Restaurer la confiance dans les médias ne se fera certainement pas en confiant aux adeptes de l’extrême-droite ou de l’anti-vaccination le soin de décider pour les autres de ce qu’est une source crédible. C’est pourtant ce qu’a suggéré cette semaine le milliardaire Elon Musk, en contribuant à sa façon à accroître la confusion entre une fausse nouvelle et une opinion.

Son idée consisterait en effet à laisser aux internautes le soin de déterminer ce qu'est un média fiable ou une source crédible : or, ce n’est non seulement pas comme ça qu’Internet fonctionne  — rappelez-vous: lors des élections américaines, les fausses nouvelles ont été plus populaires que les vraies — mais ce n’est jamais comme ça que la circulation de l’information a fonctionné — rappelez-vous : dans toute fête de famille, c’est l’oncle qui parle le plus fort qui finit par prendre tout le plancher, mais ça ne nous apprend rien sur la validité de ses arguments.

Pourtant, alors que ceci relève de l’évidence, alors que, dans l’absolu, la définition d’une fausse nouvelle fait l’unanimité — une fausseté, c’est une fausseté — on voit le brouillard être épaissi par ceux qui ont tout intérêt à l’épaissir : que ce soit Trump — dans ce que des auteurs appellent « l’attaque contre la réalité » — lorsqu'il qualifie tout média qu’il n’aime pas de « fake news », ou que ce soit un ministre québécois qui, il y a deux mois, lançait la même accusation à propos de commentaires qu’il n’aimait pas, ou à présent Elon Musk, mécontent de reportages qui ne lui sont pas aussi favorables que d’habitude.

Au milieu de tout ça, le simple citoyen se sent triplement autorisé à crier « fausse nouvelle » dans des contextes où ça n’a rien à voir. Lui qui avait, de longue date, du mal à distinguer le fait et l’opinion, voit la confusion grossie, pour le plus grand plaisir du désinformateur de service, à qui ça permet de braquer le projecteur sur le média, plutôt que sur ses propres gaffes.

En journalisme, c’est pourtant clair :

  • Un fait est quelque chose qui repose sur du tangible: une donnée qui peut être vérifiée — « 97 % des études publiées par des climatologues arrivent à la conclusion que la Terre se réchauffe ».
  • Une opinion est une interprétation — « le réchauffement climatique est un canular inventé par les climatologues pour justifier leurs fonds de recherche ». Une opinion ne peut pas faire l’objet d’une vérification des faits : ce sont les faits sur lesquels elle s’appuie — s’il y en a — qui, eux, peuvent être vérifiés.

J’ai vu passer dans les deux dernières années beaucoup d’efforts pour tenter de définir ce qu’est une fausse nouvelle… Mais rarement ai-je vu des efforts pour définir ce que N’EST PAS une fausse nouvelle. Or, c’est là qu’est le problème. C’est là qu’il y a un gros travail d’éducation à faire et Elon Musk, qui n’est pas le moindre des « influenceurs », vient de tirer la sonnette d'alarme, parce que s'il met à exécution son idée, on est tous dans le trouble.

Faire comprendre qu’une opinion ne sera jamais une fausse nouvelle, c’est ça qui va faire toute la différence du monde entre le succès ou l’échec du travail des vérificateurs de faits comme le Détecteur de rumeurs, ainsi que des efforts d’éducation aux médias comme celui-ci et de toutes les tentatives en cours aux quatre coins du monde pour élever l’esprit critique du citoyen.

À l’inverse, chaque fois que ce citoyen s’avère incapable de distinguer le fait de l’opinion, on est dans une impasse : ça signifie que toutes les opinions ont une valeur égale. Et dans une société où toutes les opinions ont une valeur égale, il ne sert à rien de débattre, puisqu’à chaque « fait probant » peut être opposé un soi-disant « fait alternatif ». C'est seulement si le citoyen est capable de comprendre qu’une opinion ne peut pas être vérifiée alors qu’un fait peut l’être, qu'on avance dans la bonne direction. Les faits permettent de construire des zones de consensus à partir desquelles, ensuite, on peut débattre.

Selon un sondage de l’Université Monmouth publié au début d’avril, pour 65 % des Américains, une fausse nouvelle, ça peut aussi être « quels choix éditoriaux font les médias sur ce qu’ils choisissent de couvrir ».  Le travail d’éducation à faire, il est là, et ça urge.  

Les Français qui travaillent sur l’éducation aux médias ont reconnu le problème. Ils citent par exemple l’historien Jerôme Grondeux, pour qui il faut « savoir distinguer entre le fait et l’interprétation, entre ce qui relève des faits établis, des faits prouvés, et ce qui relève de la manière dont on explique les faits ».

Bref, ce qu’il nous faut, à ce stade de l’évolution du mouvement international de fact-checking, ce n’est pas une définition de ce qu’est une fausse nouvelle. C’est une définition de ce qu’elle n’est pas :

Une fausse nouvelle, ce n’est pas une opinion avec laquelle on est en désaccord, ce n’est pas une interprétation des faits qui nous irrite et ce n’est pas une ligne éditoriale qu’on n’aime pas.