Jeudi 12 janvier 2016 était projeté au cinéma de Mérignac le film Premier Contact, suivi d’un débat avec deux scientifiques, une chercheuse en sciences humaines et un astrophysicien. Un film de science-fiction intelligent, qui pose des questions notamment sur le langage.

Ce billet est complété par le billet Premier Contact… avec des ufologues.

 

Réalisé par Denis Villeneuve, Arrival de son titre anglais, le film est adapté de la nouvelle L’Histoire de ta vie (Story of your life) de Ted Chiang, que l’on trouve dans le recueil de nouvelles La Tour de Babylone. Il raconte l’arrivée de douze vaisseaux extra-terrestres dans l’atmosphère de la Terre. Surtout, il prend le point de vue d’une linguiste chargée d’établir la communication avec les extra-terrestres.

 

Voilà qui nous change des traducteurs universels à la manière de Star Trek ou du parodique Babel Fish de H2G2, comme l’a déjà souligné un blogueur de l’Agence Science Presse. Sobre et intelligent, l’histoire pose des questions sur deux sujets.

Le premier est celui présenté par la bande-annonce : le langage, base de toute civilisation selon notre linguiste préférée, Louise, la personnage principale. Le deuxième se comprend clairement aux deux tiers du film : je vous invite donc à vérifier que vous l’avez bien vu avant de lire le dernier point du débat présenté dans ce billet de blogue.

 

À l’issue de la projection, en effet, deux scientifiques ont répondu aux questions de l’animateur du cinéma et du public.

Natacha Vas-Deyre, chercheuse en sciences humaines à l’université Bordeaux Montaigne, a écrit une thèse sur la science-fiction française. « Je suis fan de SF depuis que j’ai dix ans. Ce film est intelligent, sobre, sans toute l’imagerie clinquante de la SF actuelle. J’en suis très contente, puisqu’il crée autour de ce que l’on a l’habitude de voir une SF plus intelligente, plus réflexive. Il nous attire vers la métaphysique, le temps, la mort, en nous posant beaucoup de questions. Justement, ce soir, nous allons avoir un double regard scientifique et littéraire sur le langage. »

Franck Selsis, astrophysicien au Laboratoire d’astrophysique de Bordeaux du CNRS, étudie les exoplanètes. « J’étudie les planètes extrasolaires, que l’on trouve depuis une vingtaine d’années de manière très abondante. Comme à la fin du film, où les personnages se retrouvent face à une marée de signes à interpréter, nous nous retrouvons face à une marée de planètes à décrypter. On applique nos recherches à la question de la vie ailleurs, mais on a beaucoup de questions car on n’en est qu’au début. Personnellement, j’ai toujours eu la tête tournée vers les étoiles, comme le physicien dans le film, grâce à la SF. »

 

« Quelles méthodes sont élaborées quand on étudie les exoplanètes ? »

 

Franck Selsis

 

« Certains astrophysiciens ont une approche CETI, c’est-à-dire qu’ils étudient les signaux. Ce n’est pas trop mon domaine, ça se fait plus aux États-Unis. Je suis plus sur ce qui touche à l’exploration par les télescopes, à la recherche de site particuliers. Des endroits où on pourrait trouver de l’eau liquide, par exemple, puisque la biochimie nous dit que cette condition semble indispensable, même si ce résultat est peut-être un peu trop géocentré. La majorité des étoiles ont des planètes, qui plus est des planètes de taille similaires à la Terre, ce qui est une grande découverte de l’astrophysique récente.

La première étape, c’est de caractériser les atmosphères des planètes. On regarde déjà celles des planètes chaudes, on se fait la main dessus en quelque sorte, pour ensuite étudier des atmosphères semblables à celles de la Terre. L’objectif sera alors de de chercher des signaux de vie, dans le sens d’une activité biologique capable de changer la composition de l’atmosphère à l’échelle de la planète. Comme pour le déséquilibre thermodynamique qui existe sur Terre, l’idée, quand on recherche une anomalie, c’est que cela résulte peut-être du vivant.

Il y aussi l’exploration du système solaire. On peut y aller dans les décennies à venir avec nos technologies, pour une exploration plus locale. » À ce sujet, d’ailleurs, amies et amis fans de SF, je vous conseille le film Europa Report dans le registre des enregistrements retrouvés (found footage, en anglicisme cinématographique).

 

« Est-ce que vous aviez déjà vu des aliens de cette forme dans d’autres récits ? »

 

Natacha Vas Deyre

 

L’imaginaire en SF est sans limites, et on peut s’amuser à faire une classification des représentations des extra-terrestres. La SF essaie d’imaginer toutes les formes possibles, ce qui donne différentes représentations de l’altérité, donc différentes manière de communiquer. »

Comme l’a fait remarquer Natacha à un autre moment du débat, les extra-terrestres sont beaucoup plus diversifiés dans la littérature qu’au cinéma, ce dernier ayant besoin de visuels forts, autrement dit soit des attaques à la Independance Day soit du mystère anthropomorphisé à la Rencontre du troisième type.

 

« D’un côté, on a les morphes. C’est le cas de nos heptapodes de Premier Contact, qui ont une familiarité avec le poulpe. Cette représentation des extra-terrestres existe déjà chez H. G. Wells dans son livre La Guerre des mondes, autant pour les tripodes que pour les aliens en eux-mêmes. On trouve aussi beaucoup d’extra-terrestres insectoïdes, voire couplés à des crustacés et souvent très agressifs, comme dans la saga cinématographique Alien. » Dans les histoires où les extra-terrestres sont un danger, les tentacules ont souvent une thématique d’agression intime, ce que montrent bien les différentes adaptations de La Guerre des mondes. Les insectoïdes, eux, peuvent avoir une thématique de perte de son esprit dans le groupe, ce qui se trouve de manière très violente avec le Cerveau du film Starship Troopers.

« De l’autre côté, on a les amorphes. C’est le cas du monstre invisible d’énergie du film Planète Interdite, ou de monstres faits de brouillard. » Les extra-terrestres peuvent aussi être amorphes mais matériels, comme le Blob du film éponyme ou même les shoggoths des nouvelles de H. P. Lovecraft. La thématique fréquente est alors celle de l’avalement du corps.

 

« La science-fiction peut-elle être assez crédible pour inspirer les scientifiques, leur donner des pistes de recherche ? »

 

Franck Selsis

 

« La science et la science-fiction entretiennent des liens très forts. La SF se nourrit de la science, extrapole, pousse ses limites, mais l’inverse est aussi vrai. La SF donne des idées dans le développement des technologies, comme ç’a été le cas pour le satellite géostationnaire de Arthur C. Clarke ou les lois de la robotique d’Isaac Asimov. » Pour plus d’exemples de ce type, n’hésitez pas à lire la double-page Le mag : Anticipation – Science-fiction du journal des Dealers de Science, présent sur le site de la semaine de culture scientifique L’Ère du Temps.

« Les sciences nous font aussi imaginer d’autres systèmes, ce qui permet de ne pas se laisser enfermer dans le seul prototype de système solaire que l’on connaît bien, le nôtre. Les premières découvertes d’exoplanètes ont montré beaucoup de configurations, dont beaucoup avaient déjà été imaginées auparavant. C’est le cas de Kepler-16 b, qui possède comme Tatooine de la saga Star Wars deux soleils. La SF permet d’imaginer et de mettre en scène d’autres systèmes d’étoile, d’autres saisons, d’autres gravités…

 

Pour savoir si un récit de SF est crédible, cela dépend du genre et de l’objectif du film. Certains films font réfléchir. Soit parce qu’ils sont proches de nous dans le temps, comme le livre et son adaptation 2001, L’Odyssée de l’espace au moment de sa sortie, ou le film Seul sur Mars. Soit parce qu’ils ont une construction réaliste, comme le film Blade Runner. D’autres n’ont pas pour objectif des réflexions scientifiques, mais des réflexions d’autres types ou du divertissement. Pour cette raison, le cas de Star Wars est différent, je le mettrai plutôt à part de la SF car il s’agit plus de fantasy. »

Star Wars peut en effet être défini comme un opéra de l’espace (ou space opera, en français), qui définit des aventures épiques dans un cadre géopolitique ou galactique complexe. Dans ce cas, il s’agit d’un récit basé sur des postulats de fantasy dans un cadre de science-fiction, cadre assez important pour que l’on puisse faire des sciences avec Star Wars, comme nous le dit Roland Lehoucq. Certaines personnes refusent catégoriquement l’appellation science-fiction à Star Wars, ne supportant pas qu’un genre aussi riche et multiforme que la SF soit presque toujours décrit avec l’exemple d’un genre hybride, et en ayant peut-être assez aussi de vouloir caser un imaginaire sans limites dans des petites cases toutes restrictives.

De manière plus générale, la qualité d’un film se voit à sa façon d’assumer son discours. Dans quelle mesure telle ou telle part du récit se base sur une cohérence scientifique ou une cohérence imaginaire ? C’est ce qui se rattache à la suspension consentie de l’incrédulité, comme s’y intéresse Nicolas Devienne dans ses vidéos Les Essais, sur la chaîne Tentatives (à quand une vidéo sur Premier Contact ? ;-). Typiquement, un film comme Lucy, qui veut nous faire croire que son postulat de base est en débat chez les les scientifiques alors qu’il s’agit d’un mythe dangereux prouvé faux à peine formulé, peut tout à fait être accusé d’être une honte et de répandre l’obscurantisme dans le monde (vous aurez remarqué que je n’ai pas aimé pas ce film). À l’inverse, un film comme Premier Contact, où l’on voit et c’est justement le sujet que les créatures n’obéissent pas aux même lois que nous parce qu’elles viennent d’un autre monde, assume sa part d’imaginaire et n’a rien à se reprocher, que l’on s’en serve pour en tirer des réflexions scientifiques ou non (pour le coup, j’ai adoré ce film, dans son genre réflexif et très posé).

 

Natacha Vas Deyre

 

« Hugo Gernsback, créateur des premiers pulps, a permis l’émergence de la SF. C’est d’ailleurs lui qui a inventé le terme scientifiction, devenu ensuite science-fiction. Il avait une exigence, une contrainte d’écriture qu’il imposait à son magazine Amazing Stories, que chaque histoire contienne au moins un fait scientifique.

Cette rigueur se retrouve aussi chez Camille Flammarion, fondatrice l’astronomie en France, qui pose les bases des récits d’anticipation et de la poésie de l’espace. »

 

À ce moment-là, une personne du public a posé une question qui a fait dériver le débat sur un sujet différent des deux thèmes du film. La discussion qui a suivie était intéressante, mais je la traiterai dans un billet à part. À l’issue de cette longue digression, l’animateur du cinéma a réorienté le débat sur le film.

 

« Les heptapodes viennent sur Terre avec un objectif dans ce film. Si les extra-terrestres existent, pourquoi ne viennent-ils pas nous voir ? »

 

Franck Selsis

 

« Il s’agit du paradoxe de Fermi. S’ils existent, on devrait les avoir vus, car une civilisation capable de se propager à l’échelle de l’âge de la galaxie aurait dû tisser un réseau, ou au moins un réseau de communication. Pourquoi non ? Bon, dire qu’’une civilisation aurait forcément dû se propager à partir d’un certain seuil, il faut faire attention, car les statistiques ne sont pas très bonnes quand on n’a qu’un seul cas à étudier.

Pour résoudre le paradoxe de Fermi, on peut imaginer une quarantaine de réponses possibles, la SF en ayant imaginé plusieurs et en ayant utilisé beaucoup. Quoi qu’il en soit, il faut continuer à explorer, bien entendu. » Si vous vous intéressez au paradoxe de Fermi, ce billet est un incontournable.

 

Natacha Vas Deyre

 

« Pour moi, l’intéressant n’est pas le paradoxe mais le relativisme. Avez-vous déjà organisé une expédition pour établir le contact avec des fourmis ? Ça me plaît d’imaginer que les extra-terrestres soient des amibes et des microbes, et qu’il n’y aurait pas forcément d’intérêt entre nous. Rappelez-vous de l’image de fin du film Men in Black : la question du relativisme doit entrer en ligne de compte. »

 

Rappel : ne lisez le point suivant que si vous avez déjà vu le film ou si cela ne vous dérange pas de vous faire gâcher l’histoire (vous la faire spoiler, comme dirait l’autre).

 

« Le film fait une boucle, en présentant une autre notion du temps : comment faire pour ne pas se retrouver englué dans un paradoxe temporel ? »

 

Natacha Vas Deyre

 

« Avec le langage, la grande question du film est le temps. Il s’agit d’un film métafictionnel qui propose une réflexion sur le cinéma sur lui-même, comme on le voit avec la mise en abyme des écrans lorsque la linguiste est filmée par les scientifiques dans le vaisseau. Ici, le langage donne à Louise une autre perception du temps, non plus linéaire mais cyclique, ce qui interroge sur notre manière d’appréhender la physique.

L’esthétique du film est construite comme une boucle, c’est vrai, de la même manière que le prénom Hannah de la fille de Louise est un palindrome. Au fur et à mesure que Louise apprend le langage en trois dimensions des extra-terrestres, en symétrie comme ils le sont eux-mêmes et en cercle comme l’est leur perception du temps, elle entre dans une dimension cyclique. Au-delà de l’idée de la boucle temporelle, cela pose véritablement la question métaphysique de la conception du temps. » Toujours dans le journal des Dealers de Science, qui justement traite cette année du temps, n’hésitez pas à lire l’article Le temps d’une flèche, le cercle s’efface.

Ce film exploite l’hypothèse linguistique de Sapir-Whorf, selon laquelle la façon dont on perçoit le monde dépend du langage. Dans le domaine de l’anthropologie cognitive, une importante controverse a été générée par cette question dans les années 1960. Des observations ont montré que le lexique des couleurs semble avoir une influence sur la perception et la mémoire, tandis qu’une étude à plus large échelle a montré au contraire que l’organisation des catégories mentales déterminerait les catégories linguistiques. Aujourd’hui, l’hypothèse est rejetée lorsqu’elle est présentée dans une version aussi radicale que celle sur laquelle s’appuie Premier Contact, mais des travaux montrent que le langage peut bel et bien avoir des effets certes faibles mais mesurables sur la perception et la représentation de concepts comme l’espace, le temps ou les émotions.

 

Franck Selsis

 

« J’aime beaucoup ce film, mais son défaut est qu’il essaie d’en faire trop par rapport à l’histoire dont il est tiré, et ce de manière maladroite. Il ouvre une perspective intéressante sur l’importance du langage dans la perception du temps, mais il y ajoute le paradoxe par trop classique et malmené de la boucle causale. De plus, on a l’impression que Louise se promène dans son histoire, avec l’exemple du paradoxe du roman où elle apprend passivement la langue des heptapodes grâce au livre qu’elle écrira plus tard grâce à ce qu’elle a appris.

Le film en rajoute pour le twist, alors que la nouvelle pose des questions plutôt philosophiques. Il n’y a pas un développement sur la guerre, mais sur la physique. Les extraterrestres et les humains ne comprennent rien à la physique les uns des autres, jusqu’à ce qu’ils parlent ensemble d’une branche de la physique liée au temps, les boucles variationnelles.

Il y a aussi la question du libre arbitre. Louise pourrait-elle créer un autre futur ? Se souvient-elle seulement du futur qui s’est stabilisé ? Existe-t-il une situation de départ, où Louise a activement écrit son livre, situation qui a ensuite disparue lorsque le temps s’est replié sur lui-même sous la forme de cette boucle ? Malheureusement, la présence du paradoxe temporel alourdit des questions déjà complexes et intéressantes sur le temps et le langage. Je trouve que le film aurait pu se concentrer là-dessus sans ce développement maladroit et parasite. »

 


 

Malgré ce dernier point de détail, les deux scientifiques et l’ensemble de la salle ont été conquis par l’intelligence du film à tous les niveaux. Chacun est reparti chez soi heureux, les yeux et l’esprit comblés.

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