Que ce soit dans le monde de la recherche ou dans celui de l'enseignement, la vulgarisation est souvent vue d'un mauvais oeil. J'entends en effet dire qu'elle est une activité prétentieuse et condescendante qui revient à mentir aux gens en simplifiant à outrance le sujet présenté pour qu'ils puissent y comprendre quelque chose. Bref, la vulgarisation semble avoir une connotation négative qu'elle ne mérite pas. Je vous propose donc de remettre les pendules à l'heure !

Au cours des dernières années, j'ai eu beaucoup de discussions avec des gens divers et variés au sujet de la vulgarisation et de ces éventuels bienfaits. J'y ai entendu tout un tas de choses : 


  • des opinions favorables venant souvent des personnes qui sont déjà dans le domaine de la vulgarisation ;
  • des opinions défavorables venant souvent de ceux qui ne sont pas dans le milieu mais qui font de la science (étudiants-chercheurs, chercheurs, enseignants en science ou en enseignement des sciences).
Ces opinions défavorables, qui tournent la plupart du temps autour de la prétention et de la condescendance du terme « vulgarisation », m'ont donné matière à réfléchir sur les questions suivantes : 

  • « Ce terme est-il si mal choisi ? »
  • 
« La vulgarisation est-elle vraiment prétentieuse et condescendante ? »

Il y a quelques jours, c'est finalement une vidéo de la chaîne Youtube Science4All qui enfonçait le dernier clou : grosso modo, le vulgarisateur de la vidéo se demande s'il est vraiment un « vulgarisateur », parce que le terme ne lui plaît pas. Regardons de plus près d'où nous vient le mot vulgarisation.

La vulgarisation, condescendante ?


Le mot « vulgarisation » vient de l'adjectif latin vulgaris qui signifie, en gros, « banal » ou « qui appartient à tous ». Dans l'Antiquité, on s'en servait surtout pour mentionner le public, la foule, des personnes qui n'avaient pas de fonction particulière, le « petit peuple » comme on dirait à tort de nos jours. La condescendance de certains par rapport à cette partie de la population a apporté un côté péjoratif au terme vulgaris, qui a par la suite donné notre célèbre « vulgaire ». C'est donc en quelque sorte vraiment condescendant de considérer que le terme « vulgarisation » est condescendant : cela sous-entend qu'une élite scientifique vient prêcher la bonne parole auprès du petit peuple...

Même s'il est vrai que le public s'y connaît souvent moins que le scientifique en matière de science (heureusement, c'est leur boulot quand même), ce n'est en aucun cas une hiérarchie du savoir qui s'établit ici. Le vulgarisateur a pour but d'éduquer et de sensibiliser la population d'une façon informelle (contrairement, a priori, à un enseignant) par rapport à des sujets scientifiques parfois complexes. Il a la possibilité d'atteindre un public très jeune mais aussi un public constitué de personnes plus âgées qui ne sont plus scolarisées et qui n'ont donc plus accès à une certaine qualité d'apprentissage (c'est sûr que notre système scolaire n'est pas parfait, mais c'est toujours mieux que rien). D'une part, être capable de s'adresser à des personnes jeunes permet de renforcer leur apprentissage et le développement de leur sens critique. D'autre part, être capable de s'adresser à des personnes plus âgées permet d'éduquer correctement, contrairement aux médias généraux, la population sur des questions scientifiques et éthiques d'actualité. Cette dernière est alors plus à même de prendre des positions raisonnables et des décisions sensées, basées sur des faits indéniables. En tant que vulgarisateur, pouvoir rendre ce service à tout le monde n'a absolument rien à voir avec de la condescendance, il s'agit là de partager ses connaissances pour consolider notre société et ça, ça n'a pas de prix !


La vulgarisation, prétentieuse ?

Parlons de prétention maintenant, en prenant l'exemple du célèbre (et malheureusement déjà entendu) « Ah…ces vulgarisateurs qui se vantent de pouvoir expliquer la relativité générale en 15 minutes ». Il est bien évident que le vulgarisateur ne cherche pas à expliquer tous les tenants et aboutissants de la chose en un quart d'heure. Il tente de faire passer les idées les plus importantes pour sensibiliser son public à l'importance du sujet discuté. Si une analogie un peu simpliste est faite, il précise qu'elle est simpliste mais qu'elle porte bien le message désiré. Par exemple, en 15 minutes, il est parfaitement possible d'expliquer :

  • que les lois du mouvement et de la gravitation n'étaient pas très bien comprises à la fin du XIXe siècle ;
  • qu'Einstein et d'autres (trop souvent oubliés) ont œuvré à améliorer cette compréhension ;
  • qu'il en est sorti un nouveau concept, appelé « espace-temps », qui se comprend bien, en première approximation, comme une sorte de nappe de table tendue dans les airs qui se déforme lorsqu'on y pose une masse (ce qui explique pourquoi les planètes tournent autour du Soleil) et qui oscille lorsqu'une masse y est en accélération (on peut, si on a le temps, mentionner les ondes gravitationnelles qui ont fait tant de bruit récemment) ;
  • que les conséquences des déformations de cette nappe ne modifient pas seulement les trajectoires des corps célestes dans l'espace mais également la vitesse à laquelle le temps s'écoule (une information très pratique lorsqu'on veut construire un GPS, si vous voulez qu'il ne se trompe pas de plusieurs centaines de kilomètres) ;
  • que de la recherche super fondamentale donne souvent lieu à des technologies par la suite, même si parfois, personne ne croît à ces nouvelles découvertes « loufoques » (comme c'était le cas pour la relativité générale durant la première moitié du XXe siècle).
En gros, on ne dit pas tout mais on cherche à en dire assez, sans mentir (c'est important), pour que les gens saisissent l'intérêt de la chose.

D'autres problèmes peuvent se produire sur Youtube avec certaines chaînes de vulgarisation. Cependant, une chose surprenante est que ces problèmes ne viennent pas toujours de la chaîne en soi mais parfois des gens qui la regardent (si, si, vous m'avez bien lu). Prenons l'exemple de la célèbre chaîne Youtube e-penser :

  • L'hôte de la chaîne prend du temps pour tourner et monter ses vidéos, rien de problématique ici ;
  • Il s'intéresse à des sujets extrêmement variés, ce qui pourrait paraître douteux car il est difficile de traiter des sujets aussi variés avec une qualité égale ;
  • Il ne cite pas ses sources, ce qui pourrait paraître encore plus douteux ;

  • Mais il se présente au départ comme étant quelqu'un qui veut simplement expliquer les choses comme il les a comprises, et on a parfaitement le droit de faire ça (même si l'absence de sources scientifiques est assez dommage). On peut bien se douter que tout ne va pas être parfait au niveau de la rigueur du contenu, scientifique ou historique, et qu'il faut prendre le tout avec des pincettes.
Le problème vient du fait que les téléspectateurs de la chaîne tendent à oublier ce dernier point : ils prennent ce qui se dit sur la chaîne comme étant forcément vrai…« parce que ça vient d'e-penser ». C'est une erreur compréhensible et un petit rappel du concept de base de la chaîne un coup de temps en temps ne ferait peut-être pas de mal. 

Encore une fois, le vulgarisateur scientifique se doit de renforcer l'esprit critique de son audience, ce merveilleux outil tellement crucial de nos jours. Et oui, les communications ultra-rapides de notre monde actuel diffusent de fausses rumeurs et de mauvaises conceptions à une vitesse sans précédent et il est parfois très difficile de trier toutes ces informations correctement.

Qu'est-ce que la vulgarisation a à voir avec l'enseignement formel ?

J'aimerais enfin parler de la perception de la vulgarisation dans l'enseignement des sciences. En effet, on m'a invité il y a quelques mois dans un cours portant sur la culture scientifique et technologique pour les futurs enseignants en science au secondaire afin d'y faire une présentation. On m'y a posé une question très intéressante : « Que répondez-vous à ceux qui disent qu'il y a trop de vulgarisation dans les cours de science ? ».

J'étais assez étonné parce que je ne m'étais pas encore vraiment rendu compte de l'opinion de certains enseignants sur la question. Après être passé par certains points mentionnés plus haut, j'ai conclu que la qualité des cours n'en serait qu'accrue si ces derniers incluaient de la vraie vulgarisation, efficace, honnête et rigoureuse. J'entends par là qu'il est bon qu'un étudiant ait compris le phénomène étudié en des termes simples et à travers du matériel plus informel avant de se lancer corps et âme dans des calculs parfois lourds (tous niveaux confondus). Les calculs viennent alors compléter la compréhension du phénomène. Pour avoir testé cette technique dans le milieu universitaire, je peux vous assurer qu'elle rend les choses bien plus agréables pour les étudiants, sans pour autant affecter négativement leurs résultats, au contraire. Cependant, la difficulté réside ici dans le fait qu'une vulgarisation de qualité passe souvent par une bonne heure de réflexion pour trouver une explication de cinq minutes qui ne ment en rien, qui ne fait pas de raccourcis malencontreux et qui véhicule toujours la bonne idée. Cet effort, trop souvent vu comme étant inutile, me semble pourtant être à la base d'une démarche pédagogique solide et novatrice.


Et c'est parti pour une conclusion « super inspirante » !

Je suis profondément convaincu qu'on a tous beaucoup à apprendre de ce bel exercice d'enseignement qu'est la vulgarisation scientifique. Aussi, il n'y a aucun mal à se décrire comme étant « vulgarisateur », quelqu'un qui veut montrer que la science appartient à tous les membres de notre société (notez le clin d’œil au sens de vulgaris). Il faut cependant faire attention en tout temps et s'imposer une certaine rigueur scientifique pour ne pas faire de faux pas. Même si l'effort requis peut paraître considérable, surtout au début, je peux vous garantir que le jeu en vaut largement la chandelle ! À bon entendeur…

Alexis