La « bactérie à l’arsenic » est à peine entrée dans les annales... que certains travaillent à l’en sortir. Pour eux, le tout était trop prématuré pour être publié... et pendant ce temps, les auteurs se tiennent coi.

D’emblée, un article scientifique intitulé « une bactérie qui peut croître en utilisant de l’arsenic plutôt que du phosphore » — paru le 2 décembre dans la version en ligne de la revue Science — n’aurait jamais obtenu un tel succès médiatique s’il n’y avait pas eu, en filigrane, le mot « extraterrestre » : ce qui attirait l’attention du grand public — et des scientifiques — ce n’était pas l’existence d’une bactérie bizarre, mais ce qu’elle symbolisait. Soit la possibilité que la vie existe, sur Terre, sous des formes auxquelles on n’avait jamais pensé à la chercher. Donc, peut-être sur une autre planète, qui sait...

Mais s’agit-il vraiment d’une bactérie faite en partie d’arsenic? Samedi — deux jours après la parution de l’article et la conférence de presse de la NASA — la microbiologiste Rosie Redfield, de l’Université de Colombie-Britannique, répond par la négative sur son blogue, dans une analyse touffue... et sans appel : l’article « ne présente AUCUNE preuve convaincante que l’arsenic a été incorporé dans l’ADN » de cette bactérie. Mardi, le journaliste scientifique Carl Zimmer publie un reportage dans Slate : y ont été interrogés une douzaine de scientifiques qui, « presque unanimement » (les entrevues détaillées sont ici), disent que les auteurs de cette « découverte » ne sont pas parvenus à prouver leur affaire. La plus virulente, Shelley Cooley, de l’Université du Colorado, a droit au titre-coup de poing : « cet article n’aurait pas dû être publié ».

Le problème ne semble pas être, à leurs yeux, la possibilité qu’existe une telle bactérie. En fait, dès 2007, rappelle Zimmer, un rapport rédigé pour l’Académie américaine des sciences suggérait de creuser l’hypothèse d’une forme de vie se nourrissant d’arsenic. Et trois des auteurs de cette semaine avaient publié un article intitulé « Did Nature also Choose Arsenic? » dans Nature Precedings , en 2008.

Les critiques mettent plutôt en doute la qualité et la rigueur de ce travail.

Un bobo à l’arsenic

Rappelons ici que ces chercheurs ont affirmé avoir découvert, en Californie, une bactérie, GFAJ-1, qui semblait survivre dans un milieu à haute teneur en arsenic. De fait, en laboratoire, elle a continué à croître lorsqu’on a remplacé son ordinaire de phosphate par un régime à l’arsenic. Examinant alors son ADN, les scientifiques ont conclu qu’il contenait de l’arsenic. Ce qui serait une première dans le monde vivant, si cette découverte devait se confirmer.

Mais se confirmera-t-elle? Il faudra des mois pour le savoir, le temps que d’autres chercheurs refassent le même chemin. En attendant toutefois, les critiques affirment qu’il était trop tôt pour conclure qu’il s’agit d’une nouvelle forme de vie, parce que les chercheurs n’auraient pas pris les précautions élémentaires « pour éviter des résultats trompeurs ». « Aucun des arguments n’est convaincant », déclare plus prudemment, dans l’article de Carl Zimmer, le microbiologiste Forest Rohwer.

Litige principal : cet arsenic pourrait-il provenir du milieu dans lequel baignaient les bactéries, plutôt que de leur ADN? Selon le biogéochimiste Alex Bradley, ses collègues se seraient eux-mêmes peinturés dans le coin en immergeant l’ADN de leurs bactéries dans l’eau, une méthode qui, dit-il, aurait dû fragmenter l’arsenic, s’il avait été à l’origine contenu dans les gènes.

Que répondent les auteurs —ou la NASA— à leurs critiques? Au début, un quasi-silence, sinon pour dire que toute critique, pour être jugée légitime, devrait passer par le processus rigoureux de la révision par les pairs, et non par les médias. Une réponse qui ne leur a pas valu une grosse sympathie de ceux qui, parmi ces critiques, sont des scientifiques, et qui se voient relégués au même rang qu’un blogueur anonyme.

Mais une attitude qui rappelle que cette étude, pour se retrouver dans Science la semaine dernière, a tout de même dû passer effectivement au-travers d’une révision par les pairs. C’est ce que rappelait le 8 décembre l’auteure principale, Felisa Wolfe-Simon, dans une brève déclaration finalement publiée sur son site. On y lit aussi qu’une liste de « questions fréquemment posées » (FAQ) serait en préparation.