Science et politique: la guerre des faits
Le journalisme fait-il fausse route en continuant à promouvoir l’objectivité comme idéal? Les journalistes politiques ont de quoi en débattre jusqu’à la fin des temps. Mais les journalistes scientifiques pourraient leur apprendre un truc ou deux: tous les faits n'ont pas une valeur égale.
Dans l’absolu, on s’entend pour dire que la parfaite objectivité n’existe pas : nous ne sommes pas des machines, mais des êtres faits de passion, avec d’inévitables biais.
Mais campagne présidentielle aidant, les journalistes politiques américains sont confrontés depuis un mois à une variante inédite du vieux débat : non pas l’objectivité est-elle possible, mais plutôt : est-ce vraiment le rôle du journaliste que de dépister chaque fausseté avancée par un politicien?
La logique tendrait à dire que oui. De fait, cette année, plus de médias que jamais ont lancé des rubriques de « fact checking » (vérification des faits). Ce sont des initiatives solides, inspirées par le succès de PolitiFact : celui-ci fut le premier, en 2007, à décortiquer des affirmations politiques et à remonter systématiquement à la source, pour donner une note —vrai, demi-vérité, faux, etc. PolitiFact a même décroché un Pulitzer en 2009, la plus haute récompense en journalisme aux États-Unis.
Mais dépister chaque fausseté est un effort qui, aussi louable soit-il, atteint lui aussi ses limites, s'est ouvert le 9 octobre le journaliste Michael Sherer, du Time. Toutes les faussetés, erreurs et omissions n’ont pas une valeur égale. Or, en les traitant de cette façon, on crée l’illusion de pouvoir en arriver mathématiquement à découvrir « le candidat qui dit la vérité ».
J’adorerais pouvoir vous dire que Mitt Romney nous trompe plus que Barack Obama ou vice-versa. Le problème est qu’il n’existe aucun mécanisme pour porter ce devoir sacré en temps réel. De plus, je crois pouvoir dire avec confiance que la probabilité que quelqu’un dise savoir qui ment davantage est directement reliée à ses propres biais partisans.
Tous ses collègues ne sont pas d’accord, mais tous sont obligés d’admettre que ces rubriques de vérification des faits frappent cette année un mur : même dans le cas des erreurs les plus grosses, le fait que des journalistes les aient soulignées... ne change rien. Le candidat continue à utiliser le chiffre erroné ou trompeur.
« Nous n’allons pas laisser notre campagne être dictée par ces vérificateurs de faits », a déclaré sans rire un membre de l’équipe Romney au Time.
Y aurait-il quelque petit détail qu’on aurait négligé, en concevant ces rubriques?
C’est là que le journaliste scientifique pourrait intervenir. D’une part, a été oubliée une pénible réalité : apporter des données factuelles ne suffit pas à faire changer d’idée quelqu’un.
Mais par-dessus tout, il y a ce gros avantage que la science détient sur la politique : elle n’est pas censée s’appuyer sur des opinions, parce qu'on a appris que tous les « faits » n'avaient pas la même valeur. Le journaliste scientifique a appris qu’il fait mal son travail s’il se contente de rapporter « le pour et le contre » —Untel a donné ce chiffre, qu’en pensez-vous— sans soupeser le poids relatif de chacun. Autrement dit, certaines études, comme certains faits, ont plus de poids que d’autres.
Bien sûr, il y a des exceptions. En particulier lorsque l’enjeu scientifique se révèle un enjeu politique, comme cette dispute autour de l’étude anti-OGM de Gilles-Eric Séralini : si le chercheur lui-même s’arrange dès le début pour amener le débat dans l’arène médiatique plutôt que scientifique, la politique prend le pas sur la raison, et les données scientifiques deviennent purement accessoires.
Mais en général, le journaliste scientifique peut compter sur le fait qu’un véritable débat scientifique ne se résumera pas à essayer de mesurer « celui qui ment le plus souvent ». Il existe un processus par lequel les faits les plus solides finissent par émerger et par rallier un ensemble de scientifiques.
Croyez-vous que les journalistes politiques pourraient s’inspirer de ce processus pour améliorer leur travail et nous donner des campagnes électorales plus intéressantes?
3 commentaires
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par Pascal Lapointe
il y a 30 semaines
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Je suis pas mal d'accord avec vous, le rôle des journalistes dans tout ça est à définir. J'apporterais juste une nuance, mais importante, sur l'opinion versus les faits: la solidification d'une opinion dépend de facteurs d'abord subjectifs, même émotifs: les gens qu'on fréquente, la vigueur de leurs propres opinions, le groupe auquel on s'identifie, etc. (voir les hyperliens dans ce texte). À l'inverse, la solidification d'un fait, en science, dépend largement des facteurs les plus neutres possible: des données sont publiées, d'autres chercheurs tentent de reproduire les résultats, etc. Ce n'est pas un processus parfait, il n'est pas infaillible, mais il est certainement moins faillible que nos opinions politiques, n'est-ce pas? |
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par ThomasSchumpp
il y a 30 semaines
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Tout à fait d'accord mais c'est ce qui rend la politique plus rigolote que la science ;-) (humour !) |
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Qu'il nous faille un journalisme politique capable de reconcentrer et réintéresser les campagnes électorales est pour moi une évidence !.
Par contre, il y a un parallèle ambigu entre vos 2 derniers paragraphes : ce qui solidifie un fait scientifique, c'est la communauté des scientifiques et son système de "communication-validation", et non pas les journalistes (même scientifiques) !
Donc, si on veut comparer au domaine politique, ce ne serait pas aux journalistes politiques de faire ce travail.
En plus, on pourrait tout à fait considérer qu'en politique, la "solification" d'une opinion suit un processus plutôt similaire à celui des faits en sciences ??? Ce qui solidifie une opinion, c'est l'adhésion qu'elle remporte auprès des autres porteurs d'opinions (les autres politiciens, les partis, ...) et finalement les électeurs.
A mon sens, là où les journalistes peuvent jouer un rôle, ce n'est pas tant dans la validation des faits énoncés que dans le tri entre opinions et faits, entre choix et nécessité, ... En soulignant ces différences, les médias pourraient forcer les politiques à proposer des CHOIX assumés comme tels, plutôt qu'à faire ce qu'ils font de plus en plus, à savoir, chercher une caution intemporelle, objective, ... voir scientifique ! à leur opinion.