Si un chercheur m’offrait de lire son étude avant qu’elle ne soit publiée, de manière à ce que je puisse être parmi les premiers à en parler, mais qu’il y ajoutait une clause interdisant de parler à d’autres experts, je refuserais. Voici pourquoi.

Dans cette grosse histoire sur l’étude anti-OGM parue cette semaine, il y a un aspect que j’ai laissé de côté dans mon article, parce qu’il ne me semblait d’abord d’intérêt que pour les journalistes : l’étrange embargo imposé aux journalistes français qui ont eu accès à cette étude avant sa sortie. Mais cet aspect méconnu mérite une petite place dans ce blogue-ci, consacré aux médias.

Qu’est-ce que l’embargo : les plus prestigieuses des revues scientifiques, comme Nature ou Science, offrent aux journalistes de lire leur contenu une semaine avant publication. Cela leur permet de préparer leurs articles à l’avance : lire l’étude, chercher des infos complémentaires... ainsi que, eh oui, interroger d’autres chercheurs, y compris des chercheurs qui risquent d’être critiques. Nature, Science et les autres n’ont rien contre, puisque c’est ainsi que fonctionne la science : recherche publiée, recherche critiquée. La seule condition imposée aux journalistes est de ne pas publier leur reportage avant que l’étude ne soit elle-même parue (et même ça, ça provoque des débats).

D’apprendre, mercredi dernier, que l’équipe de Gilles-Eric Séralini —et non la revue Food and Chemical Toxicology, où est parue cette étude— avait imposé aux journalistes français et britanniques « choisis » une interdiction de parler à d’autres experts, m’avait choqué. Mais je craignais que ce ne soit là une tendance de l’embargo, ces dernières années, qui m’avait jusque-là échappé, et que Séralini, ou ceux orchestrant ses relations publiques, n’avaient rien inventé.

Or, c’est bien du jamais vu, ou presque. Ce vendredi, le blogueur américain Ivan Oransky, d’Embargo Watch —oui, il existe un blogue spécialisé sur ça— a découvert cet aspect de l’affaire, et s’en est scandalisé.

C’est un abus scandaleux du système d’embargo —qui, après tout, est une entente entre deux parties. Une des principales raisons pour les embargos —si vous acceptez la parole des revues— est de donner aux journalistes davantage de temps pour écrire de meilleures histoires. Vous y parvenez, en partie, en parlant à des experts extérieurs. Et les scientifiques —ceux, du moins, intéressés par la science, et non par la publicité et les objectifs politiques— devraient accueillir cette forme d’examen.

Le journaliste scientifique Carl Zimmer —12 livres, pigiste pour le New York Times, National Geographic, Scientific American et autres— s’est mis en colère :

C’est une façon âcre, corrompue, de parler de la science. C’est mauvais pour le scientifique impliqué, mais nous journalistes devons admettre que c’est également mauvais pour notre profession. (...) Si quelqu’un vous fait signer un accord de confidentialité, de sorte que vous n’aurez d’autre choix que de produire un article unidimensionnel, fuyez. Autrement, vous vous faites manipuler.

Ce n’est pas à 100% une première, rappelle Zimmer : en 2009, des paléontologues ont présenté un fossile spectaculaire lors d’une conférence de presse tenue à New York, en présence du maire. Leur article scientifique était paru ce matin-là, mais le seul journaliste qui avait pu le lire à l’avance avait dû signer une entente de confidentialité. Dans les jours qui ont suivi, l’importance du fossile —censé être notre ancêtre de 47 millions d’années— a été descendue en flammes et la stratégie de marketing est apparue au grand jour. Pas vraiment un modèle à suivre.

Ceci aide à comprendre pourquoi aucun des reportages parus en France pendant les 12 premières heures, mercredi, ne contenait de deuxième opinion. L’hostilité des Français à l’égard des OGM représentait peut-être une partie de l’explication, mais pas toute l’explication. Ivan Oransky appelle ça « l’embargo du sténographe ».

Suis-je trop puriste? Les journalistes aux nouvelles quotidiennes auront beau jeu de me rappeler que la profession carbure aux scoops, que le lecteur en redemande, et qu’être le premier constitue un gros incitatif pour faire des compromis avec ses sources. C’est vrai, mais ce qu’ignorent généralement les autres journalistes, c’est qu’en journalisme scientifique, il y a une raison plus importante qu’ailleurs pour ne pas faire ce genre de compromis : une étude ne s’interprète pas comme un texte d’opinion.

Aucun journaliste, aussi spécialisé soit-il, n’est en mesure de décoder les graphiques et les statistiques et la méthodologie d’une étude en quelques heures, et de conclure « ah-ha! » La seule parade dont nous disposons, c’est d’interroger ou lire d’autres experts qui pourront pointer des aspects qui nous auront échappé, suggérer des questions et des bémols.

C’est une règle d’or du journalisme scientifique, en fait, c’est même un des rares commandements communs au journalisme et à la science :

À une seule source tu ne te fieras pas.