Considérée comme l’un des conflits majeurs du Moyen Âge, la guerre de Cent Ans (1337-1453) a opposé la France à l’Angleterre. Par extension, la Castille y a également joué un rôle en tant qu’alliée de la France. L’affrontement entre ces royaumes provoque de profonds changements dans le domaine militaire, qui se traduisent notamment par l’occupation importante d’un nouveau champ de bataille, l’océan Atlantique. Cet intérêt guerrier que portent la France, la Castille et l’Angleterre à l’océan les amène à établir des mesures, inexistantes jusqu’alors, pour réguler leurs activités militaires maritimes. Dans ce contexte, les trois royaumes délimitent leurs frontières respectives en intégrant les côtes et les zones littorales à leur territoire.

L’intérêt pour l’Atlantique tend à prendre davantage de place dans les considérations politiques des royaumes de France, de Castille et d’Angleterre au tournant du xve siècle. Cet attrait est essentiellement lié au conflit de la guerre de Cent Ans, au courant de laquelle l’Angleterre et la France s’affrontent dans de nombreuses batailles terrestres et maritimes. La Castille, l’un des royaumes qui composent la péninsule Ibérique à la fin du Moyen Âge, y participe aussi par l’implication de sa flotte en Atlantique. De ce fait, l’intensité et la multiplication des combats provoquent un débordement des conflits sur l’océan. La raison en est simple : non seulement celui-ci représente-t-il un terrain commun aux trois royaumes, mais il est aussi un territoire beaucoup moins contrôlé à cette époque par ces différents gouvernements.

L’intérêt des royaumes français, anglais et castillan pour l’océan a plusieurs conséquences. La première est l’élargissement des frontières de ces différents royaumes, qui comptent dès lors les terrains maritimes. Selon l’historien français Michel Mollat, l’Angleterre, la France et la Castille s’approprient naturellement les eaux qui bordent leurs frontières terrestres respectives dans les premières décennies du xve siècle [1]. Or, l’agrandissement géographique de ces royaumes implique aussi l’organisation d’une surveillance côtière afin d’assurer la défense de ces territoires littoraux. En effet, en raison de la menace que représentent les forces ennemies en mer comme sur terre, les autorités royales perçoivent avec plus de clarté leurs frontières. Ces tensions omniprésentes révèlent, auprès des différents gouvernements, la nécessité de gérer et de protéger leurs territoires marins.

La deuxième conséquence de cet intérêt pour le littoral océanique est le développement d’une chevalerie dont les activités militaires sont reliées à la mer. Dorénavant, des responsabilités maritimes reviennent aux chevaliers qui résident sur ces territoires côtiers, créant du même coup de nouvelles charges et une définition inédite de leur rôle au sein de leur royaume. La chevalerie se retrouve donc à conjuguer son rôle défensif et militaire avec la nouvelle réalité géographique que représente l’Atlantique.

La troisième conséquence de l’intérêt royal pour l’Atlantique est le développement d’une diplomatie maritime. La guerre de course * et la lettre de marque * en sont les principaux outils. En effet, la fréquentation plus assidue de l’océan engendre une montée des attaques en mer ou sur les côtes. Les gouvernements royaux de France, d’Angleterre et de Castille réalisent l’importance primordiale de développer des moyens diplomatiques pour assurer la sécurité du transport. L’Atlantique étant une route commerciale importante pour le commerce avec l’Orient et les pays du pourtour méditerranéen, les navires marchands doivent pouvoir naviguer dans un minimum de sécurité. De ce fait, à ce but politique se joint un objectif défensif, soit celui d’éviter la montée de la violence maritime et de tempérer les hostilités en mer.
 

À l’assaut de la mer

Selon Mollat, les combats maritimes suscitent rapidement l’intérêt de la chevalerie médiévale *, particulièrement chez les chevaliers issus de la petite noblesse, qui voient davantage dans les expéditions en mer une manière de démontrer leur valeur militaire. En effet, attirer le regard du roi grâce à leurs prouesses de manière traditionnelle, soit sur un champ de bataille terrestre, est moins facile pour eux. Face à des nobles de plus haute naissance, leurs faits d’armes n’ont pas le même poids politique. Ils peuvent donc plus difficilement obtenir des charges ou des privilèges sur terre. La mer, terrain alors plus neutre et moins convoité, devient donc une occasion intéressante pour ces nobles d’extraction plus humble d’illustrer leurs capacités de combattants.

Si le phénomène prend davantage d’ampleur au xve siècle, il n’est pourtant pas nouveau. En effet, des chevaliers de petite noblesse s’illustraient sur les mers depuis déjà quelques siècles, bien avant la guerre de Cent Ans. Deux exemples montrent bien que les chevaliers qui combattent en mer peuvent s’attirer, de manière honorable, les faveurs royales et ainsi acquérir des terres ou des titres. Le seigneur Savari de Mauléon, engagé par le roi de France Philippe Auguste (qui régna de 1180-1223) pour diriger une flotte contre les Anglais en 1213, réussit sa mission et obtint ainsi les seigneuries de La Rochelle et de Cognac, situées dans l’actuel sud-ouest de la France [2]. Quant au pirate Eustache le Moine (vers 1170-1217), il jouissait d’une renommée très prestigieuse sur les mers ; tour à tour au service des rois français et anglais, il termina sa carrière militaire en tant qu’amiral * de France [3].

De plus, l’alternance entre les périodes de trêve et la reprise des hostilités (qui caractérise les relations entre la France et l’Angleterre durant la guerre de Cent Ans) frustrent plusieurs membres de la noblesse dans leur recherche de gloire. Cette situation instable aboutit à la recherche de nouveaux terrains de luttes. L’océan devient donc un terrain de choix, puisqu’il détient un avantage considérable sur les batailles terrestres : il représente un territoire contrôlé de manière beaucoup moins rigoureuse sur les plans juridique et militaire. De ce fait, les expéditions en mer donnent enfin à la classe nobiliaire l’occasion et la liberté de satisfaire la soif d’aventure qui l’anime [4].

Néanmoins, ces attaques en mer nourrissent les conflits entre les royaumes français, anglais et castillan en prolongeant les rivalités hors des frontières terrestres. Or, les sanctions décrétées sont difficiles à appliquer en terrain maritime, et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, la définition des territoires qui bordent l’Atlantique n’est pas fixe, ce qui rend difficile l’application des lois sur ces régions. De plus, aucune conception juridique claire n’établit de distinction entre les pirates et les combattants du roi sur mer. En effet, les similarités entre les deux groupes sont de loin supérieures aux différences [5], autant en matière de périodes d’activités, de méthodes et de butins recherchés que de cibles de prédilection. Des mesures concrètes seront prises à la fin du xve siècle pour départager les actes de piraterie * de ceux qui sont considérés comme légaux [6].
 

La diplomatie atlantique

Dans le cadre des activités militaires en mer, les abus mettent rapidement en évidence la nécessité de créer une administration responsable de la gestion des butins, principalement composés des navires capturés. La guerre de course désigne, au Moyen Âge, une entreprise maritime de navires appartenant soit au roi lui-même, soit à des nobles qui ont été autorisés par l’aval royal à combattre les flottes ennemies [7]. Malgré sa fonction principalement martiale, la guerre de course représente davantage une mesure préventive pour éviter la montée des tensions entre les royaumes français, anglais et castillans [8].

La lettre de marque est un autre outil important de la diplomatie maritime à la fin du Moyen Âge. En effet, « par son action de contrôle, la lettre de marque offrait […] au roi la possibilité de faire respecter les trêves et accords de paix [9] ». Ce document, délivré par les autorités royales, permet de distinguer les actions licites de celles qui sont considérées comme reliées à la piraterie dans les attaques en mer. De plus, les lettres de marque canalisent les attaques de leurs détenteurs envers des adversaires définis. Les autorités préviennent ainsi les débordements d’actions ennemies vers des navires alliés ou compatriotes.
 

Les rois et la guerre en mer : mythe ou réalité ?

L’intérêt de la France, de l’Angleterre et de la Castille médiévales pour la mer connaît un véritable essor au tournant du xve siècle. Cette nouvelle facette militaire du Moyen Âge change à tout jamais la conception des manières de faire la guerre en Occident. Elle permet l’agrandissement du monde médiéval en élargissant les limites géographiques, mais aussi crée de nouvelles fonctions militaires. En effet, l’implication de la noblesse dans l’espace maritime au tournant du xve siècle donne l’occasion aux chevaliers de naissance plus humble de trouver une avenue pour s’accomplir sur le plan militaire. Non seulement y gagnent-ils de nouvelles responsabilités, notamment par la défense des territoires côtiers qui leur incombe, mais ils peuvent dès lors exploiter un nouveau champ de bataille nettement moins sous contrôle des autorités royales, débordées par la gestion des conflits terrestres engendrés par la guerre de Cent Ans. La guerre de course et la distribution de lettres de marque attestent des mesures législatives pour contrôler les mers, même si celles-ci n’en sont encore qu’à leurs balbutiements.

Néanmoins, si le concept de guerre de course comme stratégie militaire appartient plutôt à l’époque moderne, son étude dans un contexte médiéval n’est pas dénuée d’intérêt. En effet, la valeur politique et militaire de l’océan Atlantique est évaluée différemment par les souverains anglais, français et castillans au courant du conflit de la guerre de Cent Ans, alors qu’ils en réalisent tout le potentiel. L’Atlantique est-il dès lors pleinement maîtrisé et exploité par les royaumes médiévaux qui le bordent ? En aucun cas, comme le montre l’état précaire des premières tentatives politiques qui tentent de réguler les activités maritimes. De plus, les chevaliers qui s’aventurent en mer sont encore une minorité au Moyen Âge. L’océan offre cependant aux chevaliers les plus téméraires de nouvelles avenues de carrière. De même, cet intérêt pour l’océan au Moyen Âge, qui motive les royaumes à repousser leurs limites politiques et géographiques, est le même qui mènera, ultimement, à la découverte européenne de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492.
 

Valérie Bordua — Programme de maîtrise en histoire, Université de Montréal

 

Lexique :

Amiral : officier responsable des activités militaires en mer. Si le rôle existe déjà depuis le xiiie siècle, il tend à comprendre de plus en plus de responsabilités et à acquérir davantage d’importance dans les gouvernements des royaumes de la côte Atlantique à la fin du Moyen Âge.

Chevalerie médiévale : la société médiévale est divisée en trois ordres très distincts : ceux qui prient, ceux qui travaillent la terre et ceux qui combattent. Les chevaliers se retrouvent dans ce dernier groupe ; leur devoir est de défendre la terre de leur roi.

Guerre de course : désigne l’activité d’aller combattre les ennemis de son roi en mer. L’aval royal qui confère une nature légale à ces actions marque la différence entre ceux qui font la guerre de course et les pirates.

Lettre de marque : document octroyé par un représentant du roi et qui autorise celui qui la possède à faire la guerre de course. Les propriétaires d’un tel document deviennent ainsi des représentants de la justice royale sur les mers.

Piraterie : au Moyen Âge, elle est vue comme du banditisme en mer, étant donné que ceux qui la pratiquent attaquent navires et ports sans distinction, leur but principal étant la recherche de butins.

 

Références :

[1] Mollat, M. (1992). L’Europe et l’océan au Moyen Âge. Dans J.-M. Poisson (dir.), Frontière et peuplement dans le monde méditerranéen au Moyen Âge : actes du colloque d’Erice-Trapani (Italie) (p. 9-18). Rome, Italie : École française de Rome.

[2] Mollat, M. (1983). La vie quotidienne des gens de mer en Atlantique (11e-14e siècles). Paris, France : Hachette.

[3] Ibid.

[4] Sadourny, A. (2010). Les expéditions de Jean de Béthencourt aux Canaries : une préfiguration des expéditions du début des temps modernes ?. Dans M. Arnoux et A.-M. Flambard Héricher (dir.), La Normandie dans l’économie européenne (XIIe-XVIIe siècle). Caen, France : Publications du CRAHM.

[5] Mollat, M. (1980). Réflexions sur les origines des douanes en Europe occidentale (XIIIe siècle-début XVIe siècle). Dans W. Paravicini et K. F. Werner (dir.), Histoire comparée de l’administration (IVe-XVIIIe siècle), p. 497-510. Munich, Allemagne : Artemis Verlag.

[6] Mollat, M. (1975). De la piraterie sauvage à la course réglementée (14e-15e siècle), Mélanges de l’École française de Rome – Temps modernes, 187(1), p. 7-25.

[7] Course. (2002). Dans C. Gauvard, A. de Libera et M. Zink (dir.), Dictionnaire du Moyen Âge (p. 359-360). Paris, France : Presses universitaires de France.

[8] Russon, M. (2004). Les côtes guerrières ; mers, guerre et pouvoirs au Moyen Âge (France-façade océanique 13e-15e siècles). Rennes, France : Presses universitaires de Rennes.

[9] Bochaga, M., Arízaga, B. et Tranchant, M. (2014)Navigation atlantique de trois galères castillanes au début du 15e siècle d’après le Victorial : de la chronique chevaleresque à l’histoire maritime. Anuario de Estudios medievales, 2(44), p. 43.