En janvier 2008, je suis allé avec une collègue journaliste en Caroline du Nord, assister à un congrès scientifique appelé alors Science Blogging : bloguer en science. J’y étais à nouveau en 2012 et, dans l’intervalle, c’était devenu une communauté.

Ceci est une adaptation en français de la présentation donnée à l’atelier sur les blogues de science du congrès annuel de la Canadian Science Writers Association, le 7 juin à l’Université McGill, Montréal.

Lorsque je dis que dans l’intervalle, c’était devenu une communauté, j’entend qu’en 2012, le vieux débat « êtes-vous un journaliste ou un blogueur » n’était plus du tout à l’ordre du jour de ce congrès, devenu entretemps Science Online. Non seulement l’antagonisme exprimé quatre ans plus tôt par certains blogueurs —vous, journalistes, allez disparaître et nous, blogueurs, allons vous remplacer— était-il chose du passé mais surtout, on entendait des scientifiques capables de conseiller en gros ceci à leurs collègues : pourriez-vous cesser de critiquer médias et journalistes si vous ignorez ce qu’est leur travail au quotidien, et si vous croyez naïvement que les journalistes devraient travailler comme des scientifiques?

Question no 1 : pourquoi une communauté?

Mais pourquoi le concept de communauté semble-t-il aussi important dans le contexte émergent des blogues de science? Pourquoi est-ce une thématique dans le cadre de l’atelier d’aujourd’hui sur les blogues de science? Justement à cause de cette évolution ressentie entre 2008 et 2012: l’importance de se connaître mutuellement. L’écosystème de l’information accueille beaucoup de nouveaux joueurs. Mais certains de ces nouveaux joueurs ont tout intérêt à se demander si les journalistes n’auraient pas appris un ou deux trucs utiles, depuis trois siècles. La plus grosse erreur que font très souvent les nouveaux joueurs est de foncer dans un mur: je connais mon sujet, donc je peux le communiquer.

De plus, ce que Science Online nous rappelle, c’est ce qu’une communauté signifie, à l’ère Internet : lire d’autres blogueurs, commenter chez eux, s'abonner à des fils Twitter, échanger des liens par Google Plus... Ceux parmi vous qui n'êtes pas familiers avec le blogue: c’est ça qu’on appelle une conversation virtuelle. Et une conversation virtuelle, c’est bon de le rappeler, constitue la base du succès d’une communauté.

Une contre-illustration nous est fournie chaque fois que se produit une collision avec des «étrangers» à cette communauté, qui parlent de blogues dans des termes qui trahissent leur méconnaissance du sujet. Le dernier exemple en lice nous est venu d’un groupe de chercheurs l’hiver dernier: leur recherche concluait qu’en moyenne, les scientifiques lisent moins les blogues que les journaux. Jusque-là, pas de surprise. Mais une interprétation de cette conclusion a fait sursauter: si les scientifiques lisent moins les blogues, a-t-on prétendu, ce serait parce que les blogues sont de moindre qualité, écrits à la sauvette, sans relecture et sans «la complexité et les nuances» qui font la force du journalisme.

Je peux vous assurer que cette description ne correspond en rien aux blogues de science que je lis depuis 10 ans.

Question no 2 : contexte? Quel contexte?

Si vous êtes sceptique, ou si vous connaissez des gens qui sont sceptiques face à la qualité de la blogosphère, voyez les choses sous l’angle suivant. Certains des blogueurs de science les plus populaires sont des journalistes : Carl Zimmer, Ed Yong, Andrew Revkin... Leur travail, c’est d’écrire. Leur crédibilité réside dans leurs écrits. Pouvez-vous croire qu’ils se mettraient à écrire à la sauvette parce que c’est «seulement» sur un blogue?

Ajoutez à cela qu’ils font du journalisme scientifique parce qu’ils aiment ça. Pouvez-vous croire que si vous leur accordez davantage d’espace et de temps, ils ne vont pas l’utiliser? Pour expliquer, raconter, donner du contexte?

En un sens, au Québec, nous avons déjà un embryon de cette réalité. L’Agence Science-Presse a créé Science! on blogue en 2005: le premier groupe de scientifiques blogueurs en français dans le monde. Et notre objectif, depuis le début, a toujours été de créer une sorte de conversation à la sauce Web 2.0.

Nous sommes à des années-lumière des Américains ou des Britanniques, qui comptent plusieurs milliers de blogueurs de science, certains produisant en continu depuis 10 à 12 ans, et certains capables de pondre tous les jours.

Mais à l’Agence Science-Presse, nous avons tout de même accompli quelque chose qui, je crois, est très significatif : un livre. Publié il y a deux mois, la première anthologie du genre, Les Meilleurs blogues de science en français, édition 2013 , regroupe 80 billets écrits par 48 blogueurs du Québec, de France et de quelques autres pays.

Si un billet s’y trouve, c’est qu’il n’a pas vieilli, six mois ou un an plus tard. Vous voulez du contexte, de l’explication, de la qualité? Voilà un bon endroit où commencer.

Question no 3 : des hybrides?

J’ai dit au début que le débat journalistes versus blogueurs n’a plus de sens aujourd'hui. Mais je sais qu’aucun journaliste ne parviendra jamais à se défaire de la question: c’est quoi la différence entre les deux?

Plusieurs ont tenté de tracer une frontière. En vain. Pour chacun des items suivants, on pourrait passer la journée à débattre. Immanquablement, on pourrait dire que, oui, le journaliste est davantage ceci que cela... mais qu’après tout, beaucoup de blogueurs sont aussi davantage ceci que cela. Ce type de discussion conduit rapidement à une impasse.

  • L’opinion
  • Rapporter la nouvelle
  • Contextualiser, expliquer
  • Supervision, réécriture
  • Indépendance

« L’indépendance » est certes un facteur qui nous est très cher, en journalisme. Un scientifique travaillant pour l’Université X et bloguant sur l’Université X constitue un problème, de notre point de vue. Mais s’il blogue sur tout, sauf sur l’Université X?

Qu’on ne se méprenne pas, je crois que le « facteur indépendance » sera vital dans les discussions des années à venir. Mais je pense aussi que quiconque veut comprendre là où s’en va l’écosystème de l’information, devra accepter le fait que, pour le meilleur et pour le pire, la vieille définition du journaliste doit être remise à jour.

Question no 4: alors quoi de neuf ?

Il y a une dernière information que je trouve intéressante. Pendant des années, sur le web, si vous observiez le menu des magazines de science, vous aviez toujours les mêmes catégories: astronomie, sciences de la vie, technologie... Aujourd’hui, regardez un réseau de blogues, et il y a des chances pour que vous trouviez une catégorie «science et politique», une «culture» ou une «cerveau». Ou bien des blogues qui, tout simplement, parlent de «comment ça fonctionne, la science».

Nous savons tous que si c’est votre blogue, vous pouvez écrire sur tous les sujets que vous voulez. Mais pourquoi certaines thématiques, absentes jadis, semblent-elles émerger plus souvent? J’ajoute que dans notre livre, lorsqu’est venu le temps de regrouper les billets en chapitres, nous avons vu émerger les mêmes tendances.

Voilà donc une indication, s’il vous en faut une, de quelque chose de neuf. Une information légèrement différente est en train d’émerger. Des sujets qui n’auraient pas trouvé place dans les magazines de science, parce que pas assez populaires.

Et des sujets qui, de surcroît, rappellent combien les journalistes et blogueurs de science sont plus critiques face aux sciences qu’ils n’en ont l’air. À l’extérieur de nos cercles, nous nous faisons souvent accuser d’être des porte-parole de «la science». Et ce n’est pas sans raison: être critique nécessite plus d’espace et prend plus de temps que de simplement rapporter «la découverte du jour», d'où l'omniprésence de cette dernière. Mais ces auteurs critiques, ils sont tous là, dans la blogosphère. Dans cette communauté en émergence. On aurait tort de ne pas les encourager.

Question no 5 : qui va payer?

Reste évidemment ce nuage sombre au-dessus de nos têtes. L’argent. L’évolution est délicate pour ceux qui rêvent d'en tirer un revenu. Non pas les profs qui vont bloguer pour leur plaisir, mais les gens qui en auront besoin pour payer leur loyer.

Comme vous le savez tous, le journalisme scientifique se porte mal. Certes, il y a plus de gens qui écrivent sur la science que jamais auparavant. Mais ce n’est pas une bonne nouvelle si ceux qui sont capables d’en tirer un revenu décent sont de moins en moins nombreux. Qui va se charger des recherches à long terme, par définition non rentables? Qui sera capable de suivre un domaine pendant des années ?

Au Québec, nous y sommes un peu plus sensibles, parce que nous n’avons qu’un marché de 7 millions de lecteurs. De sorte qu’il n’y a pratiquement pas de journaliste pigiste capable de ne vivre que du journaliste scientifique en presse écrite. Ils vont travailler sur d’autres sujets que la science. Ou en communication.

Les gouvernements peuvent aider, en subventionnant la culture scientifique, comme au Québec. Mais je pense que les institutions en science et en recherche, vont avoir un examen de conscience à faire. Depuis 20 ans, elles ont été très efficaces pour créer leurs propres services de relations publiques, et ça a ouvert d’extraordinaires opportunités en communication scientifique.

Mais si vous sentez que tout cela ne suffit pas, si vous sentez qu'à côté de cette forme de communication, une presse indépendante est également nécessaire, qu’il faut un journalisme indépendant, et un journalisme scientifique canadien de surcroît, eh bien les universités et les organismes subventionnaires vont devoir le soutenir tôt ou tard. Parce que les compagnies privées ne sont pas intéressées à acheter de la publicité à côté de nouvelles scientifiques. Les journaux n’investiront pas en journalisme scientifique s’ils ne se sentent pas obligés de le faire. Et les lecteurs prêts à payer pour de l’information scientifique, euh...

D’accord, direz-vous, mais pourquoi une université soutiendrait-elle des blogues de science plutôt que du «vrai» journalisme ? À cause du processus d’hybridation en cours: les deux ne seront un jour plus qu’un. Développer une communauté est le meilleur coup de pouce que l’on pourrait donner à tous ceux qui produisent de l’information scientifique pour le grand public —et il sera peut-être plus facile, ensuite, de convaincre des investisseurs.