Le nez plongé dans le livre sur les fossiles, ma fille se retient de bâiller. Assise sagement, elle patiente en laissant courir son doigt sur les images tandis que j’écoute Mario Cournoyer, le directeur du Musée de paléontologie et de l’évolution conter la petite histoire du Musée dans le Laboratoire de conservation et de recherche –MPE.

Le petit local de 50 mètres carrés, situé dans la cour arrière d’une maison de Verdun, recèle l’une des plus fascinantes collections de fossiles québécois –il y aurait 60 000 spécimens géologiques et paléontologiques conservés entre ces modestes murs. Et ma fille s’apprête à plonger, comme Alice, dans une aventure scientifique source d’émerveillement et d’émotions.

Revenons au début de l’histoire alors que je pointe le chemin sur la carte du quartier située en face de la station de métro Charlevoix. Je lis dans les yeux de ma fille une douce résignation. Les fossiles, elle connait déjà ça. «J’en ai un à la maison», annonce-t-elle. Je lis dans sa tête comme dans un livre ouvert: «pourquoi aller si loin –une heure de transport en commun– pour voir d’autres fossiles alors que celui qui trône dans le fouillis de ma chambre suffit à mon bonheur».

Première déception de la demoiselle lorsqu’on pousse la porte: c’est un refuge pour adulte. Le musée promis s’avère tout petit, à peine trois pièces minuscules où s’entassent beaucoup de placards fermés, de livres haut placés, tous comme les fossiles et… «cela sent drôle!». Second soupir, ma fille regarde les adultes se rassembler pour écouter un premier discours. Elle me pointe alors quelques livres et compte déjà les minutes qui la séparent de la sortie, de la délivrance. Pourvu que le temps passe vite, svp!

Des fossiles plein les mains

Les discours se terminent et j’appelle ma fille. Je tiens dans les mains un morceau de roche grise où l’on devine d’anciens crinoïdes -une classe d'animaux marins de l'embranchement des Echinodermes, celui des oursins et des étoiles de mer- datant de l’Ordovicien. Pour l’impressionner un peu, je lui annonce l’âge de ce que je porte dans les paumes: 450 millions d’années! Elle pose alors un doigt délicat sur les minuscules protubérances tubulaires et m’interroge: «Est-ce que je peux vraiment le toucher?».

Comme Alice, elle vient de passer la porte. Elle me pointe alors un autre fossile. «Est-ce qu’il est vieux celui-là aussi?». Elle penche un peu la tête et l’observe avec beaucoup d’attention. Puis, elle s’avance vers l’un des cabinets ouverts. Les tiroirs de bois portent des lettres. «Ouvre-moi celui du «I» et après celui du «A» et après…», ordonne la demoiselle. Alors que je m’exécute, avec un peu de difficulté toutefois –les tiroirs coincent un peu sous le poids des fossiles– tandis que la mademoiselle surveille l’opération.

Alors que les placards glissent sur leur système mobile, le territoire d’exploration s’agrandit. La voilà maintenant dans mes bras pour admirer ceux qui trônent dans les tiroirs les plus hauts. Trilobites, céphalopodes, graptolites, etc., rien n’échappe à son regard. Elle saisit l’un, caresse l’autre et ose même des commentaires entre deux exclamations de surprise. «Regarde, on dirait un calmar en pierre. Ici, il y a même une moule. Et ça, c’est un poisson qui ne ressemble pas à un poisson de maintenant».

Une fois redescendue sur la terre ferme, c’est la loupe grossissante et le microscope qui la fascinent. Ou plutôt, ce que les appareils révèlent car plus aucun détail des fossiles ne lui échappe. Ma fille découvre alors que certains trilobites montrent leur dos, leur ventre ou juste l’arrondi de la tête. Tandis que le voile de ce mystère se déchire devant ses yeux, elle part d’un grand rire. «Tu vois maman, ces deux-là, ils devaient s’aimer beaucoup car ils se sont fait prendre ensemble!».

L’histoire de Félix

Un morceau de mandibule de petit rorqual attire l’œil acéré de ma fille. Au laboratoire, il y a aussi un spécimen de béluga de la mer de Champlain.

Ce qui rappelle l'histoire de Félix, un spécimen vieux de 10 000 ans retrouvé en juillet 2001 dans un fossé de St-Félix de Valois par une agricultrice. Le spécimen presque complet était niché dans un champ à plus de 100 kilomètres de son milieu naturel. Il vivait alors dans la Mer de Champlain, une immense mer qui s’étendait de Québec à Ottawa et au nord aux montagnes laurentiennes. Il est possible de l'admirer au Biodôme de Montréal.

Du côté du petit rorqual, il ne subsiste que peu de chose hormis la mandibule. De boîte en boîte, les ossements fossilisés se sont en grande partie égarés. «Cela nous montre l’importance d’avoir un véritable musée de paléontologie et de l’évolution au Québec», souligne alors le vice-président Alex Guertin-Pasquier.

Alors que ma fille vient de découvrir le buffet, je songe tout à coup au biscuit «Mangez-moi» d’Alice, et si elle se mettait à grandir trop vite. Un coup d’œil sur l’horloge, plus de deux heures sont passées en un éclair, c’est le temps de rentrer!