Lorsque je m’adresse à vous en me présentant comme un « journaliste scientifique », l’une des choses les plus importantes que vous devez comprendre, c’est qu’un journaliste scientifique, ce n’est pas un scientifique qui fait du journalisme. C’est, d’abord et avant tout, un journaliste. Un journaliste qui s’est spécialisé en science, de la même façon qu’il existe des journalistes sportifs ou des journalistes politiques.


Extrait d’une présentation donnée au symposium « Communiquer la science en 2017 », organisé en novembre par le Fonds de recherche du Québec.  


C’est aussi un professionnel différent du communicateur scientifique. Le communicateur est en général au service d’une institution: il est là, par exemple, pour faire valoir ce qui se fait de mieux dans son université. Il y a aussi des communicateurs scientifiques dans le secteur privé, au sein d’entreprises technologiques, pharmaceutiques ou de l’énergie.  

Alors que le journaliste scientifique, lui, est au service de son média et de son public: il est indépendant des gens qu’il interviewe.

Il n’y a pas beaucoup de journalistes scientifiques au Québec. Mais il y en a beaucoup plus qui aimeraient l'être, et qui ne le peuvent pas, parce que les grands médias, comme vous l’avez sûrement lu, n’embauchent pas beaucoup, par les temps qui courent. Et même quand ils embauchent, la science est très, très loin dans l’ordre de leurs priorités.

Quant aux petits médias spécialisés, ils ont peu de moyens. L’Agence Science-Presse est un média à but non lucratif qui, depuis plus de 35 ans, compte de trois à quatre employés, tout dépendant des projets en cours. Et c’est une taille typique pour un média au Québec: dans tous les magazines au Québec, dans tous les journaux hebdomadaires, dans toutes les radios, les équipes sont toujours minuscules.

Cette rareté et cette précarité des journalistes scientifiques est au coeur d’un des malentendus les plus fréquents entre chercheurs et médias. Lorsqu’on est un universitaire, en général, on n’a jamais entendu parler qu’il existe même une différence entre un journaliste généraliste et un journaliste scientifique. Et pour cette raison, il n’est pas rare de voir des chercheurs critiquer en bloc « les médias » à la suite d’une couverture sur un sujet scientifique qui était peut-être effectivement mauvaise, mais qui était plus souvent qu’autrement le fruit d’un généraliste qui avait été parachuté dans un sujet deux heures plus tôt.

En 2016, l’Agence Science-Presse avait coordonné une campagne sur les réseaux sociaux pour promouvoir l’importance du journalisme scientifique. Et un de nos thèmes était « pour éviter ça, embauchez un journaliste scientifique ». Le « ça » étant souvent une manchette complètement idiote, mais malheureusement authentique, comme « Elle guérit son cancer en mangeant 3 ananas par jour ».

Je ne vais pas prétendre que tous les problèmes de ce type seraient réglés si des dizaines de journalistes scientifiques étaient soudainement embauchés dans les médias québécois. Le journalisme, comme la communication, resteront toujours des professions où l'on doit réagir très vite à l’actualité.

Par contre, il est clair et net que s’il y avait davantage de journalistes scientifiques dans notre univers médiatique, cela réglerait les plus choquants des problèmes de ce genre. En notre époque où l'on s’inquiète des fausses nouvelles, ce n’est pas banal.

Et dans le contexte de la journée d’aujourd’hui, où vous vous interrogez sur des façons de diffuser davantage la science auprès du public, ça vous aiderait.

Certes, la solution première qui vous intéresse, c’est que davantage de scientifiques apprennent à vulgariser, et il va de soi que je vous encourage à aller dans cette direction. Il faut que davantage de chercheurs sachent communiquer et prennent à l’occasion l’initiative de produire eux-mêmes des billets de blogue ou des vidéos sur YouTube.

Mais en bout de ligne, ça ne sera jamais leur premier travail, et il y a un nombre limité d’heures dans une journée.

En comparaison, cela vous aiderait beaucoup s’il y avait davantage de journalistes scientifiques, et davantage de ressources financières allouées à la couverture de la science dans les médias québécois.

Et n’allez pas croire qu’il faudrait pour cela attendre des années pour former une nouvelle génération de journalistes. Des journalistes scientifiques de talent, il y en a déjà BEAUCOUP dans l’univers médiatique québécois… mais la plupart ne couvrent jamais la science, pour les raisons que j’évoquais au début: pas de budget, ou pas une priorité.

Quand nous avions terminé notre campagne sur le journalisme scientifique en 2016, on s’était dit: « un jour ou l’autre, il va falloir organiser une phase 2 à cette campagne, qui ferait la promotion de pistes de solution. » Or, la recherche de pistes de solution, ça ne concerne pas seulement les journalistes: ça vous concerne aussi. À un triple niveau: comme chercheurs, comme amateurs de science et comme simples citoyens.

Parce que si quiconque, dans cette salle ou n’importe où ailleurs dans la société, veut qu’il y ait davantage d’information scientifique de qualité dans les médias, il va falloir que de l’argent arrive de quelque part.

Si vous étiez des responsables de salles d’opéra ou de théâtre ou de cinéma, vous sauriez d’instinct ce que je suis en train de suggérer, parce que ces gens-là sont habitués depuis plus d’un siècle à ce que les arts et la culture achètent de la publicité dans les journaux. Et s’organisent en lobby quand les médias ne parlent pas assez d’eux.

En science, vous n’avez rien de tel. Vous n’avez jamais réfléchi dans ces termes-là. Tout est à inventer.

Mais il va falloir l’inventer. Sans quoi, tous les efforts que vous allez mettre pour que les chercheurs communiquent davantage vont atteindre leurs limites si les journalistes scientifiques pour les écouter continuent d’être aussi peu nombreux.