Depuis 15 ans, pendant que les médias devenaient presque tous gratuits sur Internet, les observateurs oubliaient de signaler une exception : les revues de chercheurs qui, dans leur grande majorité, restaient obstinément payantes. Or, au moment où le New York Times annonce qu’il veut devenir payant, la presse scientifique évolue à son tour... vers la gratuité.

Coup d’audace ou manoeuvre désespérée? L’annonce du New York Times a été interprétée des deux façons depuis le 20 janvier. Mais si l’évolution de la presse scientifique a valeur de symbole, le modèle payant n’a pas un brillant avenir.

Les revues de chercheurs (Nature, Science, New England Journal of Medicine, etc.), à ne pas confondre avec les sites de vulgarisation (comme celui-ci), constituaient depuis 15 ans un univers parallèle : seul village gaulois à avoir résisté à la poussée de la gratuité. Pour lire les recherches publiées dans Nature en effet, il faut s’abonner à Nature. Et ça fonctionne, à en juger par la croissance du groupe des publications Nature.

Mais cet univers est tiraillé depuis longtemps par le mouvement « d’accès libre à la recherche » (open access), qui en appelle à ce que toutes les recherches soient accessibles gratuitement. Le mouvement (dont nous parlions dès 2001, ici et ici) a gagné en force pendant toutes les années 2000 (appui de centaines d’universités, expériences de publications en ligne et, après 2005, appui de puissants organismes subventionnaires). Les revues elles-mêmes, bien sûr, font de la résistance.

Depuis 2008, les National Institutes of Health (NIH), plus gros organisme subventionnaire de la santé aux États-Unis, imposent à tout chercheur financé par ses soins de rendre ses travaux accessibles gratuitement, dans les six mois suivant leur publication. L’éditeur Public Library of Science, promoteur de l’accès libre depuis 2003, s’est imposé dans le décor des publications scientifiques. Bref, à long terme, peu de gens semblent prêts à parier sur l’espérance de vie du modèle payant.

Le New York Times rame-t-il donc à contre-courant, en proposant d’y revenir en 2011? Si même une communauté aussi spécialisée que le lectorat de Nature, pour qui Nature est un produit dont elle ne peut pas se passer, réussit à faire prendre à sa communauté un virage vers le gratuit, comment le New York Times pourra-t-il aller dans l’autre sens, lui dont une portion inconnue de son lectorat considère que d’autres sources d’information sont tout aussi valables?

Reste que la presse scientifique a un autre atout dans sa manche : l’aide de l’État. La grande majorité des articles scientifiques ne coûtent rien aux revues, parce que leurs auteurs sont déjà rémunérés par leurs universités, donc en partie par l’État, et qu’il est pris pour acquis qu’il fait partie du travail du professeur que de soumettre des articles aux revues scientifiques. Public Library of Science pousse cette logique encore plus loin, en facturant les auteurs (en fait, leurs institutions) 2900$ par article publié —ce qui pourrait lui permettre, en théorie, de vivre sans revenus d’abonnement.

Un tel modèle ne pourrait s’appliquer aux journalistes, mais une aide financière de l’État, sous une forme ou sous une autre, a d’ores et déjà été suggérée pour venir au secours de la presse —et le New York Times serait certainement considéré d’intérêt public : il est, dans l’univers médiatique, l’équivalent d’une revue scientifique à comité de révision (peer review) qui s’est taillé une solide crédibilité dans sa communauté.

Si ça se réalisait, ce serait une autre de ces occasions ou, à l’insu de tous, une solution avait lentement fait son chemin dans la communauté scientifique, avant de lentement faire poursuivre son chemin jusqu’au grand public...