Vous en avez assurément entendu parler. Vous y avez peut-être même contribué en partageant dans votre entourage une nouvelle ici et là. La propagation des fausses nouvelles, dont l’ampleur s’est révélée jusqu’à tout récemment sans précédent, est dorénavant l’affaire de tous.

Alors qu’il y a quelques années à peine encore, notre utilisation des médias (radio, télévision, etc.) était plutôt passive, nous sommes passés aujourd’hui, avec l’arrivée des médias numériques, à un mode actif où tout un chacun peut produire et diffuser de l’information, devenant ainsi son propre média. Jamais encore n’avons-nous eu accès à autant d’informations provenant de sources aussi diverses.

Selon Normand Landry, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éducation aux médias et droits humains, il y a là un paradoxe. Entouré, voire submergé par l’information, il y a encore étonnamment peu d’initiatives qui nous permettent de prendre du recul et de nous montrer critiques face à ce flot en continu d’informations. 

Résultat, il est souvent difficile de départager le vrai du faux, surtout quand nous ne sommes pas nous-mêmes outillés pour le faire. D’où tout l’intérêt de se tourner vers l’éducation aux médias, une approche remontant aux années 1940-1950 lorsque de célèbres penseurs, comme Marshall McLuhan, ont commencé à s’intéresser à l’influence des médias dans nos vies.

Alors qu’il existe plusieurs initiatives au Canada anglais permettant d’acquérir des habiletés afin de nous faire critiques à l’égard des contenus médiatiques — celles de l’Ontario sont même de renommée internationale —, le Québec traînerait de la patte dans ce domaine. « Les initiatives du Québec sont méconnues ou quasi inexistantes, affirme en effet le chercheur dans l’ouvrage collectif L’éducation aux médias à l’ère du numérique : entre fondements et renouvellement, qu’il a dirigé avec la doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal, Anne-Sophie Letellier.

Ce livre, qui rassemble les propos de nombreux intervenants du milieu de l’éducation et des communications, a tout ce qu’il faut pour devenir la référence en matière d’éducation aux médias tant les thèmes couverts sont pertinents et l’ancrage, de son temps, avec une large part donnée aux enjeux découlant de l’avènement et de l’utilisation des médias numériques.

Ainsi, dans la première partie, le lecteur apprend entre autres :

  • Que le contexte médiatique d’aujourd’hui est similaire à celui du temps de la télévision puisque la société fait face aux mêmes questions idéologiques que sont l’égalité, la diversité et la justice (Wilson et Hoeschsmann).
  • Que si l’éducation aux médias a traditionnellement visé l’école, les parents ont aussi une responsabilité importante dans l’acquisition de ces habiletés par les enfants, d’autant que les enseignants se sentent souvent dépassés par le déferlement des nouveautés apparaissant sur le marché tandis que leurs élèves s’autoéduquent et construisent en parallèle leur propre usage des médias (Agbobli).
  • Que l’intégration de cette discipline au Programme de formation de l’école québécoise est un gain important, mais qu’elle pourrait être bonifiée — les références sont plutôt rares dans le domaine des mathématiques, sciences et technologies, par exemple — pour guider davantage les enseignants dans leur pratique (Bégin et Landry). D’autant que ceux-ci se sentent souvent démunis pour l’enseigner n’ayant eu aucune formation spécifique en éducation aux médias à l’université ou même lors d’activités de perfectionnement professionnel (Richard).
  • Que les principes de la littératie médiatique traditionnelle enseignée actuellement aux jeunes les aident à se forger un regard critique sur les médias, mais qu’ils sont peu efficaces quand vient le temps d’apprendre à utiliser les médias numériques de manière avisée, sécuritaire et éthique en lien avec les nouveaux enjeux qu’ils soulèvent, comme la cyberintimidation, la cybersécurité, etc. (Plante).

Dans la seconde partie de ce même ouvrage, la place est davantage faite aux enjeux et perspectives soulevés par l’éducation aux médias.

Par exemple, devrait-elle servir à produire de meilleurs citoyens ? Si plusieurs voient dans cette vision de l’éducation aux médias sa justification première, d’autres la contestent, démontre Raymond Corriveau (Citoyenneté et action sociale).

Simon Tremblay-Pepin prône quant à lui une attitude critique à l’égard des médias d’information, axée notamment sur la compréhension du pouvoir qu’ils détiennent au sein de la société et de leur importance dans nos vies (apprendre à douter des médias).

Pour Guy Amiot, les principes éthiques qui sous-tendent le journalisme et qui résultent en un ensemble de normes de qualité à respecter (notamment, l’indépendance, la recherche de vérité et le respect des droits de la personne) pourraient aussi servir de critères pour le public afin de juger de la qualité d’une information.  

Enfin, Anne-Sophie Letellier, codirectrice de l’ouvrage, se penche sur la littératie technologique visant à initier entre autres les jeunes au codage informatique de façon à mieux comprendre les relations de pouvoir façonnant les environnements numériques avec lesquels ils interagissent.

Cet ouvrage plaira certainement aux éducateurs, aux enseignants et aux décideurs qui y verront une revue intéressante de l’histoire de l’éducation aux médias à travers le temps, ici et ailleurs, et des pistes de réflexion qu’elle suscite aujourd’hui avec l’avènement des médias numériques.

Le public ne sera pas en reste. Pour qui s’intéresse à l’impact des médias traditionnels et numériques dans la société — mais qui se questionne également sur sa propre utilisation des médias (et celle de son entourage !) — y trouvera aussi son compte.

Enfin, pour la journaliste que je suis, la lecture de ce livre m’a confirmé la pertinence des pistes de solution lancées plus tôt cette année à l’Agence — la création du Détecteur de rumeurs avec ses volets de vérification des faits et d’éducation aux médias —, mais surtout, elle m’a amenée à réfléchir plus avant au rôle que doivent jouer les médias d’information dans cette lutte à la désinformation. À suivre !