Congrès de l'AAAS 2011
Médecine personnalisée: l'horizon lointain
(Agence Science-Presse) WASHINGTON - Si vous pensiez que, grâce au décodage de votre génome, la médecine personnalisée était sur le point de frapper à votre porte, allez vous recoucher. Les métabolites, le microbiome, les obésogènes : des termes inconnus du commun des mortels... mais guère mieux compris par les scientifiques!
Une date à retenir :
Le 11 février 2001, les revues Science et Nature publiaient simultanément les résultats de deux séquençage du génome humain, l’une faite par la compagnie privée Celera, l’autre par le projet public Génome humain.
Avec le titre de l’atelier, le ton était déjà donné, en cette deuxième journée du congrès de l’AAAS (Association américaine pour l’avancement des sciences) : Médecine personnalisée : on avance ou on recule? Et le coup de massue a été envoyé dès l’introduction par l’organisatrice de l’atelier, la microbiologiste Jennie C. Hunter-Cevera :
Avec des milliers de réactions par seconde dans notre corps, comment pouvons-nous chercher un signal chimique particulier, qui indiquera un état de bien-être ou une maladie?
La génomique a pourtant fait des bonds de géant depuis 10 ans —l’annonce du décodage du génome humain fête ce mois-ci son 10e anniversaire. Mais les applications pratiques —ou plutôt LA seule application pratique qui compte : tout guérir grâce à nos gènes!— se révèlent beaucoup plus lointaines qu’on ne le soupçonnait il y a 10 ans. Ou qu’on l’avait laissé croire.
Par exemple, qu’en est-il de l’impact sur nos gènes de l’air que nous respirons, a poursuivi l’animatrice. De nos habitudes de vie? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’un « état normal »? Voilà qu’on commence même à regarder plus attentivement les gènes des microbes qui nous habitent (le microbiome, c’est ça) : comment interagissent-ils entre eux et avec nous?
Pour démêler ce casse-tête aux milliards de pièces, il faudra de nouvelles technologies. Comme le rappelait cet article de Science —la revue de l’AAAS— paru la semaine même du congrès, on a progressé, depuis 10 ans, à une vitesse fulgurante dans notre capacité à accumuler les données génétiques... mais il reste à apprendre à les traiter!
Pour l’instant, semblaient s’entendre les autres conférenciers, on avance à tâtons. Susan Sumner, de RTI International, une firme de biotechnologies de la Caroline du Nord, recherche des signaux chimiques qui permettraient de détecter sur des gènes l’obésité à un stade précoce —les obésogènes, ce serait ça. Les théories ne manquent pas —elle s’intéresse pour sa part à des métabolites dans l’urine— mais ça manque de concret.
Bref, le rêve d’un médicament spécialement ajusté à votre bagage génétique devra attendre encore... un temps indéterminé. La génétique est une science qui évolue rapidement, mais on n’a pas les outils, répète Willie E. May, directeur du Laboratoire national de mesures à l’Institut américain des normes et technologies :
Il y a tellement de choses qu’on a ciblées, qu’on pourrait tester, qu’on aimerait tester, mais on ne peut pas le faire parce qu’on ne sait pas comment le faire.



Effectivement, de tous côtés arrivent des bémols quant à la réelle possibilité de mettre en place des "soins de santé personnalisés" grâce à la médecine génomique et ainsi d'améliorer la santé des populations. La revue Public Library of Science Medicine a publié, par exemple, un texte intitulé "Being More Realistic about the Public Health Impact of Genomic Medicine" qui rappelle que les avantages de cette nouvelle médecine sont loin d'avoir été démontrés. L'excellent Pete Shanks, qui publie un blogue au Center for Genetics and Society, s'étonne avec ironie de lire dans l'étude "Charting a course for genomic medicine from base pairs to bedside," par Eric Green, Mark Gruyer & the National Human Genome Research Institute, que la recherche sur les soins de santé basés sur la génomique est sur le point de commencer. Il en conclut que: "It seems that the engineer's philosophy has taken over science. Deconstructing the genome into its component parts did not work as expected, so now the plan is to replicate its function from scratch? That'll be hard. It may not be impossible, but is this really the best use of resources to promote individual and collective health?"
Et pourtant!
Ces constats n'empêche pas l'État québécois d'investir des millions de dollars dans cette avenue plutôt que de consolider son système de santé. Et surtout, il n'empêche pas l'industrie des biotechnologies de concocter, avec l'appui de l'État et des autorités scientifiques, un plan d'affaires pour développer les soins de santé personnalisés au Québec. Ce plan d'affaires, dont j'ai obtenu le résumé, commence comme suit: "L’initiative québécoise en soins de santé personnalisés (SSP) est une démarche mobilisatrice entreprise en 2010 par l’ensemble du secteur québécois des sciences de la vie et des technologies de la santé (SVTS). Il s’agit d’un projet extrêmement porteur pour les Québécois, le secteur québécois des SVTS, de même que pour le gouvernement du Québec". Que veut dire "extrêmement porteur" et pour qui est-il véritablement porteur? Lisons un peu plus bas, en passant par dessus les paragraphes habituels qui, en opposition avec les résultats scientifiques cités ci-dessus, estiment que ce "changement de paradigme" de la médecine permettra "d’identifier des solutions thérapeutiques et préventives qui sont mieux adaptées aux caractéristiques clés des populations". Selon le regroupement d'industriels et de chercheurs auteurs du plan d'affaires, "les SSP permettent de créer plus de richesse économique car le marché pour ses solutions est en croissance rapide et stimule plusieurs secteurs à haute valeur ajoutée (biotechnologies, pharmaceutiques, technologies de la santé, centres de recherches, TIC, etc) ; des secteurs offrant des emplois hautement qualifiés, bien rémunérés et à haute productivité. " Autrement dit, ça va rapporter!! D'où, peut-être, l'absence d'esprit critique des ministres et du Fonds de la recherche en santé du Québec qui appuient l'initiative et le plan d'affaires. Notons d'ailleurs que ce regroupement a un accès privilégié aux ministres Bolduc et Gignac: "Grandes lignes présentées à MM. Bolduc et Gignac lors de la dernière réunion du CA de Montréal InVivo en décembre 2010 avec accueil très favorable", indique le résumé.
Comme chercheure et citoyenne bien au courant du manque de ressources dans les soins à domicile, dans les services sociaux, dans les services de santé mentale, je suis totalement insatisfaite de la situation.