Je vous avais parlé en mai dernier d’un article de Romain Ligneul et de son équipe démontrant qu’une région particulière du cortex préfrontal humain joue un rôle important dans l’apprentissage de notre rang dans une hiérarchie de dominance suite à des renforcements positifs ou négatifs. L’étude dont je voudrais vous parler aujourd’hui va dans le même sens, mais avec un petit élément supplémentaire qui confirme quelque chose que l’on sait depuis longtemps : goûter à la victoire nous donne le goût d’y goûter encore…

N'importe quelle équipe sportive le sait. N’importe quel politicien au service du 1 % des plus riches le sait aussi : les luttes victorieuses de la majorité exploitée, menant souvent à des acquis sociaux diminuant quelque peu les privilèges de ces richissimes dominants (droit de grève, congés payés, etc.), ne doivent pas arriver trop souvent ! Pas plus que les manifestations où les gens goûtent à ce sentiment « d’empowerment » qui leur fait défaut dans la routine de leur vie quotidienne, ayant bien appris leur subordination des entreprises médiatiques possédées par ces même dominants !

C’est la rentrée, les gens sont de retour de vacances et reposés, et vous aurez compris que c'est le moment idéal pour « parler des vraies affaires » ! (pour reprendre l’expression chérie de nos chers politiciens) ;-)

Replaçons d’abord la dominance sociale, dans un contexte évolutif plus large. À savoir pourquoi il s’établit très souvent, chez les mammifères qui vivent en groupes, des échelles hiérarchiques de dominance. Autrement dit, des individus dominants (le typique « mâle alpha » qui peut, dans certaines espèces, également être une femelle) et des individus plus ou moins dominés. Une telle échelle hiérarchique s’observe lors de l’accès à des ressources limitées (accès prioritaire à la nourriture, aux partenaires de reproduction potentiels, etc.). Elle résulte d’un apprentissage social de victoires et de défaites répétées, ce qui la rend relativement stable, hormis les moments où un subordonné (souvent plus jeune) conteste le pouvoir d’un dominant en l’affrontant explicitement. S’il gagne, il prend la place du dominant et accède à ses privilèges. Chez l’humain, ce peut même être l’ensemble d’une classe sociale qui améliore son sort ainsi, comme on l’a évoqué au début de ce billet. S’il perd c’est le statut quo, un brin tristounet pour la majorité, mais moins coûteux en termes d’énergie et de risque de blessures pour tout le monde (la police défendant l’intérêt de la classe dominante chez les humains n’étant pas toujours très tendre…). D’où l’existence même des échelles hiérarchiques comme phénomène adaptatif.

Ce qui nous ramène à l’expérience de Hailan Hu et de son équipe de l’université Zhejiang, en Chine. Ils ont utilisé la technique de l’optogénétique pour exciter ou inhiber sur commande (grâce de la lumière de différentes longueurs d’ondes) une population particulière de neurones du cortex préfrontal dorsomédian de leurs souris. Lorsqu’ils excitaient ces neurones (qui reçoivent naturellement des inputs de la partie médiodorsale du thalamus) chez une souris subordonnée, celle-ci se mettait à gagner ses affrontements avec des souris dominantes, c’est-à-dire ici, à les faire reculer dans un tube s’apparentant à un tunnel étroit (autrement dit, « c’est moi qui ai dorénavant priorité ! », voir l'image en haut de ce billet).

Plus étonnant encore, le fait d’expérimenter ces victoires semble laisser une trace positive tenace dans le cerveau des souris, même quand son cerveau n’est plus stimulé par l’optogénétique. Par exemple, elles étaient plus combattives dans une autre situation expérimentale dans laquelle une lutte se jouait pour l’obtention du coin chaud dans une cage au plancher glacé.

En fait, certaines souris retournaient à leur rang original dans la hiérarchie après l’expérience originale, mais d’autres conservaient la position dominante issues des victoires qu’elles avaient « goûtées » avec l’aide de la stimulation optogénétique. Ce « winner effect », comme le décrivent les scientifiques, évoque des slogans comme « fake it ‘til you make it », eux-mêmes appuyés par des travaux comme ceux de Amy Cuddy démontrant que le simple fait de prendre une position de dominance change en quelques minutes notre taux d’hormones comme le cortisol ou la testostérone.

Cet « effet de la victoire » suggère aussi pour notre espèce que plus les individus dominés obtiennent de victoires, qu’ils y participent activement ou peut-être même seulement en lisant des livres qui les racontent (comme l’excellent Une histoire populaire des États-Unis, de Howard Zinn), plus ils sont susceptibles de faire ensuite d’autres gains par le seul fait qu’ils ont « goûté » à la victoire, qu’ils la savent possible, et qu’ils trouvent ainsi la motivation pour entreprendre les luttes nécessaires.

Un phénomène à retenir et qui n’est sans doute pas sans rapport avec l’empressement qu’a généralement le pouvoir à décourager les manifestations et autres moyens d’émancipation des populations.