Un peu plus d’un an après l’élection de Donald Trump aux États-Unis et ses prises de positions souvent plus conservatrices que celle de son propre parti notamment sur l’immigration, et quelques jours après l’élection de Doug Ford à la tête du parti « progressiste » conservateur de l’Ontario, au Canada (une course à la chefferie où même le droit à l’avortement a été remis en question), je découvre le livre de John Bargh « Before You Know It: The Unconscious Reasons We Do What We Do », publié l’automne dernier.

Bargh est l’un des psychologues qui a grandement contribué à mettre en évidence l’importance insoupçonnée des mécanismes inconscients qui gouvernent nos comportements conscients. Ceux-ci, souvent bien enrobés de justifications apparemment rationnelles et logiques, dépendraient plus qu’on ne le pense d’instincts ayant rapport à la survie de l’organisme, comme la peur qui permet d’éviter les dangers. Des motivations évolutivement très anciennes et donc profondément enfouies en nous, mais qui pourraient influencer des comportements plus « modernes » comme nos allégeances politiques.

Or s’il est une corrélation bien établie dans ce domaine, c’est bien justement entre la peur et le fait de voter conservateur ! Bargh rappelle dans son livre quelques expériences classiques dans ce domaine, dont les suivantes.

Les gens se décrivant comme des conservateurs (qui tendent par exemple à être contre le mariage de personnes du même sexe ou contre la légalisation de la marijuana) ont une peur plus grande suite à un bruit intense inattendu. Ils ont aussi une réponse physiologique plus intense face à des images d’horreurs (mais pas face à des images plaisantes) que les gens qui se disent plus libéraux (au sens général du terme, celui de progressiste). Ils sont aussi plus alertes devant un stimulus potentiellement dangereux et sont plus sensibles à des situations dégoûtantes (comme quelqu’un qui mange des vers vivants) que les personnes libérales.

Et ces différences sont même observables au niveau d’une région du cerveau fortement impliquée dans la peur, l’amygdale. Non seulement celle-ci s’active plus fortement devant une menace chez les gens qui se disent conservateurs, mais son volume (dans l’amygdale droite) est aussi plus important.

Du côté des libéraux, c’est plutôt le cortex cingulaire antérieur qui a un volume plus important. Cette région contribue à plusieurs réseaux cérébraux, mais particulièrement à la détection de conflits entre par exemple une intention qui va à l’encontre d’une plus vieille habitude. Et comme le cortex cingulaire des libéraux s’active aussi plus fréquemment en présence de ce type de conflit, on entrevoit comment cela peut leur fournir une sensibilité particulière pour considérer d’autres alternatives que celles, plus automatisées, qui leur vient en premier à l’esprit.

Face à ces différences, des questions classiques surgissent évidemment. Étaient-elles présentent à la naissance ? Se sont-elles mises en place suite à des expériences vécues en bas âges ? Où sont-elles davantage le fruit d’influences à l’âge adulte, notamment des campagnes politiques et autres peurs véhiculées dans les médias ? Il demeure toujours très difficile de distinguer les causes des conséquences avec quelque chose d’aussi plastique que le cerveau humain.

Ce qui semble bien documenté cependant, tant du point de vue de notre simple expérience personnelle que d’un point de vue expérimental, c’est comment il est difficile de faire changer quelqu’un de famille politique. Des activations cérébrales s’apparentant au traitement de de la douleur ou aux émotions négatives ont par exemple été enregistrées dans le cerveau de sujet soumis aux idées politiques adverses. À l’opposé, lorsque les sujets étaient amenés à justifier leur position politique, leur striatum ventral s’activait davantage, signe typique d’un comportement plaisant, positif, bref d’une récompense.

Sommes-nous donc pris dans une boucle autoréférentielle qui saperait significativement les bases de tout débat d’idées politique ? Peut-être pas tout à fait. Car on a pu montrer par exemple que l’on peut faire réagir (du moins temporairement) quelqu’un davantage comme un conservateur en l’exposant préalablement à des choses menaçantes.

Mais ce que John Bargh et ses collègues s’apprêtent à publier dans le European Journal of Social Psychology, c’est la première expérience qui montre que l’on peut faire également le contraire : rendre des conservateurs temporairement plus libéraux. Comment ? Simplement en demandant aux gens de fermer les yeux et d’imaginer, avant de répondre à une série de questions sur des enjeux entourant des changements sociaux, qu’ils sont visités par un génie pouvant leur donner deux types bien différents de super pouvoir. Pour certains, c’était celui d’être capable de voler dans le ciel, et pour d’autres, de devenir invulnérable contre toute attaque physique.

Les personnes qui avaient imaginé être capable de voler (une simulation considérée ici comme neutre par rapport à l’objet d’étude) ont répondu aux questions avec le biais propre à leurs allégeances politiques, les conservateurs étant moins favorables aux changements sociaux. Mais dans le groupes de ceux qui s’étaient imaginés invulnérables, les sujets Républicains (donc des gens plus conservateurs) avaient des réponses significativement plus libérales par rapport à certaines attitudes sociales, et carrément indistinguables des Démocrates (plus libéraux) en ce qui a trait au changement social. Bref, on avait réussi à transformer (toujours temporairement) des conservateurs en libéraux !

Et ce, simplement en manipulant quelque chose de plus profond et d’inconsciemment relié à nos choix politique, notre rapport à notre sécurité et à notre survie. Quelque chose d’ancien et donc, comme on peut le noter, quelque chose de fortement relié à notre corps, comme c’est souvent le cas avec ce type de motivations ancestrales. C’est la même chose pour notre aversion instinctive des germes et autres microbes, qu’évoque aussi Bargh. Pas étonnant que des politiciens comme Trump et d’autres Républicains ont pu comparer les immigrants à des virus qui veulent nous envahir !

En terminant, je tombe sur un article intitulé « Comment peut-on encore avoir peur en 2018 ? » dans un journal québécois ce matin. Selon l’auteur, président d’une société qui analyse les médias, «les faits divers ont occupé près de 12 % de l’actualité en 2017. C’est 50 % de plus qu’il y a 10 ans seulement. […] En 15 ans, la peur a gagné du terrain. Elle a crû de 300 %. En 2016, près de 40 % de l’actualité utilisait la peur comme point d’ancrage. Quand on a peur, on fait appel aux instincts plutôt qu’à la raison.»

Il ne croit pas si bien dire…