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Scientifiques et journalistes: le syndrome du déficit (1)

Pascal Lapointe, le 3 mars 2011, 0h56

Entre scientifiques et journalistes, il y a un gros malentendu : celui voulant que le « mauvais journalisme » se résume à de « l’ignorance ». Autrement dit, si seulement on pouvait mieux les « éduquer », ces vilains journalistes, la science dans les médias serait de bien meilleure qualité.

Le coupable, c'est lui: le Grand Sage qui détient un savoir qui nous est inaccessible à nous, pauvres mortels.
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Le coupable, c'est lui: le Grand Sage qui détient un savoir qui nous est inaccessible à nous, pauvres mortels.

C’est un mythe, comme en témoignent régulièrement des gens, des deux côtés de la barrière (et davantage ces dernières années, semble-t-il). Au congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), auquel j’ai assisté à Washington à la mi-février, l’historienne des sciences Naomi Oreskes —auteure du livre Merchants of Doubt, résumé ici— le soulignait :

La communication scientifique a fait une erreur conceptuelle, celle du déficit de connaissances. Il est très clair qu’il existe beaucoup de gens très scolarisés qui n’acceptent pas le réchauffement climatique. Les gens ne nient pas le réchauffement parce qu’ils sont en déficit de connaissances; et les choses ne seraient pas soudainement différentes si ces gens possédaient plus de faits.

Une intervention appuyée quelques minutes plus tard par celle du journaliste environnemental Andrew Revkin :

En tant que journaliste travaillant depuis plus de 25 ans sur des questions telles que le réchauffement climatique, j’avais mes propres présomptions à l’effet que l’information pourrait changer la façon dont les gens pensent et se comportent. Mais plus je fouillais la littérature en sciences sociales, sur la façon dont l’information est ou n’est pas absorbée, plus je réalisais que ce travail du journaliste n’est pas aussi simple.

Et par le climatologue Gavin Schmidt, du Centre Goddard de la NASA, connu pour son blogue Real Climate, qui partageait le panel avec Oreskes et Revkin : « c’est le contexte politique et culturel qui entraîne le déni [des Américains] à propos des changements climatiques, de l’évolution et des vaccins, pas l’ignorance ».

Dans un autre atelier la veille, Tom Rosensteil, du Project for Excellence in Journalism (auteur de l’annuel State of the News Media) était venu quant à lui rappeler aux scientifiques une réalité qu’ils ont trop souvent tendance à balayer sous le tapis : l’état du marché n’est pas brillant, et les coupures budgétaires entraînent inévitablement une prolifération des reportages les plus superficiels et les moins coûteux possible.

Mais l’explication par le déficit de connaissances a la vie dure : chaque fois qu’apparaît un reportage contenant des erreurs ou des imprécisions, il n’y a rien de plus facile que de visualiser les médias sous la forme de cruches qu’il aurait fallu remplir. Qui plus est, cette vision correspond au modèle de transfert de connaissances auquel les professeurs ont été préparés très tôt : du haut —ceux qui savent— vers le bas —ceux qui ne savent pas.

Or, c’est oublier qu’il y a, partout, quantité de journalistes scientifiques qui « savent ». Que des formations professionnelles, y compris sur des sujets scientifiques, sont devenues la norme dans toutes les associations de journalistes du monde occidental. Que plusieurs gagnants de concours de journalisme scientifique, comme la Bourse Fernand-Seguin au Québec, gagnent leur vie comme journalistes, y compris dans de grands médias... mais qu’ils n’y traitent jamais de science. Ce n’est sûrement pas parce que leur éditeur a jugé qu’ils étaient en déficit de connaissances.

L’échec du « modèle du déficit »

Et comme l’a constaté Andrew Revkin en dépouillant la littérature en sciences sociales, ce n’est pas comme si c’était une idée inédite.

- En réaction à une enquête récente sur l’ignorance des Américains face aux changements climatiques, David Ropeik, professeur à Harvard et consultant en perception de risques, présentait le déficit de connaissances comme une préoccupation surfaite. Sur la question du climat, dit-il, « quelle différence ferait un public plus informé? Jusqu’à quel point même une parfaite connaissance des faits de base amènerait-elle les Américains à prendre plus au sérieux cette menace? »
- Dans un rapport publié au début de 2010, Do Scientists Understand the Public?, le journaliste américain Chris Mooney faisait le même reproche aux scientifiques : « ils présument que si seulement leurs concitoyens en savaient plus sur la science et cessaient d’être dans un état de déficit de connaissances, une relation plus saine entre la science et le public émergerait ».
- Dans ses travaux sur la perception du risque, le sociologue Baruch Fischhoff a en gros écrit (dès 1983!) que notre capacité de réaction —ou d’indignation— aux changements climatiques dépendrait autant, sinon plus, de facteurs psychologiques que de connaissances factuelles.
- Enfin, si le concept même de « déficit de connaissances » en science (le deficit model) peut être vu comme l’héritage d’une époque, le XIXe siècle, de grande foi en la science, source de résolution de tous les maux, le concept a aussi été récupéré par les chercheurs en communication des années 1980... dont plusieurs l’ont en fait récupéré à seule fin de le discréditer!

Le plus étonnant n’est donc pas que le modèle du déficit de connaissances ait été discrédité dans ce panel de l’AAAS. Le plus étonnant est qu’il soit encore et encore nécessaire de le re-discréditer, comme une mauvaise herbe qui ne cesse de repousser.

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À suivre dans la 2e partie: Quelques faits...

6 commentaires

Portrait de fpiron

Excellente réflexion collective qui m'a donné une idée de billet... Pour le moment, je voudrais simplement suggérer qu'il existe un autre déficit de connaissance perpétuellement présumé par les chercheurs comme par les journalistes scientifiques à propos de leurs lecteurs - ou plutôt un préjugé qui consiste à dire ceci: les "gens" ne veulent que connaître les vérités produites par la science, ils ne s'intéressent pas aux enjeux concrets politiques, sociaux et économiques qui l'entourent - sauf s'il s'agit d'un scandale. Ils ne veulent que des héros de science(-fiction) capables de repousser les frontières de l'inconnu...

Ce mythe est entretenu par le propre discours de la science sur elle-même, amplifié par une certaine forme de journalisme scientifique non critique, qui refuse de la considérer comme une pratique sociale située dans une histoire, avec des acteurs sociaux. Comme l'explique si bien le philosophe Edgar Morin dans Science avec conscience, "les sciences naturelles n'ont pas conscience de leur inscription dans une culture, une société, une histoire. Les sciences n'ont pas conscience de leur rôle dans la société. Les sciences n'ont pas conscience des principes occultes qui commandent leurs élucidations ... les pouvoirs créés par l'activité scientifique échappent totalement aux scientifiques eux-mêmes".

Or ces pouvoirs, ces enjeux, sont loin d'échapper aux citoyens qui lisent, qui s'informent, qui réfléchissent - ces simples citoyens qui sont capables de faire des révolutions alors qu'on les croyait à jamais soumis aux dictateurs. Inondés de la rhétorique de l'économie du savoir (par exemple, annonces de grands projets qui sauveront le monde et qui sont financés à coups de millions de dollars de fonds publics), ils doivent bien s'interroger sur les résultats, sur les maladies non comprises, les problèmes d'eau non réglés, la faim dans le monde, etc. Quand le climatosceptique Roy Spencer écrit : "Is it any wonder that scientists have such a bad reputation among the taxpayers who pay them to play in their ivory tower sandboxes? They can make gloom and doom predictions all day long of events far in the future without ever having to suffer any consequences of being wrong.", il reflète un questionnement qu'il est beaucoup trop facile de balayer du revers de la main. Il montre l'absence de reddition de comptes de la science envers ceux qui la financent et un mode de communication qui, comme l'indique bien Pascal Lapointe, va d'une cruche pleine (la science) vers une cruche vide (le public) sans jamais s'intéresser à ce que ce "vide" pourrait cacher, notamment les questions que se posent les citoyens sur la façon dont la cruche pleine s'est remplie et ce que ça coute à la cruche vide... Si les scientifiques et les journalistes scientifiques faisaient un effort pour expliquer non pas seulement le résultat des travaux de pointe, mais aussi les conditions dans lesquelles ils ont été menés, les enjeux réels concrets du métier de chercheurs, dans un esprit de transparence et de respect de leurs concitoyens, ces derniers seraient davantage intéressés et prêts à "dialoguer".

Portrait de pascal

C'est indéniable que ce discours simpliste existe, mais je veux soumettre comme hypothèse que, tout comme pour le déficit de connaissances, s'il existe, c'est parce que les médias se portent mal et que nous, comme société, ne faisons rien pour combattre cet affaiblissement d'une presse indépendante. En effet, un article sur "la découverte de la semaine" se rédige en une heure. En revanche, un article qui explore le contexte nécessite davantage de temps, de réflexion et d'entrevues, et ce sont là des luxes inaccessibles à ceux qui, parmi les journalistes, ont 3 articles à faire dans leur journée, ou aux rédacteurs de sites web de grands médias qui doivent pondre à la chaîne.

Ce n'est pas que les lecteurs ne veulent connaître que "les vérités" produites par la science: c'est que c'est un type de récit facile à faire (le chercheur X a fait la découverte Y dans l'université Z qui pourrait conduire au traitement W). Par contre, chaque fois que le journaliste scientifique dispose de temps, vous voyez apparaître les mises en contexte et les ponts jetés entre science et société: les magazines de vulgarisation sont remplis de ce type d'articles. Les prix de journalisme scientifique sont remportés par ce type d'articles.

Mais ce sont rarement ceux qui frappent la mémoire collective.

Portrait de fpiron

Mais si les journalistes scientifiques et les chercheurs eux-mêmes étaient mieux formés à la sociologie des sciences et technologies, je pense qu'il leur deviendrait facile d'ajouter "automatiquement" à leurs textes de l'information sur les conditions de réalisation des travaux scientifiques: les conditions matérielles, les discussions d'équipe autour des variables, des cadres théoriques et des méthodes, les éventuels conflits d'intérêts (déjà publiés dans les revues médicales), la source du financement, le rôle réel des signataires de l'article, etc. Cette information permettrait non seulement de rendre la science plus intéressante parce que clairement '"humaine/sociale" et non dans une tour d'ivoire inaccessible, mais elle l'aiderait à maintenir (ou retrouver) une intégrité de base en limitant le ghostwriting, les fraudes, le mensonge, etc. Cette science plus transparente serait, finalement, digne du système démocratique qui la finance.

Le journalisme scientifique peut jouer un grand rôle dans cette démocratisation de la science et pas seulement en s'efforçant de remplir des cruches vides : en habituant les lecteurs à exiger de l'information sur les conditions réelles de la pratique scientifique et donc à exiger davantage de reddition de comptes de la part des chercheurs et des institutions scientifiques (et pas seulement dans des rapports financiers inaccessibles au commun des lecteurs). Oui, il faut pour cela une presse indépendante solide, mais aussi un changement de ce qu'on entend par "culture scientifique".

Portrait de ydutil

Je ne suis pas du tout, mais pas du tout d'accords. Le problème est très, très simple à comprendre: les gens ne tiennent compte que des informations qui confortent leur opinion. Il suffit de suivre un peu le discours climatosceptique pour le voir. Les sceptique vont toujours chercher l'article qui fait leur affaire. S'il est contredit par des articles subséquent c'est à cause d'une conspiration. J'ai vu exactement le même discours en cosmologie, au sujet des vaccins et de la théorie de l'évolution.

On fait paraître les scientifiques comme vivant dans une tour d'ivoire, déconnectés de la société. Des scientifiques qui se confortent entre eux dans leur théorie qui ne sont que des construction sociale. Or, cela ne fonctionne pas du tout comme cela dans le cas des sciences naturelles. Il suffit de connaître un peu l'histoire des sciences pour le comprendre. Le héros, sont ceux qui cassent le théories existantes, pas le contraire.

Pourquoi, le public fonctionne comme cela. C'est simple c'est parce qu'il est totalement dépassé par le monde dans lequel il vit. Vous seriez étonné du nombre de profs d'université qui tiennent un discours hors de leur domaine de compétence qui va l'encontre des connaissances acquises. Le dossier du transport des déchets nucléaires sur le fleuve est un bel exemple où on a vu des profs d'université déchiré leur chemise en public pour un nom événement. Dans le dossier du nucléaire, j'ai discuté avec un ami qui est farouchement contre. Il affirmait que l'énergie nucléaire était dangereuse en se basant un rapport officiel. Or, je lui ai fait remarquer que dans le même document deux chapitres plus loin, les études épidémiologiques rapportées disait exactement le contraire. Bref, on ne conserve que les informations qui font notre affaires et on jette le reste. On s'en aperçois souvent au fil des conversations qu'après un certain temps que les gens finalement ne comprennent pas le sens profond des mots qu'ils utilisent.

Alors, arrêtez moi ces histoires de démocratisation de la science. Là ne se situe pas le problème. Le problème c'est que les gens sont incapable de se remettre en question. Pis encore, on les encourage avec un certains discours sur la liberté de pensée. Incidemment, ces une façon de travailler très rependue dans le domaine des sciences sociales. Cela écœure plusieurs amis chercheurs dans ces domaines. Mais, il semble qu'il n'y a pas moyen de s'en sortir tant cette façon de faire y est incrustée.

Portrait de Patrick Paquette

Il n’est pas nécessaire d’avoir un mépris envers les sceptiques réfractaires, pour voir que seules les informations qui confortent leur opinion sont retenues, ou qu’elles sont "interpréter" de la sorte… Bien souvent les "critiques de la science" émanent d’un milieu où la formation scientifique est déficitaire. Il est illusoire de croire que professionnel des sciences naturelles puisse adéquatement critiquer les sujets sociaux et l’inverse est tout aussi vrai… Comme les sciences sont très complexes, il facile de se perdre dans toutes sortes de théorie si les bons repères ne nous ont pas été correctement enseignés. D’où l’importance de la vulgarisation scientifique - par des scientifiques - afin de mettre le savoir à portée de tous et chacun et ainsi éviter que le public n'est que des "critiques conspirationnistes" pour ce faire une option… Ceci par exemple éviterait sans aucun doute que le mythe liant l'autisme et la vaccination ne se perpétue faussement.

Portrait de fpiron

Ce matin, plusieurs journaux ont fait ce que j'espérais depuis longtemps en diffusant une étude qui se demande comment sont financés les essais cliniques. C'est une information d'intérêt public qui explique comment la science se fait et qui informe le public sur les risques de conflits d'intérêts dans la recherche biomédicale.
Exemple dans Le Devoir : http://www.ledevoir.com/societe/sante/318354/medicaments-qui-finance-les-essais-cliniques .