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Construire une blogosphère

Pascal Lapointe, le 4 mai 2014, 21h04

Vous communiquez, bloguez, twittez: sur l’image ci-contre, le petit cercle foncé, au centre, représente le plus petit public possible. Disons les cinq lecteurs de mon mémoire de maîtrise. Le grand cercle représente le public francophone le plus large que vous puissiez imaginer. Entre les deux: la vulgarisation.

Construire une blogosphère
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Construire une blogosphère

Il y a quelques jours, le blogueur français «Mix» s’interrogeait sur la place du blogue de science dans ce cercle. Soulignant que, à ses yeux, le blogue de science est trop souvent identifié au blogue «qui vulgarise», il se demandait où inclure les blogues qui parlent «du monde de la science», mais «rarement de questions ou résultats scientifiques stricto sensu». C’est une remarque intéressante de la part d’un scientifique: parce que c’est là exactement ce qu’on enseigne aux futurs journalistes : votre métier ne se limitera pas à résumer des résultats de recherches.

Ce billet faisait suite à celui de Marc Robinson-Réchavi qui, en janvier, avait déclenché une discussion animée sur l’avenir du blogue.

Qu’est-ce qu’un blogueur de science? Qu’est-ce qu’un blogue? Ce problème de définition préoccupe davantage les scientifiques que les communicateurs. Parce que les scientifiques sont nombreux à souffrir d’insécurité chronique devant la communication, spécialement celle qu’ils ne contrôlent pas —soit dès qu’on sort de la salle de cours ou de la publication savante. Ils sont donc inquiets lorsqu’ils observent la croissance de cette bestiole bizarre et insaisissable qu’est le blogue.

Mix signale la possibilité de tracer une division «blogues de science / blogues de scientifique». Mais ce serait une erreur: créer une hiérarchisation irait à l’envers de la tendance lourde que représente le blogue —outil de communication ouvert et démocratique.

L’anthologie des Meilleurs blogues de science en français a été pensée dans cette optique: ce n’est pas une sélection en fonction de critères «journalistiques» où seuls les billets les mieux vulgarisés passeraient la rampe. Il y en a, mais il y a aussi des textes qui parlent de la «vie du scientifique» ou du «fonctionnement de la science» (accès libre, imprimantes 3D, la méthode scientifique, etc.): moins susceptibles d’aller chercher le public le plus large, mais accrocheurs pour des gens de milieux diversifiés.

C’est aussi cette philosophie inclusive qui a fait le succès des plateformes anglophones comme ScienceBlogs, et de leur congrès Science Online: les scientifiques n’y regardent pas les journalistes comme des ennemis (ou des incompétents!) et les journalistes ne regardent pas les scientifiques comme des incultes de la communication. Tous se concentrent sur leurs points communs: une curiosité pour la science, un regard critique sur ses dérives, et le goût d’expérimenter les nouveaux outils.

Qu’est-ce qu’un blogue de science? Arthur Charpentier proposait en février, pour définir ses propres billets, l’expression «blogue académique», mais ça nous conduirait à la même impasse que «les scientifiques d’un côté, le peuple de l’autre». Il cite par exemple comme blogueur académique l’économiste Paul Krugman, qui écrit pour le vaste public du New York Times; il faudrait donc appeler le journaliste Carl Zimmer, qui blogue dans le même journal, un «blogueur non-académique»?

Une façon plus inclusive de subdiviser les blogues, et qui rassurerait les chercheurs inquiets, serait d’y aller par le public visé :

  • Bloguer pour des experts. C’est notre petit cercle ci-haut. C’est le cas d’un grand nombre de blogues de la plateforme Hypothèses : ils décrivent leur outil comme un «carnet de recherche». Avant eux, on avait vu émerger par exemple le chimiste américain Jean-Claude Bradley avec son « carnet de laboratoire ouvert » et la microbiologiste canadienne Rosie Redfield, critique d’une certaine «bactérie à l’arsenic».
  • Bloguer pour un public plus large. Cette deuxième catégorie a le désavantage d’être énorme, allant du blogueur qui fait un effort minimal pour expliquer son langage à des collègues d’autres disciplines, jusqu’à celui qui vise le public le plus large possible: c’est notre large cercle ci-haut. En revanche, elle colle à ce qu'est la vulgarisation. Dans l’univers imprimé, il y a une pareille distance entre la revue française La Recherche et le chroniqueur santé ou environnement dans un magazine de vedettes.

Cette subdivision était déjà dans le livre Science! on blogue en 2007 et je l’emploie dans mes cours depuis des années. Qui sait, peut-être les doctorants inquiets à l’idée de devoir parler «au grand public» seraient-ils rassurés si on leur expliquait qu’il n’y a rien de mal à commencer par un public déjà gagné d’avance?

Enfin, pour ceux qui jonglent avec les définitions, une catégorie de blogues extra-large, ça n’a rien d’anormal: c’est ça, la vulgarisation. C’est large, diversifié, évolutif et inclusif. On en reparlera.