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Les leçons du Tamiflu: tout publier

Agence Science-Presse, le 17 avril 2014, 7h36

(Agence Science-Presse) Une semaine après que l’efficacité douteuse du médicament Tamiflu ait fait le tour du monde, on reste avec deux questions: combien d’autres douteux comme lui? Et les doutes émis depuis 2009 ont-ils assez choqué pour qu’il soit finalement obligatoire de publier toutes les données sur un médicament?

Les leçons du Tamiflu: tout publier
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Les leçons du Tamiflu: tout publier

L'étude: Cochrane Collaboration et British Medical Journal, Tamiflu & Relenza: How effective are they?, 10 avril 2014.

• Scott Gavura, «New Evidence, Same Conclusion : Tamiflu only modestly useful for influenza», Science-Based Medicine, 11 avril 2014.

• Dossier du British Medical Journal: la campagne Tamiflu.

• Peter Doshi et al., «The imperative to share clinical study reports : recommendations from the Tamiflu experience», PLOS Medicine, 10 avril 2012.

Sur la nécessité de publier l’ensemble des données en médecine:

Nos articles sur le sujet:

Personne ne veut publier des résultats négatifs (2006)
Pour des essais cliniques plus ouverts (2006)
Recherche: un appel à la transparence (2009)
Pour l'accès libre, mais pas tout à fait (2013)
Médicaments : les études qu’on préfère ne pas publier (2013)

Les billets de nos blogueurs sur le sujet:

L’enregistrement des essais médicaux (2011)
Un gouvernement, des chercheurs (2012)
Le Tamiflu, un médicament controversé (2013)

Un rappel. En 2009, le gouvernement américain a dépensé à lui seul un milliard et demi de dollars pour entreposer le Tamiflu, en vue d’une grippe qui s’annonçait rude —et dans un contexte où des grippes aviaires provoquaient de vives inquiétudes. Or, la nouvelle de la semaine dernière, c’est que s’il y avait bel et bien eu pandémie de grippe en 2009, le médicament n’aurait pas été plus efficace que les médicaments traditionnels pour traiter la grippe.

Cette nouvelle n’en est pas vraiment une: des soupçons ont été soulevés dès 2009 par les autorités américaines de la santé elles-mêmes (la FDA), à la lumière d’études qui allaient déjà dans ce sens. Mais il y manquait des données probantes, et c’était là le problème, qui n’a été résolu que quatre ans plus tard.

En gros, l’étude de 500 pages signée par le groupe Cochrane et publiée le 10 avril, dit que:

  • le Tamiflu réduit la durée moyenne des symptômes de 7 à 6,3 jours, ce qui n'est pas significatif;
  • ne réduit pas le nombre d’hospitalisations;
  • réduit de façon significative le nombre de pneumonies;
  • ne semble pas prévenir l’occurrence de pneumonies chez les enfants;
  • augmente les risques d’effets secondaires (nausées, maux de tête).

S’il a fallu quatre ans pour passer des soupçons aux données probantes, c’est parce que la compagnie Roche, qui fabrique le Tamiflu, faisait de la résistance en retardant le dévoilement des données de ses essais cliniques —les bons comme les mauvais. Ce qui, il faut le souligner, n’était en rien illégal: il n'existe pas d'obligation internationale pour publier la totalité des données sur la totalité des essais d'un médicament . Et c’est ce fait, davantage que l’attitude de la compagnie Roche, que critique aujourd’hui sévèrement le médecin et blogueur britannique Ben Goldacre:

Le plus gros scandale est que Roche n’a violé aucune loi en retenant l’information sur l’efficacité de son médicament. En fait, les méthodes et les résultats des essais cliniques des médicaments que nous utilisons continuent d’être couramment et légalement cachés aux médecins, chercheurs et patients. C’est simplement une malchance pour Roche que le Tamiflu soit devenu, arbitrairement, le symbole de cette histoire de données disparues.

De là à conclure qu’il n’y avait pas de raison pour entreposer ces médicaments en 2009, c’est toutefois hâtif, répond par exemple l’expert britannique en infections respiratoires Peter Openshaw: «nous devons exiger des tests cliniques mieux conçus et davantage de transparence mais nous ne devons pas oublier la preuve accumulée qui soutient l’usage d’antirétroviraux». D’autres reprochent au groupe Cochrane d’être allé au-delà de son mandat en faisant de son étude sur l’efficacité douteuse du Tamiflu une quasi-croisade contre Roche.

«Collaboration Cochrane» est une coalition de chercheurs basée en Angleterre, qui se donne notamment pour mission de passer en revue les études médicales sur un médicament. Depuis quatre ans, ce groupe est effectivement devenu le moteur de la lutte pour l’obtention des données complètes de la totalité des tests cliniques sur le Tamiflu, avec l’appui du British Medical Journal, une des revues médicales les plus citées du monde.

Même ceux qui reprochent à Cochrane d’avoir été trop militant reconnaissent par contre que cette lutte de quatre ans a contribué à mousser l’idée que tous les tests cliniques, réussis ou non, complétés ou non, devraient être obligatoirement publiés, et rassemblés dans une ou des bases de données communes. La campagne AllTrials, co-fondée par Ben Goldacre en 2013, s’inscrit dans cette mouvance.

Dès 2009 en fait, la mauvaise volonté de Roche était devenue un cas-type pour ceux qui faisaient la promotion de cet accès libre aux données des essais cliniques, d’autant qu’il était clair, à la lumière des résultats mitigés, que les avantages du Tamiflu étaient variables d’une étude à l’autre.

En Amérique du Nord, tout essai clinique, qu'il ait été mené à bien ou non, doit être enregistré dans la base ClinicalTrials.gov. Une pression qui est venue du constat, plusieurs années avant l’histoire du Tamiflu, que l’industrie publie beaucoup moins souvent ses résultats... lorsque ceux-ci lui sont défavorables.