Depuis quelques mois, commission Bouchard-Taylor oblige, nous sommes bombardés de réflexions, de commentaires, et d'opinions à propos de la perte du sens et de la spiritualité dans notre société. Certaines de ces interventions sont parfois naives, d'autres navrantes ou, à l'occasion, lumineuses. Quelques-unes cependant me troublent profondément.

Un des thèmes qui revient souvent est celui qui oppose le côté matérialiste de la société (québécoise) moderne et son côté spirituel ou religieux. Ce constat pourrait d'ailleurs s'appliquer à l'ensemble de la société occidentale moderne.

D'une manière générale, plusieurs intervenants perçoivent une perte de sens et de spiritualité dans le fait que la société moderne ait abandonné la pratique religieuse et se soit tournée davantage vers la technologie et la science au cours des dernières décennies. Entre autres, ils déplorent que le développement et l'acquisition des nouvelles technologies, qui rendent nos vies plus faciles, plus confortables, donnent rarement un sens au monde qui nous entoure.

Or, je ne crois pas que ça soit le cas de la science. Certes la recherche appliquée, ainsi que le développement technologique et industriel qui y est associé, n'offre aucun réconfort aux angoisses existentielles de la vie. Mais, il en va tout autrement de la recherche scientifique fondamentale; il faudrait d'ailleurs éviter de confondre, comme il arrive trop souvent, science et technologie.

L'essence même de la recherche fondamentale est d'expliquer le monde qui nous entoure en étudiant la nature (ou plutôt la Nature ?). Il y a quelques siècles on parlait d'ailleurs de philosophie naturelle plutôt que de science. Contrairement à l'approche religieuse qui s'articule très souvent sur la "révélation divine" pour expliquer le comment et le pourquoi du Monde, la recherche scientifique (fondamentale) essaie de comprendre le fonctionnement de celui-ci en l'observant minutieusement et en tentant de le décrire au moyen des modèles les plus simples possibles. Plusieurs d'entre-vous me répondront que cette approche froide, impersonnelle et mécanique, n'apporte pas plus de réconfort que le dernier "gadget à la mode". Or c'est tout le contraire!

En expliquant l'Univers qui nous entoure, la science révèle souvent l'existence insoupçonnée de liens qui unissent des éléments épars. Deux exemples récents me viennent à l'esprit. Le premier, tiré de l'astronomie, est la découverte que, mis à part l'hydrogène (fomé dans les premières secondes suivant le Big Bang), tous les autres atomes qui existent et dont nous sommes formés proviennent des étoiles. La naissance, l'évolution, et la mort d'anciennes étoiles ont forgé suffisamment d'atomes complexes (carbone, azote, oxygène, fer, etc.) pour permettre l'existence de planètes et de la vie sur au moins l'une d'entre elles. Pour reprendre l'expression d'Hubert Reeves, "Nous sommes de la poussière d'étoiles". Exprimé d'une autre manière, on peut affirmer que "à travers les atomes de notre corps, nous sommes tous liés à l'histoire de l'Univers!"

L'autre exemple vient de la biologie. Il y a presque 150 ans, Darwin a proposé que la diversité des espèces vivantes trouvait son explication dans un mécanisme évolutif appelé la sélection naturelle. Ce principe fondamental de l'évolution montre que tous les organismes vivants sont liés les uns aux autres à travers une chaîne qui remonte à la toute première cellule ayant fait son apparition sur la Terre. Plus encore, les découvertes récentes en génétique et en biologie moléculaire montrent que nous partageons un nombre important de gènes avec l'ensemble du vivant sur notre planète, et que ces gènes découlent de l'évolution d'un ancêtre commun à tous. En d'autres termes, non seulement sommes-nous liés aux étoiles par nos atomes, mais nous sommes aussi tous liés les uns aux autres par nos gènes!

Ces deux exemples montrent que la science, au sens fondamental du terme, nous permet d'entrevoir que le tout excède la somme de ses parties. Sous cette forme, je trouve un côté spirituel (non religieux) à la démarche scientifique.

Au cours des dernières années, plusieurs billets et commentaires sur nos blogues ont souligné, avec raison, que dans nos sociétés modernes, l'enseignement des sciences était souvent déficient. Paradoxalement, comme je l'ai souligné au début de ce billet, nombreux sont ceux qui attribuent à l'aspect matérialiste et technologique les désillusions des sociétés occidentales. Peut être suis-je un idéaliste, mais un enseignement portant davantage sur la beauté et l'élégance de la science fondamentale, plutôt que sur celui de la "science-qui-doit-à-tout-prix-produire-quelque-chose-d'utile", serait possiblement une alternative attrayante. Non seulement, on diminuerait le nombre "d'analphabètes scientifiques", mais en plus on redonnerait un sens à l'Univers qui nous entoure et à la place que nous y occupons.