C'est grâce à des journalistes que l'histoire du faux clonage de cellules-souches est d'abord apparue sur la place publique. Mais le manque de courage de leurs patrons a failli faire mourir l'affaire dans l'oeuf.

 

Tout commence le 1er juin 2005 –soit plus de cinq mois avant ce que disent les chronologies publiées jusqu'ici. Ce jour-là, un courriel est envoyé à l'émission PD Notebook, émission de journalisme d'enquête diffusée sur le réseau sud-coréen MBC (Munhwsa Broadcasting Corporation). Selon ce qu'a raconté l'un des réalisateurs, Kim Bo Seul, l'auteur écrit que "sa conscience le trouble" à cause de problèmes liés aux recherches du Dr Hwang Woo Suk.

Le moment est important: deux semaines plus tôt, l'équipe dirigée par le Dr Hwang, de l'Université nationale de Séoul, a publié dans la prestigieuse revue américaine Science un deuxième article majeur en 15 mois, où elle affirme avoir réussi un clonage de 11 lignées de cellules-souches différentes.

Un autre réalisateur de l'émission, Han Hak Soo, rencontre l'individu quelques jours plus tard. Celui-ci lui aurait alors expliqué avoir fait partie de l'équipe qui a conduit au premier article, celui de février 2004. Il est d'accord pour donner une entrevue, en autant que son identité soit cachée. Il y déclare qu'en dépit des allégations du Dr Hwang, celui-ci a bel et bien obtenu des ovules d'étudiantes participant à ses recherches (une entorse à l'éthique, compte tenu des pressions subies) et fournit des noms. Par ailleurs, il émet des doutes sur les résultats de mai 2005 (le clonage des 11 lignées de cellules) mais ne peut fournir aucune preuve là-dessus.

L'équipe de PD Notebook recrute alors trois scientifiques extérieurs aux recherches de Hwang, qui commencent à identifier des problèmes possibles avec l'article de mai 2005. Les journalistes obtiennent également des entrevues à visage découvert avec des co-signataires de cet article, en prétendant préparer un documentaire sur les biotechnologies en Corée du Sud. Un stratagème qui leur sera plus tard reproché, puisque c'est par cette voie détournée qu'ils constatent que la majorité des co-signataires n'ont jamais vu les cellules-souches clonées.

Suivant la piste de l'Hôpital MizMedi de Séoul, d'où pourraient provenir les lignées de cellules-souches, les journalistes demandent –et obtiennent– de cet hôpital les données d'ADN de 15 lignées de cellules-souches d'embryons. Par une de leurs sources à l'Université, ils obtiennent un échantillon d'une des 11 lignées soi-disant clonées et la font analyser par un laboratoire indépendant: le 19 octobre, celui-ci conclut qu'il s'agit d'une copie d'une des lignées provenant de l'hôpital.

Autrement dit, PD Notebook a maintenant un argument très solide pour affirmer que dans au moins un des 11 cas, l'équipe du Dr Hwang n'a pas cloné de cellules-souches à partir de patients adultes.

Parallèlement, le 20 octobre, le réalisateur Han Hak Soo et son journaliste commettent un autre accroc à l'éthique journalistique: de passage aux Etats-Unis, ils interrogent Kim Sun Jong, un des co-signataires de l'article de mai 2005, mais sans lui dire qu'ils le filment avec une caméra cachée. Le Dr Kim est désormais employé à l'Université de Pittsburgh sous l'égide du Dr Gerald Schatten. Croyant qu'une enquête judiciaire est sur le point de commencer en Corée du Sud, il reconnaît que, à la requête du Dr Hwang, il a pris plusieurs photos de deux lignées de cellules-souches de telle façon qu'elles semblent représenter 11 lignées différentes.

PD Notebook est dès lors prêt à lancer sa bombe. Mais auparavant, le 11 novembre, le Dr Gerald Schatten annonce qu'il met fin à sa relation avec le Dr Hwang en raison d'inquiétudes sur des "accrocs à l'éthique" dans la récolte d'ovules. Toutefois, il réitère sa confiance dans les résultats de la recherche.

C'est le 22 novembre que le reportage est diffusé. Il porte en bonne partie sur la question des ovules ayant conduit à l'article de 2004: des étudiantes du groupe de recherche figuraient parmi les donneuses, certaines ont subi des pressions, et Hwang a menti tout le long à ce sujet. Deux jours plus tard, Hwang admet son erreur en conférence de presse et démissionne de son poste du nouveau Réseau sud-coréen des cellules-souches.

Or, en dépit de cette admission, c'est PD Notebook qui est blâmée. Alors que l'émission fait savoir qu'un deuxième reportage est en préparation, celui-là portant sur l'authenticité des résultats de mai 2005, deux des chercheurs dénoncent la façon dont ils ont été "trompés" par les journalistes –dont Kim Sun Jong, victime de la caméra cachée. Quelque 20 000 courriels de protestation sont envoyés au réseau MBC, en plus de menaces de mort par téléphone. Quant à la popularité du Dr Hwang, elle est plus élevée que jamais!

Le 4 décembre, MBC suspend PD Notebook et décide de ne pas diffuser le deuxième reportage.

L'histoire a donc failli mourir à ce moment. Mais c'était sans compter la façon dont fonctionne la science. Le 5 décembre, un courriel anonyme est envoyé à un service d'information hyper-spécialisé destiné aux jeunes chercheurs sud-coréens, BRIC (Biological Research Information Center). Intitulé, en anglais, "The show must go on", le courriel invite les lecteurs à chercher des photos dupliquées dans l'article de mai 2005, ajoutant: "j'en ai trouvé deux!"

Plus de 200 messages suivent en moins de deux jours, plusieurs identifiant effectivement des photos qui ne sont que des copies les unes des autres. Le 7 décembre, Hwang reconnaît avoir, "par inadvertance", dupliqué les photos. Mais déjà, sur le forum du BRIC, un autre courriel pointe des données d'ADN des soi-disant clones qui ne seraient que des copies d'ADN d'embryons déjà connus. Ces informations émergent dans les médias sud-coréens, puis font le tour du monde.

Le 12 décembre, l'Université nationale de Séoul annonce la tenue d'une enquête. Le vent de l'opinion publique tourne. Et le 15 décembre, MBC diffuse finalement le deuxième reportage de PD Notebook, incluant les aveux obtenus avec caméra cachée. Le lendemain, Hwang demande que l'article de mai 2005 soit retiré des archives électroniques de Science .

L'enquête se poursuit. Demeure la question de savoir qui savait quoi, parmi les co-signataires. Et le forum du BRIC est plus animé que jamais.