Les années Harper auront été dures pour le monde scientifique, c’est un euphémisme de le rappeler. Je me souviens m’être demandé – avec beaucoup d’empathie! – dans quel état devait se trouver un géologue, au lendemain de l’élection où le parti conservateur de Stephen Harper est devenu majoritaire. Avec un gouvernement où les créationnistes et leurs sympathisants se trouvaient nombreux, il y avait de quoi se sentir désespéré.

En toute honnêteté, on ne peut pas dire que le monde des arts et des lettres a été davantage choyé. De dépit, et fort ironiquement, Yann Martel a envoyé mensuellement au Premier ministre des ouvrages littéraires faisant partie des grandes œuvres de notre culture en lui demandant de lui envoyer à chaque fois son appréciation. Il attend toujours une première réponse.

Le parti conservateur a enfin perdu le pouvoir et l’actuel gouvernement a créé un Ministère des sciences. On verra ce qu’il en fera, soyons circonspect; mais c’est déjà un bon pas, au moins au plan symbolique. L’occasion est belle de repenser la diffusion de la science dans les médias et dans le discours social en général.

Ma position est fort périphérique dans ce débat, dans la mesure où je n’ai aucune formation scientifique. Je me suis renseigné au fil des années, des décennies, de mon point de vue de littéraire. Depuis le début de ma maîtrise, ce qui nous ramène plus de 30 ans en arrière, je m’intéresse à la représentation de la science et des scientifiques, de multiples façons, dans la fiction et dans le discours social. J’aborde donc la science d’un point de vue plutôt marginal, ce qui ne me déplaît pas, même s’il m’arrive de me sentir parfois un peu isolé. Mais je me console en me disant que je ne suis quand même pas seul et que les intérêts mutuels se multiplient.

On se plaint souvent, et je suis un des premiers à le faire, de la place restreinte qu’on accorde à la littérature dans les médias traditionnels. La place des sciences n’est guère meilleure, si ce n’est pire. À moins de considérer l’économie comme une science, ce que j’ai du mal à accepter. Apparemment, c’était aussi le point de vue de John Maynard Keynes. Je ne me sens pas en mauvaise compagnie.

Quand je rapproche science et littérature, on me regarde souvent d’un air dubitatif. Charles Percy Snow n’avait-il pas dit, dans les années 1950, que les «deux cultures» ne parvenaient plus à se rejoindre? Mais les temps changent.

Science et littérature : quelques rapprochements

Je voudrais d’abord esquisser quelques raisons qui permettent de rapprocher les discours des uns et des autres. En faisant dès le départ une mise au point nette : ma position n’est pas relativiste. Je ne dis pas que tous les discours se valent. Il va de soi que les objectifs d’un écrivain et d’un chercheur en biologie moléculaire ne sont pas les mêmes et qu’ils ne visent pas les mêmes résultats. Il y a des différences épistémologiques fondamentales dont il faut tenir compte. Je me méfie profondément du délire. On a vu par exemple, au cours des dernières décennies, des rapprochements entre le bouddhisme et la physique quantique, des affirmations selon lesquelles le réel n’existe pas, qu’il dépend de nous –l’anthropocentrisme est parfois le signe d’un narcissisme assez éprouvant de la part de l’espèce humaine. Bref, loin de moi l’idée de mêler des éléphants et des poignées de porte. Néanmoins, quelques raisons, que je voudrais brièvement énumérer, justifient ce rapprochement. Je tiens à les signaler, car elles ont un effet sur les suggestions que je vais proposer par la suite concernant le journalisme scientifique.

Une remarque d’abord, qui semblera peut-être anecdotique et pourtant ce n’est pas rien : il y a un nombre incalculable d’écrivains importants, tout au long du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, dans des genres très différents, qui ont au départ une formation scientifique, que ce soit en biologie, en chimie, en mathématiques, en ingénierie, en agronomie ou en médecine. Cela va d’Isaac Asimov à Jacques Roubaud, d’Italo Calvino à Pierre Boulle, d’ Emilio Gadda à Boris Vian, d’Alain Robbe-Grillet à Yves Bonnefoy en passant par Gertrude Stein, Kathy Reichs, Taslima Nasreen et Louis-Ferdinand Céline... Au Québec, on pense par exemple à Jacques Ferron qui était médecin ou à Louis Hamelin qui a une formation d’abord en biologie. Les scientifiques intéressés par la littérature sont légion.

On peut aussi avancer qu’une hypothèse (scientifique ou autre) relève toujours de la fiction: que se passerait-il si…? Les objectifs ne sont pas les mêmes quand on se penche sur une hypothèse en étant romancier ou neurologue, certes. Il reste qu’on ne souligne pas assez l’importance de l’imagination en science. Quand Einstein à 16 ans se demande ce que ça peut faire de voyager sur un rayon lumineux, difficile d’imaginer que cela conduira à la théorie de la relativité. Quand Leó Szilàrd a l’intuition d’une bombe nucléaire, c’est parce qu’il est en train de lire un roman de H.G. Wells.

La science, on l’oublie trop souvent, si elle est affaire de chiffres et de formules, est aussi affaire de langage. Le discours fictionnel qui traite de science touche aussi bien l’esthétique que l’éthique, le philosophique que le politique, le discours religieux ou apocalyptique (y compris dans les débats autour de la bioéthique). Ces nombreux discours font écran au texte scientifique, mais servent le texte de fiction, et notamment parce qu’ils permettent de poser à la science des questions non scientifiques.

Cette question du langage est importante. Ainsi, par exemple, la vulgarisation scientifique a toujours posé des problèmes particuliers. Malgré sa grande valeur didactique, elle donne dès le XIXe siècle, à sa naissance, des indices de la difficulté à expliquer la science auprès des néophytes. Comment, à partir du vocabulaire courant qui souvent ne convient pas pour les décrire, expliquer rapidement des expériences spécialisées sans les dénaturer? La vulgarisation doit régler la quadrature du cercle en simplifiant la complexité, en trouvant des mots pour expliquer des travaux qui se traduisent mal par des exemples concrets. Et même, parfois, qui sont intraduisibles du chiffre à la lettre. Les exemples pris dans notre vie quotidienne permettent parfois de se faire une idée, mais ne seront jamais que des approximations, souvent vagues, des réalisations scientifiques.

On oublie souvent à quel point les sciences sont affaire de mots.

La présence du logos se marque assez dans les noms que la science donne à ses divers cantons : biologie, géologie, etc., sans oublier la logique elle-même […] pour nous rappeler que la science est activité parlante, puisqu'humaine

...écrivait le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond dans son ouvrage La Pierre de touche en 1996. Un problème classique d’épistémologie scientifique tient au fait qu’en expliquant la nouveauté, on utilise des mots qui existent déjà mais qui ne rendent compte qu’approximativement de l’aspect novateur d’un travail. La révolution de la formule d’Einstein, E= MC2 tient à ce qu’il ne s’agit plus de la «masse» et de l’ «énergie» telle qu’on la connaissait jusque-là, et pourtant, ce sont les mêmes mots qui sont utilisés. De même, le terme d’«incertitude» pour expliquer le principe d’inégalité d’Heisenberg a conduit à des poncifs qui vont à l’encontre de ce que la physique démontre. De nombreux autres exemples pourraient être évoqués, de l’expression « Big Bang » de Fred Hoyle à l’utilisation frauduleuse du «Théorème d’incomplétude» de Gödel. Et c’est une critique qu’on peut aussi adresser à certains sociologues et philosophes. À mon sens, il n’y a rien d’insensé ou de malhonnête en soi à utiliser des métaphores tirées des sciences, mais tout dépend de l’utilisation qu’on en fait.

Cette rhétorique, centrale dans les sciences et pourtant souvent négligée quand on en discute, la fiction littéraire la prend bien sûr en charge. Schématiquement, on pourrait avancer que la science fait la science, la vulgarisation scientifique explique la science et la fiction met la science en scène. En mettant en scène, en démontant et déconstruisant, en exaspérant certaines images propres aux sciences contemporaines et inscrites dans le discours social, la littérature polarise les effets culturels de la science. L’objectif littéraire est donc bien différent des valeurs pédagogiques de la vulgarisation.

Et les journalistes scientifiques?

Tout cela peut sembler nous éloigner de la question centrale sur laquelle il s’agit de se pencher ici : faudrait-il plus de journalistes scientifiques? Pourquoi, comment? Que faudrait-il changer, développer, mettre de l’avant? Mon long prolégomène me sert pourtant à justifier ce que je voudrais maintenant proposer. Ma perspective ne se veut pas englobante et ne repose pas sur une connaissance de la réalité statistique de la place des sciences dans les médias, par exemple. D’autres, je n’en doute pas, sauront développer ces questions avec brio. Mon point de vue est plus limité, mais, décentré.

A) Commençons par une évidence (qui manifestement ne semble pas l’être pour tous) : il faudrait qu’on parle beaucoup plus de science dans les médias. Il faut pour cela des journalistes scientifiques compétents, c’est la moindre des choses. Il faut leur laisser plus d’espace. On peut poser l’hypothèse que dans le contexte actuel, les sciences sont marginalisées parce qu’elles apparaissent trop souvent limitées aux spécialistes. On pourrait affirmer que la « vraie » science est incompréhensible au simple quidam, car elle nécessite des connaissances hyperspécialisées. Ce n’est pas faux bien sûr, mais de là à s’enfermer dans une tour d’ivoire, il n’y a hélas parfois qu’un pas —et certains littéraires le franchissent parfois pour se sentir vachement scientifiques, donc impressionnants. Pourtant, pour paraphraser ce qu’écrivait naguère John Saul dans Le Compagnon du doute, aucun d’entre nous ne tient à savoir où il faut placer les boulons dans un réacteur nucléaire et nous n’avons pas besoin de le savoir. On peut très bien intellectualiser la science, ce qu’elle représente, sa place et son rôle dans la société sans pour autant s’arrêter aux (importants, je le sais bien) détails techniques. L’objectif premier d’une « mise à plat » qui justifierait une augmentation importante du journalisme scientifique dans tous les médias consisterait à rappeler avec force que la science fait partie de la culture, se trouve au centre de celle-ci, appartient à tous et à toutes, se trouve au cœur de nos vies et doit donc occuper une place centrale. Quand on discute de culture autour d’un verre, quand on pense à la culture, on l’associe à la littérature et au théâtre, aux arts visuels et au cinéma, au sport si on pense à la littérature populaire, mais pas à la chimie ou à la biologie, ce qui est une aberration. Et généralement pas plus à l’économie. C’est donc ce recentrement qui doit être au cœur d’une réflexion sur le renouvellement et l’augmentation de l’espace accordé au journalisme scientifique. Il faut, sans les dénaturer, associer les sciences aux disciplines qui relèvent habituellement de la culture. Et la littérature au premier chef, qui réfléchit sur le langage.

B) Le journalisme scientifique profiterait également d’un décloisonnement des médias traditionnels —et même des plus récents, sur le Web. On associe la science à la section scientifique (quand il y en a une), la littérature aux pages littéraires (quand il y en a). Il y aurait bien d’autres manières de repenser les choses. Ne serait-ce qu’en associant plus souvent les événements politiques aux bouleversements scientifiques. Les sciences et les technosciences sont partout, et pourtant on pourrait croire, en se penchant sur les médias, qu’elles se développent en vase clos dans leur petit carré de sable. Ils ne sont pourtant que les acteurs puérils d’une réalité sans cesse transformée par les différentes disciplines scientifiques. Rêvons un peu : c’est ce qu’il faudrait mettre de l’avant. Renverser la tendance et mettre la science au premier rang.

L’histoire événementielle est souvent tributaire des modifications apportées par les sciences et les techniques —ou alors de ce que les sciences et les techniques nous révèlent de la réalité qui nous entoure. Il faudrait inscrire cette réalité politique et historique dans la diffusion des sciences.

C) Au secondaire, je m’ennuyais dans mes cours de physique. Calculer la vitesse d’une petite boule de métal sur un plan incliné paraissait assez peu stimulant à un adolescent de 14 ans plongé dans Camus et Kerouac. On aurait pu me raconter des histoires. Non pas pour diluer la science, la marginaliser, mais au contraire m’en montrer la force, la puissance, la subversion : les procès de Bruno et Galilée, les débats à Los Alamos, que sais-je. S’inspirer de la littérature pour faire des sciences une narration. La personne intéressée par ce que les sciences dévoilent de notre monde, qui veut pouvoir développer un regard critique à cet égard, ne deviendra sans doute jamais une grande spécialiste d’une discipline scientifique. Mais pour comprendre la constitution d’un développement scientifique, pourquoi les débats naissent, raconter des histoires qui contextualisent l’événement et cristallisent une époque peut être une bonne idée. Il faudrait multiplier les occasions – et qu’on donne la possibilité de le faire, bien sûr. Raconter et choisir des sujets qui mériteraient d’être largement développés. Par exemple, si les sciences sont marginalisées quand on parle de culture, les femmes sont encore plus marginalisées à l’intérieur des sciences. Il devrait aller de soi aujourd’hui de rappeler à la mémoire ces femmes nombreuses, d’Émilie du Châtelet et Ada Lovelace à Jane Goodall en passant par Rosalind Franklin et les Curie (mère et fille). Car leur combat culturel, pour les sciences est là aussi, d’une manière particulière, indissociable d’une réalité politique et historique particulière.

D) La science est un langage, je le mentionnais plus haut. Il faudrait développer une histoire des mots, leur aura, les contresens qui les habitent parfois, à quoi ils renvoient. Il est fascinant de constater que 100 ans après les premiers développements de la physique quantique, on a encore du mal à trouver les mots pour énoncer le monde subatomique. Raison de plus pour narrer ces mots, rappeler leur signification : quantique, relativité, gène, atome. Mais aussi «principe d’incertitude», «effet papillon», «big bang», «théorie du chaos» et autres calembredaines —mais montrer que derrière ces labels mal compris se cachent de vraies réalités scientifiques. Fouiller les mots ou les expressions scientifiques d’aujourd’hui, partir du langage pour scruter la science.

E) On ne se surprendra pas, à la suite de ce qui précède, que je défende l’idée d’un rapprochement entre les écrivains et les scientifiques. Que les scientifiques –notamment quand ils sont eux-mêmes écrivains, mais pas seulement– traitent de l’importance de la littérature et des arts de leur point de vue; que les écrivains traduisent dans leurs mots l’apport des sciences dans leurs réflexions, l’impact de celles-ci sur leur imagination. On imagine très bien des journalistes scientifiques servir de ponts entre les uns et les autres, organiser des interviews entre écrivains et scientifiques. Il y aurait des échanges pointus, parfois des interrogations naïves, mais pourquoi pas? Cela pourrait ajouter au dynamisme des échanges. Mobiliser la science et la littérature consisterait à recentrer la culture au cœur des médias. Les journalistes scientifiques pourraient jouer à cet égard un rôle de premier plan.

Mes propositions paraitront peut-être un peu éloignées de la réalité des médias aujourd’hui, et en cela naïves. Disons que je suis circonspect, mais conscient aussi qu’il faut bien oser des propositions, sans quoi rien ne bougera. Disons que je suis quand même moins affirmatif que Thomas Watson, le président d’IBM, qui en 1943 déclarait : «il y a un marché pour environ 5 ordinateurs dans le monde». Ou encore que Ken Olson, fondateur de Digital Equipment Corp., qui proclamait sans être touché par l’ombre d’un doute en 1977: «Il n’y a aucune raison que quelqu’un veuille avoir un ordinateur à la maison».

Il y a plus naïf que les littéraires.