J’emprunte ce titre à un éditorial inquiet publié par nulle autre que la revue Nature. Et ce n’est pas un éditorial qui est paru la semaine dernière ou cette année, mais en 2009.

 

 

Science et journalisme ne sont pas des cultures étrangères, bien qu’ils puissent parfois en avoir l’air. Ils sont construits sur les mêmes bases — la croyance que des conclusions ont besoin de preuves, que les preuves devraient être accessibles à tous et que tout devrait être sujet à des remises en question. Les deux groupes sont composés de sceptiques professionnels. Et peu importe que cela soit utilisé pour produire une expérience ou un reportage, les deux groupes peuvent apprécier l’œil critique de l’autre.

 

Outre que ce passage pourrait avoir été écrit sur mesure pour notre campagne #100LaScience sur la promotion du journalisme scientifique tenue le printemps dernier, il s’inscrit aussi dans un ensemble de réflexions qui, dans la dernière décennie, ont souligné qu’il n’y a pas que les journalistes scientifiques qui ont besoin des scientifiques (pour alimenter leurs reportages, leurs émissions, leurs interviews, pour les aider à trouver du contexte, des bémols, etc.). Les scientifiques ont, eux aussi, besoin des journalistes.

En fait, les scientifiques ont beaucoup plus à perdre qu’ils ne l’imaginent, lorsque le journalisme scientifique stagne ou recule.

Une aide, mais quel type d’aide ?

Les scientifiques y pensent rarement sous cet angle, parce qu’avant toute chose, s’ils avaient le choix, nombreux sont ceux qui préféreraient un vulgarisateur à leur service, plutôt qu’un journaliste trop inquisiteur. Or, c’est une vision à courte vue, poursuivait l’éditorialiste de Nature :

 

Ce n’est pas aussi facile lorsque le reportage jette un regard critique sur des pratiques douteuses en recherche animale, ou examine des scientifiques en conflit d’intérêt. Mais de telles vérifications bénéficient à l’entreprise dans son ensemble : la société a besoin de voir la science scrutée autant que régurgitée, si l’on veut que cette société accorde sa confiance à la science. Et les journalistes sont une partie essentielle de ce processus.

 

Ce cri du cœur, intitulé « Cheerleader or watchdog », était suivi d’un appel à l’action :

 

Quoi qu’ils [les scientifiques] arrivent à faire pour s’impliquer et s’assurer que survive un journalisme scientifique critique et informé, cela en vaudra la peine. S’il faut une transition vers un nouveau — peut-être philanthropique — modèle d’affaires pour du reportage en profondeur ou de nouveaux types de médias d’analyse, le journalisme scientifique s’y intégrera pour le mieux...

 

 

Et si le futur des médias devait vraiment résider dans le triste paysage des listes des « 100 meilleurs choses », ou des polémistes et des déficits d’attention, alors de tels efforts pourraient au moins retarder cette sombre finale.

 

Ce n’était pas la première fois que des scientifiques s’inquiétaient des conséquences que pourrait avoir un recul du journalisme scientifique. Mais le fait que ce cri du cœur soit venu de Nature le démarquait. Et depuis 2009, nous avons pu sentir à l’Agence Science-Presse qu’avec la montée en force des réseaux sociaux, où faits et rumeurs s’entremêlent à la vitesse de la lumière, de nouveaux signaux d’alarme se sont allumés dans la communauté scientifique. Le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, s’en était ouvert l’an dernier. Le Symposium Trottier tenu le mois dernier à l'Université McGill, dont je parlais dans le billet précédent, était une autre manifestation de ces signaux d’alarme.

Mais quelle forme pourrait prendre cette aide, voire cette action, qui serait commune aux journalistes et aux scientifiques ?

Ces derniers mois, dans la foulée de la campagne 100LaScience, nous avons été plusieurs à nous poser cette question. Certaines idées ont surgi, notamment dans des discussions sur la page Facebook « Sauvons le journalisme scientifique » ou sur celle de l’Association des communicateurs scientifiques. Parmi elles :

 

  • la création de bourses en journalisme scientifique par des organismes subventionnaires de la recherche, comme celles des Instituts de recherche en santé du Canada ; c’est l’initiative la plus facile à mettre en place, mais elle a aussi ses limites : si ces journalistes, au terme de leur stage, n’ont pas plus d’opportunités d’emplois qu’avant, on n’a guère progressé ;
  • l’intervention du milieu de la recherche, par l’achat d’espaces publicitaires dans les médias généralistes, en exigeant que ces publicités soient associées à une section science ; ou, mieux, l’achat de publicités dans des médias de science, ce que le monde de la recherche fait étonnamment peu ;
  • l’intervention du milieu de la recherche dans le financement de nouveaux contenus journalistiques ; chroniques ou rubriques inédites, reportages d’enquête, productions multimédia ;
  • la création par de généreux donateurs d’un média comme Climate Central, partagé à moitié entre scientifiques et journalistes ; chaque groupe y est indépendant de l’autre, mais ils sont chapeautés par un comité éditorial commun ; initiative prometteuse s’il en est, mais difficilement exportable dans un petit marché comme le Québec ;
  • un pourcentage des fonds publics de recherche alloué au journalisme scientifique ; c’est l’idée en apparence la plus révolutionnaire, mais somme toute pas si différente de l’évolution des mentalités qui, il y a 30 ans, a conduit les milieux universitaires à sacrifier une partie de leurs fonds pour créer des services de relations publiques ;
  • la création de crédits d’impôt à l’embauche de journalistes ; c’est là une des demandes présentées le 28 septembre par une coalition de journaux quotidiens et hebdomadaires réunie par Le Devoir ;
  • un statut légal différent pour les médias à but non lucratif qui leur donnerait accès à de l’aide au fonctionnement ; c’est là le cœur du petit livre de la politologue française Julia Cagé intitulé Sauver les médias (j’en reparle dans un prochain billet).

 

On notera que ces trois derniers items, et quelques-uns des autres, supposent une aide de l’État : perspective délicate pour des journalistes, qui implique d’admettre une fois pour toutes que, peu importe la qualité de son travail, un journalisme scientifique fort et indépendant ne peut pas se rentabiliser par les seules lois du marché.

Qu’en dites-vous ? Dans les prochains billets, certaines de ces pistes pourraient être développées.