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L'étude anti-OGM: comment s'assurer des médias favorables

Pascal Lapointe, le 22 septembre 2012, 8h22

Si un chercheur m’offrait de lire son étude avant qu’elle ne soit publiée, de manière à ce que je puisse être parmi les premiers à en parler, mais qu’il y ajoutait une clause interdisant de parler à d’autres experts, je refuserais. Voici pourquoi.

L'étude anti-OGM: comment s'assurer des médias favorables
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L'étude anti-OGM: comment s'assurer des médias favorables

Ajout, 26 septembre, 21h30: Au tour de Nature, en éditorial, de critiquer la façon douteuse dont les auteurs ont "promu" leurs résultats par médias interposés.

Ajout, 26 septembre, 9h30: Commentaire de Sylvestre Huet dans Libération sur l'opération de communication. Aussi: Comment les militants anti-OGM polluent la communication scientifique, par le journaliste Keith Kloor, avec cette phrase dévastatrice: "ils sont les climatosceptiques de la gauche".

Ajout, 24 septembre, 20h30: un autre journaliste scientifique indigné par la stratégie de manipulation, John Timmer. "The press wasn't reporting about science at all. It was simply being used as a tool for political ends."

Ajout, 23 septembre, 21h30: même un non-journaliste, le médecin Steven Novella, s'indigne de cette clause de confidentialité, de même que ce blogueur. Ainsi que le journaliste Sylvestre Huet sur le site de Libération.

Ajout, 22 septembre, 16h45: l'auteur du reportage de la BBC dit ne pas avoir signé l'entente de confidentialité et donc, n'a pas pu avoir accès à l'étude à l'avance, ce qui expliquerait que son reportage soit paru une demi-journée plus tard, mais avec des commentaires d'autres experts. Le Monde avait signalé dans son article du 19 avoir signé l'entente de confidentialité.

Par ailleurs, on savait déjà qu'un livre (signé Séralini), un deuxième livre (signé Lepage) et un film (inspiré du livre de Séralini) devaient paraître d'ici la fin du mois, voilà qu'on apprend qu'un reportage de France 5 sera diffusé le 16 octobre: OGM: Vers une alerte mondiale? L'équipe de télé dit avoir suivi pendant deux ans les chercheurs —avaient-ils déjà décidé, il y a deux ans, qu'ils allaient trouver quelque chose de gros?

Dans cette grosse histoire sur l’étude anti-OGM parue cette semaine, il y a un aspect que j’ai laissé de côté dans mon article, parce qu’il ne me semblait d’abord d’intérêt que pour les journalistes : l’étrange embargo imposé aux journalistes français qui ont eu accès à cette étude avant sa sortie. Mais cet aspect méconnu mérite une petite place dans ce blogue-ci, consacré aux médias.

Qu’est-ce que l’embargo : les plus prestigieuses des revues scientifiques, comme Nature ou Science, offrent aux journalistes de lire leur contenu une semaine avant publication. Cela leur permet de préparer leurs articles à l’avance : lire l’étude, chercher des infos complémentaires... ainsi que, eh oui, interroger d’autres chercheurs, y compris des chercheurs qui risquent d’être critiques. Nature, Science et les autres n’ont rien contre, puisque c’est ainsi que fonctionne la science : recherche publiée, recherche critiquée. La seule condition imposée aux journalistes est de ne pas publier leur reportage avant que l’étude ne soit elle-même parue (et même ça, ça provoque des débats).

D’apprendre, mercredi dernier, que l’équipe de Gilles-Eric Séralini —et non la revue Food and Chemical Toxicology, où est parue cette étude— avait imposé aux journalistes français et britanniques « choisis » une interdiction de parler à d’autres experts, m’avait choqué. Mais je craignais que ce ne soit là une tendance de l’embargo, ces dernières années, qui m’avait jusque-là échappé, et que Séralini, ou ceux orchestrant ses relations publiques, n’avaient rien inventé.

Or, c’est bien du jamais vu, ou presque. Ce vendredi, le blogueur américain Ivan Oransky, d’Embargo Watch —oui, il existe un blogue spécialisé sur ça— a découvert cet aspect de l’affaire, et s’en est scandalisé.

C’est un abus scandaleux du système d’embargo —qui, après tout, est une entente entre deux parties. Une des principales raisons pour les embargos —si vous acceptez la parole des revues— est de donner aux journalistes davantage de temps pour écrire de meilleures histoires. Vous y parvenez, en partie, en parlant à des experts extérieurs. Et les scientifiques —ceux, du moins, intéressés par la science, et non par la publicité et les objectifs politiques— devraient accueillir cette forme d’examen.

Le journaliste scientifique Carl Zimmer —12 livres, pigiste pour le New York Times, National Geographic, Scientific American et autres— s’est mis en colère :

C’est une façon âcre, corrompue, de parler de la science. C’est mauvais pour le scientifique impliqué, mais nous journalistes devons admettre que c’est également mauvais pour notre profession. (...) Si quelqu’un vous fait signer un accord de confidentialité, de sorte que vous n’aurez d’autre choix que de produire un article unidimensionnel, fuyez. Autrement, vous vous faites manipuler.

Ce n’est pas à 100% une première, rappelle Zimmer : en 2009, des paléontologues ont présenté un fossile spectaculaire lors d’une conférence de presse tenue à New York, en présence du maire. Leur article scientifique était paru ce matin-là, mais le seul journaliste qui avait pu le lire à l’avance avait dû signer une entente de confidentialité. Dans les jours qui ont suivi, l’importance du fossile —censé être notre ancêtre de 47 millions d’années— a été descendue en flammes et la stratégie de marketing est apparue au grand jour. Pas vraiment un modèle à suivre.

Ceci aide à comprendre pourquoi aucun des reportages parus en France pendant les 12 premières heures, mercredi, ne contenait de deuxième opinion. L’hostilité des Français à l’égard des OGM représentait peut-être une partie de l’explication, mais pas toute l’explication. Ivan Oransky appelle ça « l’embargo du sténographe ».

Suis-je trop puriste? Les journalistes aux nouvelles quotidiennes auront beau jeu de me rappeler que la profession carbure aux scoops, que le lecteur en redemande, et qu’être le premier constitue un gros incitatif pour faire des compromis avec ses sources. C’est vrai, mais ce qu’ignorent généralement les autres journalistes, c’est qu’en journalisme scientifique, il y a une raison plus importante qu’ailleurs pour ne pas faire ce genre de compromis : une étude ne s’interprète pas comme un texte d’opinion.

Aucun journaliste, aussi spécialisé soit-il, n’est en mesure de décoder les graphiques et les statistiques et la méthodologie d’une étude en quelques heures, et de conclure « ah-ha! » La seule parade dont nous disposons, c’est d’interroger ou lire d’autres experts qui pourront pointer des aspects qui nous auront échappé, suggérer des questions et des bémols.

C’est une règle d’or du journalisme scientifique, en fait, c’est même un des rares commandements communs au journalisme et à la science :

À une seule source tu ne te fieras pas.

9 commentaires

Portrait de Pierre René

Bien sûr, l'opération de communication telle qu'elle a été menée peut paraitre critiquable. Un débat serein sur les OGM serait bien plus profitable à tout le monde. Le problème ne réside pas tant dans le style de communication que dans le rapport de force entre les intérêts privés et la santé des consommateurs qui pollue tout débat public. Bien sûr la presse se déchaine, notamment celle qui n'a pas pu profiter du "scoop" réservé à un organe de presse, en attendant le déchainement sur toutes les failles possibles et imaginables d'un protocole de recherche, voir la mise en cause du chercheur pour essayer de le ghettoïser dans un espace sectaire. L'intérêt de cette étude n'est pas tant dans les résultats que dans son mérite d'exister et d'être disponible pour toutes les parties prenantes de la société civile. Elle a aussi le mérite d'exister de par les questions qu'elle pose.
Elle questionne la durée des essais cliniques sur toute la durée de vie des individus. Il est vrai que les OGM actuels sont massivement utilisés pour nourrir des animaux qui sont abattus à un stade juvénile qui ne permet pas d'extérioriser tout dysfonctionnement biologique par des séquelles visibles et mesurables. Circulez, il n'y a rien à voir!
Elle a aussi le mérite d'exister de par son financement. L'étude de Séralini a été rendue possible grâce à des soutiens économiquement proches des consommateurs (chaines de distribution), politiquement proche des électeurs (député de base) avec, à la clef, une publication des résultats. Ou sont les publications qui conduisent aux conclusions d'innocuité? Dans les tiroirs des firmes qui produisent les OGM et qui y sont bien protégés sous prétexte de propriété intellectuelle. Où sont les centres de recherche publics, les financements publics? Ils dépendent du pouvoir, lui-même dépendant des acteurs économiques et de leurs pressions pour protéger leurs intérêts économiques.
Ne tirons pas sur le pianiste, concentrons-nous sur l'essentiel du débat, sur l'intérêt que peuvent présenter des OGM qui maximalisent l'utilisation des herbicides ou qui produisent des pesticides dans leur tissus alors que le Grenelle de l'Environnement fixe des objectifs ambitieux de réduction de ces polluants tant au niveau de notre environnement que de notre alimentation.

Portrait de fpiron

Il n'est aucunement question de complot, mais de la difficulté de faire des études critiques et indépendantes de tout intérêt financier, avec des ressources inévitablement limitées, sur des produits fabriqués par des multinationales toutes-puissantes, spécialistes du maquillage de la réalité (allez visiter le site Internet de Monsanto! Rien à voir avec une chaîne d'hypermarchés).
L'éthique, c'est être capable de faire preuve d'esprit critique et de réfléchir à la pratique scientifique en partant du constat que la science est au coeur d'enjeux économiques et politiques majeurs qui ne suscitent pas que des comportements "corrects", notamment de la part des acteurs économiques.
Ce n'est absolument pas faire semblant qu'un chercheur, parce qu'il est chercheur, devrait être tout à fait neutre, sans valeurs, sans positions, sans conviction et juger qu'il est incompétent parce qu'il essaie de faire coïncider ses convictions et ses travaux de recherche. Séralini se méfie des OGM depuis très longtemps et il a l'immense mérite d'essayer de faire des études de longue durée pour le montrer. S'il a le sentiment qu'il a réellement mis au jour un danger pour la santé de la population, il est parfaitement normal qu'il alerte les médias. Au lieu de discréditer son travail, il serait important de comprendre pourquoi il n'y a pas plus d'études critiques sur de longues durées de tous ces produits.
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/631997-ogm-monsanto-pourquoi-il-y-a-si-peu-d-etudes-scientifiques-sur-le-sujet.html

Portrait de pascal

Il ne s'agit pas de nier la puissance de Monsanto, mais parler de sa toute-puissance me semble exagéré, non? Monsanto n'est pas la bienvenue sur le territoire français, et la chaîne d'hypermarchés qui finance Séralini est au moins aussi puissante que Monsanto, financièrement parlant.

Il ne s'agit pas non plus de nier qu'un chercheur doive être engagé socialement, mais d'un point de vue journalistique, alerter les médias et manipuler les médias, ce sont deux choses différentes. Où passe la ligne? Ce serait un beau débat à faire, mais il est certain qu'avec cette clause de confidentialité aux journalistes, il l'a traversée. D'un point de vue journalistique aussi, accepter qu'une équipe de télé vous filme pendant deux ans, et prétendre que la recherche se devait d'être hyper-confidentielle, ça ne va pas ensemble. D'autant moins que ça veut dire que quelqu'un a promis à l'équipe de télé qu'elle aurait quelque chose de juteux, avant même que la recherche n'ait débuté.

Portrait de ydutil

Ce qui est bien avec les théories du complots, c,est que cela permet de rejeter automatiquement tous les arguments. Il est clair qu'en dedans de 2 jours, l'étude serait descendue en flammes de par son manque de rigueur. Mettre un embargo ne sert qu'à augmenter temporairement l'impact du message que l'on veut passer.

Portrait de fpiron

Je pense que ton argument ne tient pas compte du contexte réel de cette étude et en particulier de l'organisation à laquelle s'attaque Séralini, bien que peut-être maladroitement: le gigantesque consortium Monsanto qui a le culot de se présenter sur Internet comme une "entreprise agricole" qui vise à améliorer nos vies. Le risque qu'un "ami scientifique" (un expert payé) de Monsanto prévienne cette entreprise de la teneur de l'article et qu'il arrive des choses pénibles à Séralini (dans le genre de celles que les laboratoires Servier, fabricants du Mediator, ont pu faire à une certaine époque) devait à raison être écarté. Les journalistes et la médiatisation sont une source de protection imparable pour les lanceurs d'alerte qui décident d'aller dans l'espace public. Si j'étais Séralini et que je m'apprêtais à publier une étude critique d'un produit qui rend une multinationale multimilliardaire, tu peux être certain que je m'arrangerais pour que ce soit médiatisé à fond et pour contrôler l'identité des premières personnes à le lire. La science n'est pas un long fleuve tranquille, surtout quand l'argent est aux commandes. Que Séralini ait pu faire une étude critique du round-up est en soi un miracle, même si on aurait aimé que l'étude soit plus solide.

Portrait de Bruno Lamolet

Remarquez que Seralini aurait peut-être pu travailler de façon transparente sur une plante d'un concurrent de Monsanto. Ou bien sur un OGM non identifié jusqu’à la publication (et donc se faire conseiller efficacement pour les statistiques et la méthodologie).

Mais vous admettrez aussi que ce secret fait de l'excellent drame. Ce qui est très bon pour la promotion du livre et du documentaire qui s’en viennent, sans compter que les journalistes adorent ça. Et aux yeux du public, ça renforce l'idée déjà forte que Monsanto est nuisible.

Avec la mystérieuse source canadienne qui a fourni les semences de maïs NK603, ainsi que Le refus (pour l’instant) de Seralini de divulguer les informations manquantes de l’article, on nage encore plus dans le secret.

Le genre de secret qu’on dénonce avec raison quand c’est Monsanto qui s’y réfugie.

Quant aux journalistes mis au secret, qu’y avait-il à craindre exactement? L’étude avait déjà été acceptée et incluse dans la revue scientifique.

Ce qui veut dire, en passant, que cette étude pourtant très accablante est passée sans entraves dans les mains des éditeurs et du comité d’évaluation de cette revue (ce qui inclut immanquablement des Américains sans objections aux OGM et possiblement même pro-OGM).

J’ajouterais que ce n’est pas la première fois qu’il y a eu des études scientifiques publiées contre des produits de Monsanto. Du côté journalistique, Marie-Monique Robin a pu réaliser et diffuser son documentaire contre Monsanto (et pas seulement contre deux de ses produits comme l'étude de Seralini) en enquêtant pendant 3 ans alors que les dirigeants de Monsanto étaient au courant. Hervé Kempf a lui aussi pu enquêter pour son livre qui s'en prend à bien plus qu'une variété de maïs de Monsanto.

Je trouve dommage qu’en tant qu'universitaire, co-directrice de publication de « Aux sciences, citoyens! » et qui veut hausser le niveau d’éthique dans le domaine des sciences, vous approuviez cette manipulation des médias et donc de l’opinion publique.

La science n'est pas un long fleuve tranquille, surtout quand l'argent est aux commandes.

Vous avez raison. Mais ce n'est pas mieux quand ce sont les convictions personnelles, militantes ou idéologiques, ainsi que des pressions pour sortir des résultats attirant des subventions ou des mécènes.

Portrait de pascal

C'est sous-estimer le contexte communicationnel dans lequel nous vivons.
1) Imaginons qu'un journaliste obtienne l'étude à l'avance. Et qu'il appelle d'autres chercheurs. Quelle est la probabilité qu'il tombe sur un chercheur qui, sitôt la conversation terminée, s'empressera d'alerter Monsanto? A supposer que Monsanto en soit alertée, que peut-elle faire? Demander une injonction à un tribunal pour empêcher la publication dans la revue scientifique? Pour son image de marque et pour ses appuis auprès des politiciens, ce serait un remède pire que le mal.

2) Il ne faut pas non plus surestimer le poids de Monsanto juste parce que ce nom est devenu synonyme de Frankenstein. Le chiffre d'affaires du géant français Carrefour —l'un des deux mécènes de l'étude Séralini— est de loin supérieur à celui de Monsanto.

Portrait de jbouchez

Sauf que Monsanto a tout l'appareil d'état États-Unien derrière lui Pascal, ça fait une méchante différence comparé à Carrefour quand tu veux que le monde entier utilise tes "produits" ou quand tu veux obliger un fermier à ne pas réutiliser les graines des semences transgéniques que tu lui as vendu.

Portrait de Bruno Lamolet

Étant donné l'opinion fortement réfractaire aux OGM en France (et en Europe en général), la couverture médiatique très souvent négative et la quantité négligeable d'OGM en culture dans ce pays, je pense que l'influence de cette supposée conspiration Monsanto-gouvernement américain n'est pas un grand succès.