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Pas un nouveau journalisme scientifique, mais un nouveau journalisme

Pascal Lapointe, le 4 décembre 2011, 12h58

Ce n’est pas d’un nouveau journalisme scientifique dont on a besoin, mais d’un nouveau journalisme. Et ça ne dépend pas juste des journalistes.

L’association française Acrimed organise le 8 décembre un débat intitulé « Un autre journalisme scientifique est-il possible? ». Elle s’inquiète, à juste titre, que les sciences soient chroniquement marginalisées dans nos médias, « reléguées dans des rubriques secondaires ». Je ne sais pas ce qu’en diront les panélistes, mais je doute qu’un « autre » journalisme scientifique soit la solution.

Commençons par les évidences : oui, les sciences constituent le parent pauvre des médias —une minute de science par 5 heures de nouvelles continues, selon le calcul déprimant qu’avait fait le State of the News Media 2008. Oui, le journalisme scientifique décline dans les médias généralistes, comme le rappele le journaliste Pierre Barthélémy en répondant lui aussi à la question d’Acrimed.

Et parmi les explications souvent invoquées, il y a ce complexe d’infériorité qu’éprouve, face aux sciences, une bonne partie de la population, y compris les rédacteurs en chef.

Je fais partie de ceux convaincus que les journalistes scientifiques doivent franchir cet obstacle en cessant de ne présenter la science que sous la forme de « la découverte de la semaine », un type d’article qui contribue à conforter le lecteur dans sa perception que la science est une chose certes fascinante, mais inaccessible au commun des mortels. Il faut plutôt raconter des histoires, expliquer le processus, faire des liens. Ce qui implique de placer la science dans son contexte social, culturel, politique, plutôt que de ne parler que de la percée, la nouveauté, la découverte.

Sauf que si on faisait ça, ce ne serait plus du « nouveau journalisme scientifique ». Ce serait du « nouveau journalisme ». Vous en connaissez beaucoup, vous, des journalistes du quotidien qui consacrent tout leur temps à expliquer, plutôt qu’à rapporter la nouvelle?

Il en est ainsi depuis plus d’un siècle que nos quotidiens sont devenus des « médias de masse », et ces 20 dernières années, la course à l’instantanéité et la diminution des effectifs ont empiré le problème : on demande aux journalistes de faire de plus en plus avec de moins en moins.

Si vous voulez un nouveau journalisme, il vous faut donc relancer le balancier dans l’autre sens : investir davantage dans une information différente, dans la qualité, l’enquête, l’explication, investir dans un journalisme qui réfléchit.

Et qui est ce « vous »? Pas juste les vilains-éditeurs-avides-de-profits. En notre ère du tout-gratuit, quelle proportion de la population est prête à sortir sa carte de crédit pour obtenir de l'information, fut-elle différente, de qualité, etc.?

Nombreux sont les scientifiques qui critiquent la qualité de l’information dans les médias, mais combien ont protesté lorsque leur journal local a aboli sa page Science? Combien d’universités ou d’institutions seraient prêtes à servir de mécènes pour soutenir des efforts de journalisme scientifique qui existent déjà, mais qui ont du mal à joindre les deux bouts?

Oui, un nouveau journalisme est possible. D’autant plus que ceux qui pourraient le produire existent déjà, éparpillés parmi les pigistes et les salariés. Mais ça ne dépend pas que d’eux.

4 commentaires

Portrait de fpiron

J'ai moi aussi l'intuition qu'il est possible de proposer aux lecteurs un "autre" journalisme scientifique qui les intéressera davantage que les communiqués de presse sur la découverte X par le Dr Y publiée dans la revue Z.

Ce journalisme ne se limiterait pas à faire, au nom de la "nécessaire" promotion de la culture scientifique, l'apologie des grands experts, ces nouveaux héros capables à la fois de faire des découvertes, de conseiller des gouvernements et aussi, de plus en plus, de générer des millions de dollars ou d'euros.

Ce serait un journalisme qui mettrait en contexte à la fois le processus scientifique ayant mené à la découverte ou aux résultats en question et le domaine auquel il s'applique. Il est frappant, par exemple, de constater que les articles actuellement les plus complets et les mieux faits sur la recherche pharmaceutique se trouvent dans les pages "affaires" ou "Business" des grands quotidiens. Ces textes mettent en relation la recherche scientifique biomédicale avec les débats sur les soins de santé, sur la démographie, sur la consommation, sur le capitalisme, sur les conflits d'intérêts, etc. de manière à en montrer les ramifications politiques, environnementales, sociales, économiques, et ainsi de suite. La recherche scientifique apparaît alors bien ancrée dans son époque, dans le monde d'aujourd'hui, ce qui la rend passionnante.

J'attends donc avec impatience de lire des journalistes scientifiques qui se définissent autrement que comme des "passeurs de science", des promoteurs de la science, des relais de ces "pauvres chercheurs incapables de se mettre au niveau de la populace" et qui en demeurent alors ignorés...

Je veux lire des textes qui mettent en contexte des processus scientifiques et qui n'hésitent pas à critiquer la science qui se fait, tout comme les textes des critiques d'art qui ne sont pas les perroquets des artistes, mais qui évaluent constamment et sans complaisance leur performance de toutes sortes de points de vue. Je veux lire des textes qui proposent des calculs sur les investissements dans un domaine scientifique et les impacts qui en découlent; qui démasquent les conflits d'intérêts les plus flagrants pour mieux mettre en lumière les chercheurs intègres; qui questionnent l'institution scientifique sur des "trous" dans la connaissance, des thèmes qui n'ont jamais été étudiés. En somme, du bon journalisme appliqué à la science comme institution au coeur de nos sociétés et non comme instance mystérieuse qui génère de temps en temps de quoi faire un papier.

Portrait de movihardt

Très juste, votre article.
J'aijouterai que cette société est celle des experts. Pour savoir la position scientifique, il suffit de tendre son micro à un scientifique qui explique : il était chercheur, il est devenu expert. J'ajouterai encore que cette transition de l'état de chercheur à celui d'expert est nourri par le chercheur lui même et son besoin de reconnaissance autant que par le journaliste qui va à la quête d'une news bien fraiche. Ce qu'oublie de dire l'expert, c'est que la news scientifique a forcément 20 ans.
Ce nouveau journalisme pourrait se comprendre comme un nouveau rapport entre le journaliste et son expert, le premier "soumettant à la question" du social et de notre evironnement collectif le second.
Bon, moi je ne suis pas journaliste ...

Portrait de ThomasSchumpp

C'est tellement vrai qu'aujourd'hui pour expliquer mon job d'indépendant, je dis que j'écris des textes ou des articles de vulgarisation mais que je ne fais pas un travail de journaliste. Je précise encore que je ne "nage pas dans l'info à la recherche de la une qui va bien". A ce stade en général tout le monde comprend très bien de quoi il retourne.
Je suis parfaitement d'accord sur cette mauvaise dérive qui réduit le journalisme à un mauvais filtre sur les flux d'info. J'adorerais voir des articles qui expliquent plutôt qu'ils ne fascinent. Pourtant force est de constater que c'est cette image du journalisme qui me semble la plus présente dans l'esprit de nos contemporains.

Portrait de EAlvarez

Il y a effectivement une grande différence entre faire suivre une nouvelle et l'expliquer. C'est ce que je m'efforce de faire (www.laforetacoeur.ca) même si je n'ai pas la prétention d'être un journaliste scientifique. À défaut d'aller chercher une "tonne" de lecteurs, il est possible de s'établir comme une source de lecture régulière. Pour ce qui est d'en vivre toutefois il faut effectivement plus miser sur le mécénat, les débouchés dans les grands quotidiens étant plutôt rares ; )