Recevoir des appels téléphoniques ou messages textes en cas de vague de chaleur ou de pic de pollution, utiliser les arbres dans la ville pour sauver des vies, surveiller les plantes allergènes par satellite, définir avec précision la chaleur dans la ville pour adapter en temps réel les messages pour les populations vulnérables en fonction de leur localisation, suivre en temps réel le nombre d’entrées à l’urgence et d’appels à Info-Santé en cas d’événement météorologique extrême, baisser la température de la ville en gérant mieux les eaux de pluie… les innovations en adaptation santé au changement climatique demandent une collaboration accrue entre différents domaines, ce qui rend ces nouveaux défis passionnants!

Du 1er au 3 octobre 2013 s’est déroulée à Québec la conférence : Adaptation aux changements climatiques et santé publique : pouvons-nous mieux faire? Ce rendez-vous de l’adaptation a réuni une centaine de participants francophones principalement du Canada, d’Europe et d’Afrique. En réunissant des experts de la santé publique et d’autres domaines, tous passionnés d’adaptation, on anticipe l’avenir d’une autre façon. Chacun d’entre eux travaille à une manière unique de mieux protéger la population des bouleversements à venir causés par les changements climatiques.

D’abord, un constat sans appel : le poids des changements climatiques sur les systèmes de santé se fait de plus en plus lourd! M. AbelAziz Barkia du ministère de la Santé du Maroc l’a rappelé : « Le changement climatique s'accompagne de risques croissants pour la sécurité sanitaire internationale », c’est aussi la position de l’OMS! M. Frédéric Ségur du Grand Lyon en France a fait l’unanimité : « La situation des changements climatiques est une situation d'urgence, il faut accélérer les processus! ».

Des initiatives, il en existe des centaines! Certaines des plus innovatrices en ce moment ont été présentées lors de cette conférence:

• Vigilance et alertes en cas d’événements météorologiques extrêmes

Les changements climatiques vont augmenter le nombre d’événements météorologiques extrêmes. Selon M. Olivier Gagnon d’Environnement Canada se préparer est primordial : « On peut faire face aux extrêmes du climat futur en s'adaptant à la variabilité actuelle du climat ». Des outils de surveillance de la météo et d’alerte à la population ont été mis en place à plusieurs niveaux. Monsieur Gagnon a présenté le système d’alerte Vigilance d’Environnement Canada. M. Pierre Gosselin de l’Institut national de santé publique du Québec a présenté le système SUPREME, primé par l’OMS, qui compile les événements climatiques extrêmes et impacts santé. Les alertes canicule du système SUPREME permettent d'éviter des décès pendant les vagues de chaleur car, en plus des températures, on peut suivre en temps réel le nombre de décès, les entrées à l’urgence, les appels à Info-Santé, et donc intervenir plus vigoureusement et plus tôt.

Certains vont plus loin pour informer directement la population comme Mme Isabelle Tardif, de l’Agence de la santé et des services sociaux de la Montérégie qui a présenté un système d’alertes personnalisées par téléphone pour la chaleur et le smog (pollution). Elle a expliqué : « Lors des canicules, on s’est aperçu que les gens meurent chez eux, d’où la volonté de les joindre par téléphone », et ce, pour les prévenir avant la survenue des extrêmes.

Selon l’Organisation mondiale de la Météorologie : « Les systèmes d’alerte précoce les plus performants sont ceux qui parviennent à mettre en commun les capacités et l’expertise des différentes parties prenantes du système d’alerte (météorologie, climat, hydrologie, santé publique, sécurité civile, etc.). » M. Jacques Descurieux d'Environnement Canada a souligné qu’il faut aller vers une communication des risques plus continue : « On fait de la communication de risque d'urgence, or le travail important doit se faire en amont ».

Mme Mathilde Pascal de l'Institut de Veille sanitaire a déploré : « Il est parfois difficile de communiquer sur les alertes canicules, car les médias ne les prennent pas au sérieux. » L’épisode de la canicule meurtrière de 2003 en Europe avec 70 000 morts a été suivi par la mise en place d’une alerte canicule très performante en France. M. Philippe Gachon d'Environnement Canada a aussi détaillé l’importance d’adapter les définitions des vagues de chaleur et de froid en fonction du contexte. M. Rachid Wahibi du ministère de la Santé du Maroc a fait une présentation de trois programmes mis en place par les autorités au Maroc pour lutter contre les effets des vagues de froid, des inondations et des sécheresses, qui s’articulent autour de la prévention et de l’intervention.

Les extrêmes météorologiques peuvent entraîner une succession de perturbations en cascade pour les infrastructures essentielles qu’on l’appelle l’effet domino. Or, il existe une interdépendance forte entre les systèmes essentiels par exemple, la route pour se rendre à un hôpital ou l’électricité qui lui permet de fonctionner. M. Benoît Robert, de l’Université de Montréal, cherche à anticiper les défaillances du système pour mieux protéger la population.

• Transformer la ville pour une meilleure protection de la santé

Les îlots de chaleur posent des problèmes de santé publique, car la chaleur y est plus importante qu’ailleurs. Le premier défi est de les localiser. De nombreuses cartes existent. M. Philippe Martin, d’Environnement Canada, a présenté ses derniers résultats de recherche concernant la recension des îlots de chaleur à Montréal. Il est en train de développer une carte plus précise de ces îlots de chaleur, qui étudie la couche de la canopée pour l’île de Montréal. M. Simon Pellerin, d’Environnement Canada, a dévoilé un modèle permettant de comparer des scénarios d’aménagement pour un même lieu et de déterminer les performances thermiques de ceux-ci. Cette modélisation a pour objectif d’orienter la conception des aménagements vers des réalisations offrant des performances optimales de rafraîchissement de l’air ambiant et des surfaces.

Mme Mélissa Giguère de l’Institut national de santé publique du Québec et Mme Saleema Hutchinson du Centre d’écologie urbaine de Montréal ont présenté des projets de lutte aux d’îlots de chaleur mis en place au Québec et la mobilisation autour de ces projets. Grâce à ces interventions financées par le Fonds vert, 2588 végétaux ont été plantés et 15 634 pieds carrés d’asphalte ont été enlevés. M. Frédéric Ségur, qui travaille sur « La charte de l'arbre » du Grand Lyon, crée une dynamique de territoire pour encourager le retour de la nature comme outil d'adaptation de la ville. Il intègre les exigences de développement durable en favorisant l’innovation et l’expérimentation dans le cadre des projets d’aménagements paysagers dans la ville. M. Gregory Richardson, de Santé Canada a exposé quatre initiatives du gouvernement du Canada, dont trois projets sur la chaleur et un projet fascinant sur les maisons écologiques au Nunatsiavut. Mme Julie Tellier, de la Ville de Montréal, a détaillé les initiatives montréalaises de planification urbaine en adaptation à la chaleur à Montréal, dont les toits blancs réfléchissants. La conservation de la verdure et la création d'îlots de fraîcheur sont aussi des formes d'adaptation intéressantes aux changements climatiques. En plus de la fraîcheur, les cobénéfices santé de la lutte aux îlots de chaleur, comme l’amélioration de la qualité de l’air, sont nombreux et ont des effets immédiats.

Le verdissement des villes n’est pas vain, M. François Reeves de l’Université de Montréal l’a rappelé dans la conférence d'ouverture sur la cardiologie environnementale : « Partout où l'on a diminué les particules fines, on observe une augmentation de l'espérance de vie de 4 à 5 ans » et a ajouté « Lorsque les frênes ont été décimés dans 15 états aux États-Unis, on a décompté 6 000 décès supplémentaires par maladie pulmonaire et 15 000 par maladie cardiovasculaire. » Mme Sharon Jeffers a présenté les approches d’Environnement Canada pour mieux rejoindre et sensibiliser la population par la segmentation des publics cibles en matière de qualité de l’air.

Le transport est aussi une composante importante comme l’a souligné Mme Muriel Dubreuil de l’Observatoire régional de la santé d’Île-de-France :« C'est important de faire les bons choix en matière de transport en fonction des impacts santé.» Elle a présenté des outils d’aide à la décision en transport en commun, comme l’évaluation de l’impact santé, qui permet d’optimiser les diverses options modales (vélo, trains, autos, etc.).

• Gestion de l’eau, des côtes et vulnérabilités

Mme Danielle Dagenais de l'Université de Montréal recommande d’améliorer la gestion des eaux de pluie dans les villes du Québec. « Les changements climatiques ne font qu’exacerber un problème de gestion des eaux pluviales qui existe déjà : l’urbanisation et l’imperméabilisation ». L'implantation à grande échelle des systèmes végétalisés de gestion des eaux pluviales est une stratégie porteuse d'adaptation au changement climatique.

M. Jean-François Cyr, du Centre d’expertise hydrique du Québec travaille sur l’Atlas hydroclimatique du Québec méridional. Cet atlas aborde les impacts potentiels des changements climatiques sur les régimes de crues, d’étiage et d’hydraulicité à l’horizon 2050 pour 40 bassins versants du Québec. M. François Anctil, de l’Université Laval recommande la création d'un modèle formel de la demande en eau qui combine société et climat. Il utilise des territoires analogues, situés aux États-Unis dans le cas du Québec, pour contextualiser spatialement le climat futur. M. Nicolas Milot de l’Université du Québec à Montréal a présenté le bilan et les prospectives dans un contexte d’incertitudes climatiques la gestion de l’eau par bassin versant au Québec, selon l’approche volontariste retenue et mise en place au Québec. Mme Catherine Mercier Shanks du MDDEFP travaille à la mise en place d’une stratégie de protection et de conservation des sources destinées à l’alimentation en eau potable. En effet, les modes d’approvisionnent en eau potable sont vulnérables aux changements climatiques avec l’augmentation de la fréquence des pluies extrêmes et l’augmentation des sécheresses.

M. Philippe Pirard souhaite intégrer l’épidémiologie comme outil de préparation à l’adaptation aux inondations. Le Projet PERAIC est une aide à la gestion sanitaire lors des événements climatiques extrêmes. L’objectif est de fournir des éléments d’information et donner ainsi un sens aux impacts directs et indirects. Quant à lui, il faut renforcer la collaboration des groupes de travail interdisciplinaires et développer des protocoles de suivi postcatastrophe. Mme Ursule Boyer-Villemaire évalue la vulnérabilité et les pistes d’adaptation de communautés côtières de l’Est-du-Québec en fonction des changements climatiques. Plusieurs facteurs sont à considérer dans le golfe du Saint-Laurent comme la diminution de la couverture de glace, l’augmentation des cycles gel/dégel. Les impacts directs sont des taux d’érosion de plus de 10 mètres annuellement dans 60 % des cas et la submersion des côtes.

• Maladies infectieuses sensibles aux changements climatiques

M. Jean-Pierre Vaillancourt de l'Université de Montréal est spécialiste de l’épidémiologie des zoonoses et de santé publique. Il rappelle que 70 % des maladies infectieuses en émergence sont zoonotiques et les zoonoses représentent près de 60 % des maladies infectieuses chez l’humain. M. Pascal Michel a présenté les initiatives de l'Agence santé publique du Canada en maladies infectieuses : « Le fardeau des maladies des eaux de baignade serait plus grand que celui des eaux de consommation » selon des études canadiennes. Des initiatives récentes et innovations en matière de maladies infectieuses réémergentes ont été présentées par Mme Odile Ouwe Missi Oukem du CERMES qui a donné une présentation sur le paludisme et les méningites au Niger et M. Philippe Gachon qui a expliqué la surveillance dans le cadre du programme IRIACC-FACE (Canada-Niger-Maroc) et notamment les analyses des données météorologiques et climatiques pouvant appuyer les actions sur le terrain.

Le nouveau projet d’Observatoire québécois des zoonoses et du climat a aussi été présenté par Jean-Pierre Vaillancourt. Une réflexion pour la création de cet organisme est en cours au sein du Groupe de recherche en épidémiologie des zoonoses et santé publique. Cet observatoire vise à rassembler plusieurs équipes de recherche, dans une optique intersectorielle et multidisciplinaire.

• Adaptation et communication

Il existe de nombreuses limites à l’adaptation au changement climatique, qu’elles soient culturelles ou économiques. Le manque de ressources, financières ou humaines, constitue un frein à l’action. M. Pierre Valois de l’Université Laval a exposé les principes méthodologiques pour mesurer l’adaptation et déterminer les meilleurs indicateurs. M. Alain Bourque, directeur des programmes à Ouranos, a présenté les travaux du consortium Ouranos sur la climatologie régionale et l'adaptation aux changements climatiques qui intègre 250 scientifiques issus de différentes disciplines. Un bel exemple de collaboration!

Pour M. Bernard Motulsky de l’Université du Québec à Montréal : « Mieux identifier les acteurs d'un projet dès le départ permet de mieux communiquer ». Il a donné de précieux conseils aux scientifiques pour améliorer leur communication. « Mieux diffuser les résultats du GIEC et les liens entre santé et changement climatique permettra d’augmenter la résilience de la société », a-t-il ajouté.

Finalement, tous étaient d’accord pour que cette conférence débouche sur la création d'une communauté de pratique en adaptation santé aux changements climatiques, car après des échanges si passionnants et motivants, la dynamique et la collaboration se poursuivront grâce aux outils numériques les plus performants. Encore plus de projets innovants et utiles sont donc à venir!