Peu connue du grand public avant l’arrivée des séries télévisées de type CSI (Crime Scene Investigation), la criminalistique est devenue un élément récurrent de la fiction policière depuis le début des années 2000. Empreintes digitales, traces de sang et autopsies fascinent désormais. Or, la fiction représente du coup, pour certains, la seule source d’information sur la discipline. Non seulement certains amateurs de séries comme CSI : Miami développent-ils des attentes irréalistes envers la criminalistique, mais ces attentes pourraient entraîner des conséquences négatives pour les policiers, selon certaines recherches canadiennes en psychologie [i].

L’image projetée de l’utilisation de la criminalistique * dans la fiction forensique peut modifier la perception de certains téléspectateurs sur le travail des policiers lors d’enquêtes criminelles [i]. Pourtant, malgré le souci porté au langage scientifique et aux équipements technologiques à l’écran, la littérature scientifique tend à montrer qu’une différence marquée existe entre la criminalistique dans la fiction et celle dans le réel processus judiciaire. Quel est l’effet de ces distinctions entre réalité et fiction sur la façon dont le public perçoit la police ? En fait, le concept de construction sociale de la réalité * est en partie basé sur les connaissances acquises par différentes sources, notamment par les médias et la télévision. Différents processus de construction sociale de la réalité peuvent donc amener certains amateurs de séries de type CSI à associer la fiction à la réalité, surtout en l’absence de connaissances rigoureuses sur le sujet. La majorité du grand public n’ayant généralement jamais vécu une expérience directe de crimes violents et de processus d’enquête, la perception qu’elle se fait de la police scientifique dépendra de la réalité symbolique développée par le filtre des médias et de la fiction [ii].

Les médias au cœur des perceptions sociales

La mise en scène de l’utilisation de la criminalistique dans les médias engendre ainsi plusieurs conséquences sur la perception qu’a le public de cette discipline. Elle le convainc entre autres que la science forensique n’est pas qu’une science, mais bien une super science [iii]. Des téléspectateurs peuvent ainsi en venir à confondre les capacités idéalisées dans la fiction avec la réelle contribution de la criminalistique au processus judiciaire. Chez certains, cette dramatisation de l’utilisation de la science forensique aurait pour effet d’élever leurs attentes envers les interventions policières et les preuves accumulées [iv]. Des policiers ressentiraient d’ailleurs les attentes irréalistes du public quant à l’utilisation de la criminalistique lors de leurs enquêtes [v]. Ces attentes trop élevées pourraient éventuellement avoir des répercussions négatives sur la relation entre les citoyens et les policiers. À titre d’exemple, les victimes d’un délit qui s’attendent à voir des prélèvements de traces * digitales être effectués développeront peut-être une attitude différente envers les policiers si ces derniers ne procèdent pas à la collecte d’indices matériels [vi].

Une réponse policière influencée

Au-delà de ces considérations réside toutefois un véritable intérêt pour la recherche sur la police : en raison des attentes élevées du public, un corps policier pourrait envisager de satisfaire celles-ci, par exemple, en modifiant ses pratiques en matière de criminalistique [vii]. Dans les cas de crimes graves, spectaculaires et fortement médiatisés, un dirigeant de police pourrait investir plus de ressources dans la collecte de traces pour répondre aux citoyens qui s’attendent à être témoins de prélèvements d’ADN. Malgré le rôle de second plan que joue la police scientifique dans la majorité des enquêtes de meurtre, cet investissement assurerait à la population que tous les moyens disponibles sont mis en œuvre pour résoudre le crime et garantir la sécurité, tout en réaffirmant la crédibilité du service de police [viii]. Cependant, il mènerait vraisemblablement à peu de résultats concrets dans la résolution de ces crimes.

Au Québec, le cas très médiatisé du meurtre de la jeune Cédrika Provencher peut être utilisé pour illustrer cette hypothèse. La découverte de ses ossements dans un secteur boisé de Trois-Rivières a mené à une battue d’environ 200 policiers dans le secteur entre le 13 et le 22 décembre 2015, dans le but de retrouver des traces pertinentes pour l’enquête. Selon les policiers, aucune preuve matérielle n’a été récupérée lors de cette battue. Toutefois, le temps écoulé depuis la disparition de la fillette, les conditions météorologiques changeantes au Québec et la présence d’animaux dans la forêt laissaient déjà envisager que les possibilités de retrouver de l’ADN, par exemple, étaient très faibles, voire nulles [ix]. Dans de telles circonstances, les objectifs d’une opération à grand déploiement comme celle-ci peuvent être remis en question. On peut par exemple se demander si elle vise à démontrer aux citoyens les efforts déployés ou si elle s’inscrit dans une volonté réelle de résoudre l’affaire. Ici, un lien de causalité avec la fiction forensique ne peut être directement établi, mais la grande médiatisation du cas et la possibilité de trouver de l’ADN évoquée par de nombreux journalistes pourraient avoir mené plusieurs individus à développer des attentes surélevées envers les policiers et leurs actions.

La frontière entre fiction et réalité

Sous-catégorie de la fiction policière apparue au début des années 1980, la fiction forensique regroupe de nombreuses séries télévisées comme CSI : Les Experts, NCIS, Bones ou encore Dexter [x]. Ces séries sont principalement orientées sur la résolution de crimes contre la personne : meurtres, agressions et enlèvements. Par exemple, 36 des 56 crimes (64 %) de la première saison de CSI : Les Experts impliquent un homicide [xi]. La police scientifique a ainsi graduellement remplacé, d’une certaine façon, les détectives dans la fiction policière.

Dans la fiction forensique, les membres de la police scientifique sont appelés à examiner des scènes de crime, à collecter des traces comme de l’ADN ou des fragments de verre, à conduire des analyses en laboratoire et à mener des enquêtes policières. Ils occupent donc à la fois les rôles de policiers, de techniciens de scènes de crime et de spécialistes en sciences judiciaires au laboratoire. Pourtant, contrairement à ce que montrent les séries télévisées, le modèle actuel de la criminalistique, où ces rôles sont occupés par une multitude d’acteurs différents, favorise plutôt une culture de silos * entre l’examen des scènes de crime et les analyses en laboratoire, et ce, au détriment d’un réel continuum [xii]. Ainsi, l’idée qu’un même individu prélève une trace d’ADN sur un corps, effectue ensuite les tests en laboratoire et enfin arrête et interroge un suspect n’est pas fidèle à la réalité. De plus, et toujours contrairement à ce que présente la fiction, les scientifiques criminalistes ne possèdent pour la plupart aucune réelle expérience en criminologie ou en techniques policières [xiii]. Ils sont souvent formés en sciences pures, comme la biologie, la chimie ou la physique, et ne se déplacent que rarement sur des scènes de crime pour les examiner. Cette tâche revient plutôt aux techniciens en scènes de crime, des policiers spécialement formés pour ce travail.

Parallèlement, la criminalistique est la discipline qui permet d’identifier un ou des suspects dans la grande majorité des enquêtes des diverses séries télévisées de type CSI. Pourtant, la littérature scientifique montre bien que, malgré son grand potentiel, la criminalistique est généralement réduite à la production de preuves destinées au tribunal et ne constitue pas toujours un élément central des enquêtes [xiv]. Au Québec, la criminalistique posséderait un rôle minime dans la résolution des affaires d’homicide. En fait, moins de 1 % des suspects auraient été identifiés par un apport de la criminalistique entre 1990 et 2001 ; des constats similaires ont également été faits dans plusieurs pays au cours des deux dernières décennies, notamment en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis, où moins de 10 % des affaires auraient été élucidées grâce à l’étude de la scène de crime [xv]. Ainsi, les témoins, les informateurs et la surveillance policière semblent plutôt constituer les facteurs qui contribuent à l’élucidation des crimes graves.

De plus, la fiction de type CSI montre une contribution presque instantanée de la criminalistique aux enquêtes policières. En l’espace de quelques heures, voire minutes, les scientifiques réussissent à identifier l’ADN d’un suspect. Cependant, les réels délais de réalisation des expertises forensiques sont loin de se rapprocher de ceux présentés dans la fiction, notamment en raison de la demande d’expertises toujours grandissante et des retards accumulés. Au Québec, les délais moyens de réalisation d’une expertise au Laboratoire des sciences judiciaires et de médecine légale variaient de 21 à 138 jours selon les secteurs d’analyse pour l’année 2014-2015. Aux États-Unis, l’étude d’un rapport du National Institute of Justice indique qu’en 2014, les délais moyens pour l’obtention de résultats d’analyse ADN variaient de 30 jours à parfois plus d’un an selon les différents laboratoires situés à travers le pays [xvi].

Une science infaillible ?

La science forensique est mise en scène dans la fiction de manière à être associée à une vérité absolue. En revanche, contrairement à ce que véhicule l’écran, plusieurs questionnements portant sur la criminalistique ont surgi depuis les 20 dernières années quant à sa capacité à fournir des éléments de preuve valides aux tribunaux [xvii]. En effet, trois récents rapports nord-américains remettent en question la validité empirique de certaines disciplines de la science forensique, telle que la comparaison d’empreintes digitales, de projectiles d’armes à feu et de marques de morsures, qualifiant notamment les pratiques en place de non rigoureuses et soulignant l’absence de revue par les pairs dans de nombreuses méthodes d’identification [xviii]. Les cas d’erreurs judiciaires, comme les identifications erronées basées sur l’ADN, rappellent également que la science forensique et le système de justice ne sont pas parfaits. D’ailleurs, l’organisme Innocence Project * a permis de faire innocenter depuis 2009 plus de 225 détenus qui avaient été accusés à tort aux États-Unis. De ce nombre, 116 affaires, soit plus de 50 % des cas, impliquaient une utilisation erronée de la science forensique [xix].

La fiction de type CSI, source de divertissement ralliant un large public, peut parfois avoir une part éducative. Elle peut aussi influencer la perception qu’ont certains téléspectateurs de la police scientifique, mais l’écart est important entre la fiction et la réalité. Dans l’espoir de voir les mêmes techniques diffusées à la télévision être utilisées, plusieurs personnes développent des attentes irréalistes envers l’utilisation de la criminalistique, attentes qui risquent d’influencer à leur tour les pratiques opérationnelles et stratégiques mises en place par la police scientifique. L’opposition entre obligation de moyens et obligation de résultats qui s’immisce dès lors dans le travail policier réitère la pertinence et même la nécessité d’une communication active entre la police, les laboratoires forensiques et le grand public.

 

Vincent Mousseau Programme de maîtrise en criminologie, Université de Montréal 

 

Références : 

[i] Smith, S. M., Patry, M. W. et Stinson, V. (2007). But what is the CSI Effect? How crime dramas influence people’s beliefs about forensic evidence. The Canadian Journal of Police & Security Services, 5(3), 187-195.

 

[ii] Cavender, G. et Deutsch, S. K. (2007). CSI and moral authority: The police and science. Crime, Media, Culture, 3(1), 67-81.

 

[iii] Busselle, R. W. (2001). Television exposure, perceived realism, and exemplar accessibility in the social judgment process. Media Psychology, 3(1), 43-67.

Podlas, K. (2006). The CSI Effect and other forensic fictions.Loyola of Los Angeles Entertainment Law Review, 27(2), 87-127.

Rhineberger-Dunn, G., Briggs, S. J. et Rader, N. E. (2016). The CSI Effect, DNA discourse, and popular crime dramas. Social Science Quarterly, 98(2), 532-547.

 

[iv] Schweitzer, N. J. et Saks, M. J. (2007). The CSI Effect: Popular fiction about forensic science affects the public’s expectations about real forensic science. Jurimetrics, 47(3), 357-364.

 

[v] Cole, S. A. et Dioso-Villa, R. (2009). Investigating the “CSI Effect” Effect: Media and litigation crisis in criminal law. Stanford Law Review, 61(6), 1335-1374.

 

[vi] Smith, Patry et Stinson, op. cit.

 

[vii] Rhineberger-Dunn, Briggs et Rader, op. cit.

 

[viii] Patry, M., Stinson, V. et Smith, S. (2008). CSI Effect: Is popular television transforming Canadian society. Dans J. Greenberg et C. Elliott (dir.), Communication in Question: Canadian Perspectives on Controversial Issues in Communication Studies (p. 291-298). Toronto, Ont. : Nelson College Indigenous.

 

[ix] Ribaux, O., Baylon, A., Lock, E., Delémont, O., Roux, C., Zingg, C. et Margot, P. (2010). Intelligence-led crime sceneprocessing. Part II: Intelligence and crime sceneexamination. ForensicScience International, 199(1), 63-71.

 

[x] Trahan, B. (2016). « Je suis persuadé qu’ils savent qui c’est ». Le Nouvelliste. Repéré à http://www.lapresse.ca/le-nouvelliste/justice-et-faits-divers/201612/08/01-5049540-je-suis-persuade-quils-savent-qui-cest.php

 

[xi] Chin, J. M. et Workewych, L. (2016). The CSI Effect. Oxford, Royaume-Uni : Oxford University Press.

 

[xii] Cavender et Deutsch, op.cit.

Kruse, C. (2010). Producing absolute truth: CSI science as wishful thinking. American Anthropologist, 112(1), 79-91.

 

[xiii] Kelty, S. F., Julian, R. et Ross, A. (2013). Dismantling the justice silos: Avoiding the pitfalls and reaping the benefits of information-sharing between forensic science, medicine and law. Forensic Science International, 230(1-3), 8-15.

 

[xiv] Ribaux, O., Crispino, F., Delémont, O. et Roux, C. (2016). The progressive opening of forensic science toward criminological concerns. Security Journal, 29(4), 543-560.

 

[xv] Ribaux, O. (2014). Police scientifique. Le renseignement par la trace. Lausanne, Suisse : Presses polytechniques et universitaires romandes.

 

[xvi] Bradbury, S.-A. et Feist, A. (2005). The Use of Forensic Science in Volume Crime Investigations: AReview of the Research Literature.Londres, Royaume-Uni : Research Development and Statistics Directorate, Home Office.

Brodeur, J.-P. et Ouellet, G. (2005). L’enquête criminelle. Criminologie, 38(2), 39-64.

Mucchielli, L. (2006). L’élucidation des homicides : de l’enchantement technologique à l’analyse du travail des enquêteurs de police judiciaire. Déviance et société, 30(1), 91-119.

Wellford, C., Cronin, J., Brandl, S., Bynum, T., Eversen, T. etGaleria, S. (1999). An Analysis of Variables Affecting the Clearance of Homicides: A Multistate Study.Washington, D. C. : Justice Research and Statistics Association.

 

[xvii] Laboratoire des sciences judiciaires et de médecine légale. (2015).Rapport annuel 2014-2015. Repéré à http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/laboratoire/rapport_annuel/2014-2015.pdf

National Institute of Justice (NIJ), US Department of Justice, Office of Justice Programs et United States of America. (2015). FY14 DNA Backlog Reduction Program Abstracts. (Publication noNCJ 249115). Repéré à https://www.ncjrs.gov/pdffiles1/nij/249115.pdf

 

[xviii] Ribaux, O., Roux, C. etCrispino, F. (2016). Expressing the value of forensic science in policing. Australian Journal of Forensic Sciences, 1-13. Repéré à http://www.tandfonline.com/eprint/azajSJcdJqR2U356Shg5/full

 

[xix] National Research Council. (2009). Strengthening Forensic Science in the United States : A Path Forward. Washington, D.C. : The National Academies Press. https://doi.org/10.17226/12589

 

[xx] Innocence Project. (2016). The Cases & Exoneree Profiles. Repéré à https://www.innocenceproject.org/cases/