Les sociétés occidentales se sont construites sur un rejet de la vie sauvage, comme le montrent les mythes qui les fondent. Les débats autour du loup et de l’élevage sont très politisés en France, ce qui bloque une transition possible, souhaitable et souhaitée vers un pastoralisme durable.

Il était une fois, dans un monde de montagnes et de forêts, une vallée où paissait paisiblement un troupeau de moutons.

Au bord de la prairie, une louve isolée observe les moutons endormis sous la lumière des étoiles. Elle a faim. D’après sa mère-grand, qui avait connu ces montagnes avant d’en être délogée et d’y revenir il y a peu, il était beaucoup plus facile de se nourrir autrefois. Même si les loups étaient bien plus nombreux, les forêts étaient plus grandes, plus denses, plus connectées, on y trouvait beaucoup plus de proies. Aujourd’hui, les grands herbivores ne prolifèrent que dans certaines zones. Grâce à leur cheffe, heureusement, la meute a toujours réussi à s’en sortir. Hélas, une créature issue du rejet ancestral de la vie sauvage par les humains est apparue. Profitant d’une période de force, elle vient d’abattre la moitié de la meute, dont leur cheffe. Désorientée, la louve s’est approchée des moutons, soigneusement gardés. Peine perdue. Comme les loups, les humains sont des animaux sociaux qui s’entre-aident et s’organisent, les animaux d’élevage sont donc bien trop protégés et surveillés. Soudain, la louve entend un craquement. La créature, qui apparaît face à elle sous forme de chasseresse. Affolée, la louve s’enfuit sous le couvert des arbres. La créature la suit. La louve tente de le semer. Elle ne cherche pas à l’attaquer : fusil ou pas fusil, elle n’a pas l’intention de se confronter à une chasseresse en pleine santé physique. D’après sa mère-grand, dans le temps, il était possible de manger des humains, car ils sortaient parfois en étant seuls et malades. En même temps, d’après sa mère-grand, elle se transformait en humaine les soirs de pleine lune, donc il ne fallait pas croire tout ce qu’elle disait. La louve se cache dans une de ses anciennes tanières. La créature la suit. Acculée, la louve bondit et parvient à lui trancher la gorge, juste avant d’entendre une déflagration assourdissante. La créature tombe, agonisante, son fusil encore fumant. Poussée par la faim, la louve en aurait bien mangé un bout. Pas de quoi s’habituer à la chair humaine, il aurait fallu goûter à beaucoup plus de charognes pour ça, juste parce qu’elle n’avait pas le choix. Malheureusement, le plomb lui a déchiré la poitrine. La louve se traîne jusqu’à la rivière, au bord de laquelle elle cesse de respirer. Derrière elle, la créature meurt à son tour. Son cadavre pourrira là pendant une semaine. Aucun humain ne la regrettera.

Le loup est revenu

Les loups ont disparu de France au début du XXe siècle, ce qui a longtemps figuré dans les manuels d’histoire comme une victoire de la civilisation. Certains anti-loups soulignent ainsi que les éleveurs du passé avaient leurs raisons, il faut écouter leur savoir-faire ancestral. Ces raisons étant une peur du loup et une méconnaissance de ses qualités, appliquer des idées issues d’une tradition moyenâgeuse semble être une mauvaise solution, d’autant que la logique d’éradiquer ce nuisible qu’est le loup rappelle furieusement la logique d’éradiquer ce nuisible qu’est le chat et l'on sait très bien où cela a mené. La cohabitation avec les grands animaux est possible, même si elle n’est pas facile. Les dingos en Australie, l’éléphant en Afrique, le loup en Espagne : il n’y a guère qu’en France, où les réels savoir-faire ancestraux ont été totalement perdus sur cette question, que la cohabitation doit entièrement se réapprendre afin de vivre en bonne intelligence avec la vie sauvage, c’est-à-dire en se prévenant de se violence directe et en bénéficiant de ses services écosystémiques indirects. D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) : « D’une façon générale […] le meilleur moyen de réduire les problèmes auxquels est confronté l’homme avec la faune sauvage – et vice versa – consiste à éduquer les agriculteurs et les villageois, ainsi que les responsables politiques, pour qu’ils considèrent les animaux comme un atout plutôt que comme une menace à éliminer. »

Au début du XXe siècle, la disparition du loup en France s’est accompagnée du développement du pastoralisme vers sa forme actuelle, une forme qui n’est pas adaptée à la protection des troupeaux. Quand je lis que la moitié des attaques de loup (quatrième paragraphe de cet article) concerne des troupeaux immenses et mal gardés sur des terrains vulnérables, ou qu’un des éleveurs les plus touchés par les attaques de loup dans le Mercantour s’occupe de 1600 bêtes, je comprends les difficultés en jeu, mais je comprends surtout que le mode de gestion imposé aux éleveurs est une impasse à tous les niveaux. Même au-delà de la question du loup, cette forme de pastoralisme « industriel » n’est adaptée à aucune difficulté : il s’agit aujourd’hui en France d’une activité poussée dans ses derniers retranchements, extrêmement vulnérable, d’où la nécessité pour les éleveurs de vivre principalement de subventions. Ses difficultés ne doivent pas mener à se positionner contre le loup, mais en faveur d’une transition vers un pastoralisme durable, extensif et basé sur l’humain. Du coup, en France, plutôt qu’une sixième consultation publique l’année prochaine pour savoir dans quelle mesure on va s’autoriser à tuer du loup, mieux vaudrait une consultation publique sur cet axe de réflexions : quels moyens mettre en place en vue d’une transition vers un pastoralisme durable, vers un équilibre semi-naturel où les activités humaines sont intégrées dans la bonne santé des écosystèmes ? Tant que des solutions à long terme ne seront pas mises en avant, la discussion stérile prendra le pas sur des échanges féconds d’arguments. En particulier, les éleveurs bruyants continueront d’alimenter la peur du loup pour appuyer leurs revendications à court-terme. Peut-être que ma subjectivité d’écologiste ressort trop sur cette formulation, mais je n’en veux pas aux éleveurs : si les politiques ne les soutiennent pas, il est normal qu’ils cherchent des solutions à leur échelle, même si malheureusement le rejet du loup n’est une solution à aucun niveau. Sur ce point, je n’ai pas traité de tous les clichés que j’ai vu passer dans mes premières recherches, certains étant assez perturbant d’agressivité, mais je vais terminer par celui qui a donné son titre à ce troisième billet. Après « Le loup menace le pastoralisme », voici « Le loup menace l’être humain » !

Arrêter de crier au loup

Pour illustrer cette méthode de propagande par la peur, cet article m’a semblé le plus représentatif parmi ceux que j’ai lu (avec ma phrase préférée « Le conte du petit chaperon rouge […] est basé sur des vérités effrayantes »). Tout est écrit pour nous faire peur, ce qui pourrait soulever des questions intéressantes. Une seule, en fait : le loup peut-il attaquer les humains lorsqu’il s'habitue à leur présence ? Enfin, cela pourrait en soulever, ne seraient-ce les interprétations abusives, les liens hypertextes invalides et les accusations de complot à l’échelle mondiale. On peut consulter d’autres articles sur la question. Celui-ci fait la comparaison avec la politique de prélèvement radical menée par les États-Unis, ce qui est un argument intéressant même si je ne suis pas d’accord avec cette vision (en se renseignant, on peut sans doute trouver des réactions plus ou moins nuancées pour chaque pays). Il ressort souvent que le loup peut se montrer dangereux pour l’humain « quand les causes et les conditions sont réunies ». Pour savoir de quelles causes et conditions il s’agit, cependant, il faut lire d’autres textes (des textes écrits par de bons journalistes, j'ai envie de dire).

En septembre 2007, la gazette des grands prédateurs a publié un article sur le livre de Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. En plus de me voler mon jeu de mots, l’historien cherche à « dédramatiser le débat » en s’interrogeant sur les conditions pouvant rendre le loup dangereux vis-à-vis de l’humain : « En remettant les événements dans leur contexte, l’historien étudie les pics de prédations de loup sur l’homme en insistant sur leurs aspects très localisés dans le temps et dans l’espace. Il revient notamment sur les périodes troublées du royaume où les fléaux associés des guerres, de la peste et de la famine auraient favorisé l’émergence de comportements anthropophages chez des loups sains d’abord charognards, face à des populations miséreuses. À plusieurs reprises, il souligne également que ces comportements paraissaient déjà anormaux pour les paysans de l’époque, habitués à un animal craintif ». Dans le même temps, l’historien craint sur ce point que « des inquiétudes légitimes peuvent voir le jour quant à l’utilisation stratégique par les acteurs anti-loups de ces travaux » à cause « d’une instrumentalisation médiatique d’une information tronquée ». Craintes confirmées.