse aux financeurs actuels pour se désintéresser de la recherche... De même, les financements disponibles sont peut-être liés au nombre prévu de postes à pourvoir d'ici quelques années. Le financement participatif pourrait alors tout dérégler en mettant sur le marché du travail beaucoup plus de docteurs que le besoin réel. Cependant, avec le faible nombre de places disponibles actuellement, c'est déjà un peu un problème. Paradoxalement, la baisse d'intérêt pour les filières scientifiques fait craindre aussi une chute considérable d'étudiants formés à la recherche. Et ce désintérêt est en partie lié au manque de financement : à quoi bon commencer une carrière dans laquelle on sera mal payé ou sans poste ? Le financement participatif repose majoritairement sur des récompenses (bien que quelques sites de dons existent, comme FirstGiving ou YouCaring). Le recherche fondamentale risque donc d'être moins financée que celle qui produit des applications pratiques (et qui pourra offrir par exemple un prototype à ses financeurs). De même, cette dernière pourrait être avantagée du fait qu'elle est plus « sexy » que la recherche fondamentale souvent dure à expliquer. Il faudrait ainsi établir un filtre entre la personne qui finance et la personne qui bénéficie des fonds via une structure ayant une vraie politique scientifique. Cela est contraire au financement participatif et revient en fait à ce qui est fait aujourd'hui...

Comme on le voit, le financement participatif de la recherche intrigue beaucoup, bien qu'il soit peu efficace pour le moment. Il pourrait être amené à se développer. Une solution pourrait alors être de réserver le financement participatif aux recherches applicatives (avec des récompenses matérielles), pour soulager l'État. Celui-ci pourrait alors se concentrer sur la recherche fondamentale...