Or donc, nous avons des courriels piratés d’un centre britannique d’étude du climat, et des climato-sceptiques au 7e ciel, convaincus d’avoir mis à jour la fraude du siècle. Rarement des courriels personnels auront-ils généré autant de commentaires de la part de gens qui ne les ont pas lus. Regard sur ce qu’ils révèlent, et sur ce qu’ils ne révèlent pas.

Quatre choses que les courriels piratés ne révèlent pas

1. Une astuce pour « fixer » les températures et ainsi, tromper la population? C’est le sens qu’il serait bien facile de donner au fameux mot « trick » (astuce), qui est devenu l’extrait le plus souvent cité dans ces 1000 et quelques courriels obtenus illégalement. Mais de quoi parle vraiment cet extrait? D’une pratique répandue dans toutes les disciplines scientifiques : ajuster des données brutes afin qu’elles soient utilisables (plus de détails sur le trick ici et pour un cas d'ajustement plus détaillé et plus complexe, lire ceci).

Supposons que votre voisin et vous preniez en note la température, plusieurs fois par jour : ce sont les données brutes. Lorsque vous décidez de fusionner vos relevés, vous vous apercevez qu’il y a un écart d'environ deux degrés entre lui et vous, à certains moments de la journée. Peut-être votre thermomètre était-il exposé au soleil quand celui de votre voisin ne l’était pas. Chose certaine, vous devez déterminer le pourquoi de cet écart. Une fois cela fait, vous ajustez avec précision vos données brutes, et vous pouvez envoyer un courriel à votre voisin en lui disant : « ça y est, j’ai trouvé l’astuce pour faire disparaître l’écart ».

2. Empêcher la publication d’articles dont on n’aime pas les conclusions? C’est ce que laisse croire un autre extrait choisi, mais ce que le reste des conversations révèle, c’est qu’il n’y est question que d’un seul article, signé Willie Soon et Sallie Baliunas, et publié deux fois, sous deux versions différentes. Dans le premier cas, en 2003, la moitié de l’équipe de rédaction de la revue Climate Research avait démissionné en signe de protestation, et l’éditeur avait reconnu qu’il lui faudrait à l’avenir resserrer le processus de révision. Dans l’autre cas, l’article a été publié dans Energy and Environment, un journal essentiellement dévolu aux sciences sociales, et dont l’éditeur a admis qu’il publiait des articles qui satisfaisaient ses orientations idéologiques (plus de détails sur cette controverse dans ce texte de 2005).

3. 95% des données ont toujours été accessibles, ce qui est tout à fait l’envers de l’impression qu’on a si on ne lit que la blogosphère conservatrice depuis le mois dernier. En effet, au CRU (Climatic Research Unit), le centre britannique qui se retrouve sur la sellette, les seules données effacées remontent aux années 1980. Des analystes du Pew Research Center sont retournés à la source :

Cet effacement n’était pas celui des carnets originaux de données des stations météo. C’étaient plutôt des bases de données que les membres du CRU colligeaient pour leur propre usage... Il est également important de noter que ceci a pris place dans les années 1980, alors que le changement climatique était un sujet purement académique... À cette époque, les scientifiques ne voyaient pas l’utilité d’archiver chaque fragment de donnée, quelle que soit sa valeur scientifique.

4. Trois autres flux de données majeurs arrivent aux mêmes résultats. Toute cette controverse entoure donc un centre de recherche britannique, le CRU. Or, depuis 30 ans, les données sur l’évolution des températures dont on entend parler dans les médias proviennent en partie de quatre sources indépendantes les unes des autres (leurs propres stations, leurs propres méthodes de collecte, etc.) dont la NOAA américaine et l’Agence météorologique japonaise. Et les résultats sont similaires partout, comme le révèle le travail fait par Michael Schlesinger, de l’Université de l’Illinois. (pour plus de détails, voir cet article)

Et c’est sans compter la montagne de données qui concernent autre chose que des températures et qui, elles, proviennent de milliers de lieux distincts, comme le résume le New Scientist . Difficile d’imaginer qu’une poignée de courriels puisse peser bien lourd à côté de tout ça :

Vous ne pouvez pas simuler des printemps qui arrivent plus tôt, ou des arbres qui poussent plus haut en montagne, ou des glaciers qui reculent de plusieurs kilomètres, ou une couverture glaciaire en Arctique qui rétrécit, ou des oiseaux qui changent leurs périodes de migration, ou du pergélisol qui fond, ou les tropiques qui prennent de l’expansion, ou des banquises qui se détachent en Antarctique, ou le pic d’un cours d’eau qui se produit plus tôt parce que la neige a fondu plus tôt, ou le niveau des mers qui grimpe de plus en plus vite, ou n’importe quel des milliers d’autres exemples.

Trois choses que ces courriels révèlent

1. Les scientifiques sont des êtres humains. Le jour même où apparurent les premières réactions hostiles dans la blogosphère conservatrice, plusieurs s’étonnèrent qu’autant d’internautes puissent être à ce point surpris de découvrir des scientifiques qui expriment leur irritation. « Tout ceci prend l’allure d’un scandale, uniquement à cause de l’image ouvertement idéalisée qu’entretient le public sur le monde académique », écrivait l’économiste Robin Hanson.

2. Ces demandes d’accès aux données sont suspectes. Longtemps avant l’existence des lois d’accès à l’information, des chercheurs, des journalistes et des citoyens demandaient l’accès à des données brutes, ce qui n’avait rien d’anormal. Avec le réchauffement climatique toutefois, le scénario est devenu différent : les chercheurs ont peu à peu constaté qu’ils avaient beau répondre aux demandes (puisque dans 95% des cas, ces données étaient déjà publiques), leurs vis-à-vis insistaient, et lorsqu’ils tombaient sur un bloc de données censé être réservé aux partenaires du CRU, les demandes se faisaient encore plus insistantes. Le statisticien canadien Stephen McIntyre, qui gère un blogue climato-sceptique, était à l’avant-scène de ces demandes (nous en parlions en octobre dernier). En une seule semaine de l’été 2009, le CRU a reçu 50 demandes d’accès à l’information.

Progressivement, les chercheurs finissent par admettre qu’il ne s’agit pas des vis-à-vis de bonne foi auxquels ils croyaient naïvement avoir affaire. C’est ce que résumait à deux de ses collègues, le 2 décembre de l’an dernier, le climatologue américain Gavin Schmidt —dans un de ces 1000 courriels que les blogueurs conservateurs, étrangement, préfèrent ne pas citer :

Quoi que vous disiez, ce sera toujours présenté comme si vous cachiez des données. Les négationnistes ont découvert qu’il n’y a aucune limite à ce qu’ils peuvent demander aux gens (données brutes, étapes intermédiaires, calculs additionnels, calculs de sensibilité, tous les codes, une version fonctionnelle sur toutes les plate-formes, etc.).

Peut-être Phil Jones, directeur du CRU, excédé, est-il allé jusqu’à effacer des courriels; l’enquête amorcée par son université le dira. Mais un chercheur excédé par un harcèlement n’est pas une preuve de complot.

3. En science, les médias sont faciles à influencer. Ces dernières années, on a souvent dit, y compris sur ce site, combien le dossier du climat était mal adapté à une couverture médiatique : c’est un sujet qui évolue trop lentement pour satisfaire l’âge de l’instantanéité et qui comporte beaucoup d’aspects difficiles à vulgariser par des clips (voir ce texte). D’autre part, le désir d’objectivité pousse à accorder un temps de parole à quiconque présente une contre-opinion, pour autant que cette personne donne l’illusion de savoir de quoi elle parle (le syndrome du « He Said, She Said », décrit ici par le professeur de journalisme Jay Rosen).

C’est ce qui explique que le « climategate » puisse d’ores et déjà être analysé comme un succès de relations publiques (ou un désastre, selon votre point de vue). Comme l’écrit l’auteur Fred Pearce le 10 décembre :

Les dégâts sont dans les salles de nouvelles. Et les retombées des salles de nouvelles pourraient bien influencer comment le public et les législateurs vont accueillir quelque entente qui pourrait ressortir de Copenhague.

C’est en effet par la force du nombre —les internautes qui provoquent une avalanche de commentaires dans la blogosphère— et une stratégie concertée (voir encadré), que s’est créée l’illusion qu’il existait une « contre-opinion », sans qu’il ne lui soit nécessaire de fournir la moindre donnée scientifique inédite.