La dernière décennie a été faste pour les scientifiques qui étudient le Nord : grâce à l’Année polaire internationale de 2007-2008, leurs connaissances ont fait un bond en avant. Quant à savoir si ces connaissances nouvelles rendront nos politiques plus sages, la question reste ouverte.

La semaine dernière avait lieu à Montréal un congrès faisant le bilan de l’Année polaire, quatrième du nom en 130 ans. Regard sur les connaissances scientifiques, mais regard également vers l’action : agir, au niveau politique, pour atténuer l’effet du dégel de la calotte polaire; agir alors que les régions polaires acquièrent soudain une valeur économique accrue; et agir enfin, pour convaincre les décideurs... de l’urgence d’agir face aux changements climatiques.

À l’émission cette semaine, Louis Fortier, de l’Université Laval, qui fut l’une des vedettes de ce congrès. Après la manne pour les spécialistes de cette région, faut-il craindre la disette? Louis Fortier a également lancé un appel à ses collègues pour qu’ils sortent de leur tour d’ivoire : une nécessité en notre époque où les climatologues sont plus que jamais la cible d’attaques par des experts de la désinformation, renchérit le Britannique Chris Rapley.

La présence inuit était notable à ce congrès, un signe que les temps changent. Notre journaliste Mariève Paradis a assisté à un atelier où deux représentants de l’industrie pétrolière, venus présenter leurs plans pour l’Arctique, ne l’ont pas eu facile. Et l’Américain Lawrence Hamilton nous parle d’une corrélation très nette entre le fait de se soucier du sort de l’Arctique... suivant qu’on soit de gauche ou de droite.

Nos invités :

  • Louis Fortier, de l’Université Laval, à qui on doit notamment le réseau ArcticNet, qui a mis en commun des chercheurs des sciences naturelles, de la santé et des sciences sociales
  • Melanie Weber, de l’Université de Tasmanie, spécialiste des systèmes politiques et légaux qui encadrent la coopération internationale dans l’Arctique et l’Antarctique.
  • Chris Rapley, du Collège universitaire de Londres, pour qui le contexte des changements climatiques et des attaques contre les scientifiques implique que ces derniers doivent participer davantage au débat public.
  • Lawrence Hamilton, sociologue à l’Université du New Hampshire, dont la dernière recherche conclut que plus on est à droite du spectre politique, et moins on se soucie du sort de l’Arctique

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Je vote pour la science est diffusée le mardi à 11h à Radio Centre-Ville (102,3 FM Montréal). Vous trouverez sur cette page des liens vers les émissions précédentes. Pour en savoir plus sur l'initiative Je vote pour la science, rendez-vous ici. Vous pouvez également nous suivre sur Twitter et nous télécharger sur iTunes.

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Transcription partielle de l’émission

Isabelle Burgun (IB) : Pascal, tu as passé une partie de la semaine dernière au congrès qui faisait le bilan de l’Année polaire, un événement international. C’est en partie sous l’égide des Nations Unies, et ça réunissait plus de 2000 personnes venues de 60 pays, au Palais des congrès de Montréal.

Mais d’abord, dis-nous : pourquoi une année polaire et pourquoi est-ce qu’on devrait s’y intéresser?

PL : C’est vrai que parce qu’on ne connaît en général personne là-bas, et parce que c’est très loin, on a tendance à oublier à quel point ça nous influence. Par exemple, tu te rappeles de la canicule du mois de mars? Les météorologues nous expliquent qu’elle était la conséquence d’une convergence d’événements rares s’étant produits au-dessus de l’océan Arctique. Les scientifiques disent donc qu’on a grandement intérêt à comprendre ce qui se passe là-bas, parce que des canicules au mois de mars, il va y en avoir d’autres.

IB : Mais il n’y a pas juste la science, il y a aussi la politique.

PL : La calotte polaire dégèle, et à mesure que l’océan arctique va devenir accessible aux navires, on va peut-être y extraire du pétrole et du gaz, et ça pourrait créer des tensions entre les pays qui se partagent la région. Ça va aussi en créer avec les autochtones s’ils ne sont pas consultés. Et c’est sans compter qu’un déversement pétrolier dans une région aussi difficile d’accès serait catastrophique.

En plus, il y a le contexte des changements climatiques : ça a souvent été dit, peu importe de combien de degrés la Terre va se réchauffer dans le prochain siècle, dans le grand nord, l’augmentation va être encore plus élevée. Et les effets seront encore plus dramatiques...

IB : ...et ils commencent déjà...

PL : Le permafrost, le sol qui était jadis gelé en permanence, fond dans de plus en plus d’endroits : en Alaska, en Russie et dans le grand nord canadien, on a des bâtiments qui s’effondrent et des routes qui deviennent impraticables. Sur la mer, près des côtes, la glace disparaît au printemps beaucoup plus tôt qu’avant...

IB : Et évidemment, les premiers à en vivre les conséquences sont les peuples du Nord. Leur mode de vie traditionnel est compromis, ainsi que l’alimentation, quand ils ne sont plus capables de s’aventurer sur la glace. Et en plus, si jamais il y a de l’exploitation pétrolière, ils vont être aux premières loges.

PL : Il y avait d’ailleurs beaucoup de représentants Inuits au congrès de l’Année polaire la semaine dernière à Montréal. C’est un progrès, parce qu’il y a 50 ans, on n’aurait même pas pensé à les consulter. Mais dans beaucoup de leurs témoignages, on sentait une certaine impuissance face à des décisions qui sont prises loin de chez eux. À Montréal, ou à Ottawa, ou à Washington...

IB : Le titre du congrès était assez intriguant : De la connaissance à l’action.

PL : Ce que ça veut dire, c’est que c’était un congrès scientifique, donc on venait y partager des connaissances. Mais ce n’était pas juste ça. Différentes sessions étaient sous le thème de la volonté d’action. Agir, au niveau politique, pour toutes les raisons qu’on vient de dire. Ça concerne au premier plan les politiciens dont les décisions dans les prochaines années vont déterminer l’avenir des régions polaires, et ça concerne tous ceux qui sont en mesure d’influencer les politiciens.

Et c’est dans ce contexte, que les scientifiques doivent se demander s’ils peuvent continuer à se contenter de juste faire des recherches, ou s’ils ne devraient pas, eux aussi, descendre dans l’arène, se prononcer publiquement.

C’est un des messages qu’a lancé un des acteurs de ce congrès, Louis Fortier, de l’Université Laval, avec qui on va parler dans un instant.

IB : Il est peut-être important de signaler que l’Année polaire internationale a une longue tradition. Plus de 130 ans?

PL : C’est un savant autrichien qui avait lancé l’idée au 19e siècle, Karl Weyprecht, et la première Année polaire internationale a eu lieu en 1882. Elle réunissait 12 pays, et son but était déjà celui d’aujourd’hui : créer une collaboration internationale, parce qu’on se rendait bien compte, déjà à cette époque, qu’on n’arriverait jamais à étudier adéquatement ces régions difficiles sans que tout le monde y mette un peu du sien.

L’Année polaire dont on parle maintenant était la 4e, elle a eu lieu en 2007-2008, et le congrès de Montréal en était le bilan. C’est-à-dire qu’on y a fait le point sur l’état des nouvelles connaissances sur les glaces, l’océan, l’atmosphère, autant en Arctique qu’en Antarctique, et on y a réfléchi, sur des programmes d’action concrets qui influenceront les futures politiques —ou du moins, les scientifiques espèrent que ça influencera.

(pause)

PL : Avec nous pour revenir sur cette semaine qui a sans doute constitué pour lui un moment important de sa carrière, Louis Fortier, du département de biologie de l’Université Laval, spécialiste de la biologie marine dans les mers froides, mais surtout, quelqu’un qui est pratiquement devenu un ambassadeur de l’Arctique à lui tout seul.

(écoutez la première partie de l’entrevue avec Louis Fortier à la 4e minute en cliquant sur l’icône audio ci-haut)

Entrevue avec Chris Rapley

PL : M. Fortier, un collègue britannique à vous, Chris Rapley, du Collège universitaire de Londres, tenait dans une des sessions un discours où lui aussi dit que les scientifiques et les climatologues en particulier, devraient s’engager davantage dans le débat public. Il dit aussi que les scientifiques ont été très naïfs de croire qu’il suffirait produire davantage de connaissances pour convaincre ceux qui refusent de croire au réchauffement climatique.

Chris Rapley (CR) : Tout d’abord, il est important de dire qu’en Grande-Bretagne, il y a encore un appui assez fort. David Cameron, l’actuel premier ministre, a dit qu’il veut avoir l’administration la plus verte. Politiquement, l’appui est encore fort.

Ce qui m’inquiète, c’est que nous voyons cet appui faiblir. La raison, c’est qu’il y a une campagne continue, persistante, et bien organisée, du type « les scientifiques ne sont pas certains ». Ou bien, « la science est fausse ». Ou bien, « les solutions proposées sont trop coûteuses » ou « pas réalistes ».

Notre interprétation est que cette campagne est largement menée par un ordre du jour idéologique. Si vous êtes quelqu’un qui croit dans un libre-marché capitaliste sans réglementation, alors tout votre système de valeurs s’oppose à l’idée qu’il y ait une réglementation....

C’est un champ de bataille idéologique et la communauté scientifique doit être plus cohérente en reconnaissant son existence.

PL : Les climatologues ont-ils été naïfs en croyant qu’en produisant davantage de connaissances, ils finiraient par convaincre les sceptiques?

CR : Oui, absolument. Donner plus d’informations à quelqu’un qui est déterminé à ne pas accepter les conclusions ne fait que le mettre plus en colère.

Celui qui m’inquiète, c’est le modéré, la personne raisonnable, celle qui n’est pas sûre si c’est vrai ou faux, pas sûre du niveau jusqu’auquel elle doit s’engager.

Ce qui m’inquiète, c’est que le soutien dans ce groupe modéré, s’érode lentement. Il y a 5 ans, il aurait été impensable pour quelqu’un de dire, dans un dîner ou dans un pub, ou dans une conversation dans le train, « je crois que la science du climat est corrompue, malhonnête et un canular. »

Alors qu’aujourd’hui, les gens se sentent autorisés à émettre cette opinion, parce qu’elle devient de plus en plus répandue. Parce que ce message est pompé continuellement, par des individus, par des médias, des groupes d’intérêt, par des gens qui y croient. Et la communauté scientifique ne contre-attaque pas.

Alors la communauté scientifique a été très naïve, à mon avis, en croyant qu’en disant simplement aux gens ce qui a été découvert, ils l’accepteraient.

En fait, c’est pire que ça. L’expérience pénible qu’ont eu beaucoup de scientifiques ces dernières années, c’est d’avoir été brûlés, soit en étant mal cités dans les médias, ou pire, en étant attaqués violemment par des gens dont l’idéologie les amène à croire que c’est un canular.

Beaucoup de scientifiques disent maintenant, j’ai déjà un job, je ne veux pas être impliqué dans tout ça. Même ceux qui croient qu’ils devraient le faire individuellement, se rendent compte qu’ils ne peuvent pas le faire sans un argumentaire cohérent à raconter.

PL : Vous dites qu’il faut privilégier le dialogue, plutôt que le débat.

CR : Dans un débat, vous mettez quelqu’un dans le coin bleu, quelqu’un dans le coin rouge, et l’audience aime le sport : elle veut savoir qui va gagner. La règle du jeu, c’est de gagner. On suppose que l’un des deux a raison, l’autre a tort.

Un scientifique tend à être perturbé par ça, parce qu’il voit sa légitimité dans l’utilisation des règles de logique seulement. Rester loin de l’émotion, de la rhétorique, de la propagande.

Alors que très souvent, le scientifique va se retrouver devant quelqu’un qui n’obéit pas à ces règles, qui utilise plutôt les règles d’un combat politique, où le scientifique ne peut pas gagner de toutes façons.

Dans un dialogue, vous avez une dynamique complètement différente. Vous prenez pour acquis que tout le monde a une contribution à apporter. Vous commencez par explorer les choses sur lesquelles vous vous entendez. Et souvent, vous trouvez des points communs sur beaucoup de sujets.

Donc, le dialogue offre une dynamique complètement différente. Ce n’est pas un format compétitif. Mais, bien sûr, c’est moins amusant pour les gens qui vont l’entendre à la radio ou le regarder à la télé.