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Quand la vulgarisation passe par la fiction

Pascal Lapointe, le 21 février 2014, 13h23

On parle de science et de cinéma ce mois-ci sur Science-Presse. J’en profite pour vous lancer une question provocante: est-ce que Gravity est de la vulgarisation scientifique ? Et Avatar? Et 2001? Et The Big Bang Theory? Et CSI? Je suggérerais: oui à toutes ces questions.

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Quand la vulgarisation passe par la fiction

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C’est une réponse controversée. Imaginez. Même parmi des scientifiques qui sont d’habiles vulgarisateurs, on en trouve pour qui toute forme de vulgarisation qui s’éloigne de la transmission classique du savoir, est une simplification inacceptable. Osons dire le mot: une trahison. Alors imaginez la fiction.

Mais je pense que c’est mal poser le problème.

À titre d’exemple, personne n’espérait que les spectateurs de l’énigmatique télésérie Lost aient appris quelque chose en physique. Mais il s’est produit pendant quelques années un phénomène étonnant: dans les forums où les fans jonglaient avec des théories sur les tours et détours du scénario, certains ont mis sur la table des explications —et des références solides— en vertu desquelles la physique des trous de ver, l’effet Casimir ou la matière exotique, auraient pu expliquer ceci ou cela. Les créateurs de Lost sont parvenus, juste en distribuant quelques miettes, à susciter des discussions passionnées. Et à rendre soudain la physique intéressante pour des gens... qui l’avaient peut-être trouvée ennuyeuse à l’école.

Et je suis sûr que quelques scènes-clefs dans Gravity ont fait davantage chez certains pour susciter la curiosité que les heures à essayer de comprendre la physique gravitationnelle quand ils avaient 15 ans.

Mais vous l’aurez compris, je parle ici moins de transfert de connaissances que d’éveil à la curiosité. Ce que la science dans la science-fiction nous révèle, c’est une différence fondamentale entre l’enseignement et la vulgarisation. Le premier a un programme à suivre. La vulgarisation, elle, a un immense champ de possibles. Certes, la vulgarisation peut elle aussi être didactique. Mais elle est à son meilleur lorsqu’elle s’échappe et expérimente: par l’écriture comme dans le journalisme scientifique. Par l’image, le son. Par le jeu. Ou par la fiction.

Je soupçonne que le malaise, lorsqu’on associe vulgarisation et fiction, est en fait une extension du même malaise qu’ont certains face à la vulgarisation dans son ensemble: une perte de contrôle. Avec l’enseignement, on peut décider du contenu qui sera transmis, du haut vers le bas. Mais avec la vulgarisation, c’est foutu: le lecteur ou l’auditeur n’est pas captif. Il faut ajuster, altérer, s’adapter à chaque public. Avec la fiction, c’est pire, puisque le public n’y vient même pas avec l’intention d’apprendre quelque chose. Ce n’est pas non plus l’objectif premier de Gravity ou de 2001.

Et pourtant, des études ont révélé l’existence d’un «effet CSI» chez les jurés, soit la tendance à demander plus de preuves scientifiques lors d'un procès. Des groupes ont associé une hausse de l’intérêt pour la physique chez les jeunes avec The Big Bang Theory. Des astronautes comme Chris Hadfield ont raconté leur enthousiasme de jeunesse pour Star Trek.

Émerveiller, susciter l’intérêt, titiller la curiosité : c’est déjà beaucoup, non?

8 commentaires

Portrait de Bruno Lamolet

Je ne sais pas si "susciter l'intérêt" est de la vulgarisation, mais ces séries montrent des scientifiques qui sont des humains normaux. Dans Big Bang Theory, les personnages sont attachants. Je crois que ça peut aussi susciter de l'intérêt.

Portrait de LnArnal

Personnellement, je pencherais plus pour le terme de médiation. Finalement, la fiction, même inexacte, est un pont entre son public et la science. Mais c'est ensuite au public de le franchir pour vraiment découvrir la réalité scientifique.

Portrait de Anne Fleischman

La littérature de science-fiction m'a ouvert ouvert à la lecture. La lecture m'a ouvert à la curiosité. La curiosité m'a amenée à la science. Et plus j'aime la science, plus j'aime la science-fiction...

Portrait de jbouchez

Il y a même de la science dans ton commentaire Anne, car ouvert X ouvert donne ouvert² ;-)

Portrait de Anne Fleischman

Et voilà ce qui se passe quand on s'emballe!

Portrait de fredericraymond

Le roman post-apocalyptique Le Fléau de Stephen King m'a intéressé aux maladies infectieuses. Les bandes-dessinées X-men chez Marvel m'ont fait découvrir la génétique. Tout ça est très approximatif et faux; un seul gène ne peux pas être responsable des milliers de phénotypes mutants trouvés dans les comics américains! Et on reparlera du terme "mutant"...

Mais cet intérêt m'a mené jusqu'au doctorat. En génomique des maladies infectieuses...

Portrait de Jean-Louis Trudel

On peut aussi formuler la question autrement : la vulgarisation pour qui ? Pour un jeune du secondaire ou un spectateur du même niveau, un film comme _Gravity_ peut certainement éveiller la curiosité. Mais si on a un niveau un peu supérieur, éveille-t-il la curiosité, ou la tue-t-il si on se rend compte rien qu'en le regardant que le film repose sur beaucoup d'approximations, voire de grossières erreurs ? Ma conjointe, qui n'a pas de formation scientifique universitaire mais qui s'intéresse à ces sujets, soupçonnait à la sortie du film que les satellites de communication en orbite géostationnaire étaient beaucoup trop loin (de l'orbite) des stations et navettes spatiales pour être endommagés par le nuage de débris. Bref, quand certaines erreurs ou approximations sont trop évidentes, cela peut rejaillir sur l'ensemble du film.

Contrairement (peut-être) à une série comme _Lost_, les points tournants de _Gravity_ ne reposaient pas sur des interprétations théoriques de la physique ou des enjeux expérimentaux, mais sur des travestissements de la réalité (le moment culminant du film, par exemple, lorsque Bullock laisse aller Clooney). L'histoire est très bien racontée, et je connais au moins un docteur en physique à qui le suspense a fait oublier les lois de Newton, mais Hadfield (dans le _Globe and Mail_) note bien qu'il en était conscient même s'il s'est laissé happer par l'histoire lui aussi...

Portrait de Bruno Geoffroy

Gravity fait aussi revivre de belles sensations à Claudie Haigneré, ancienne astronaute française. Ses souvenirs ici : http://www.sciencesetavenir.fr/gravity/20131025.OBS2707/l-astronaute-cla...