A-t-on besoin encore aujourd'hui de prouver l'existence de l'inconscient? Tout dépend de l'espèce considérée. Quand on parle de l'inconscient, on fait référence évidemment à un inconscient chez l'humain. Il ne nous vient habituellement pas à l'esprit d'envisager un inconscient chez l'animal. Pour concevoir l'inconscient dans le règne animal, il faut d'abord concevoir que ces espèces soient, au préalable, dotées d'une conscience. On parle encore bien souvent de la conscience. Si on réfléchit en terme d'évolution, on devrait plutôt être amené à envisager l'émergence graduelle de différents niveaux de conscience au fil des millions d'années. Le premier niveau serait sans doute la conscience pour l'organisme de ce qu'il perçoit. Ce niveau n'impliquerait aucune conscience de soi de l'animal et aurait donc constitué le premier stade évolutif. Ce premier stade impliquerait que l'organisme n'aurait aucune conscience qu'il dirige lui-même ses actions. Dès ce premier stade, on pourrait concevoir un inconscient perceptuel. La conscience de soi elle-même aurait été façonnée par des dizaines voire des centaines de millions d'années d'évolution d'abord avec la conscience que l'organisme contrôle ses actions puis au fil du temps les émotions ressenties seraient apparues graduellement. Au niveau suivant, se placerait la conscience en lien avec des évènements vécus par l'animal ayant été mémorisés et, un peu plus tard, la conscience des premières connaissances pratiques (quels gestes utiliser pour se nourrir...). À un niveau plus élevé, c'est la conscience de l'existence d'une conscience pour les membres de la communauté de l'animal qui serait apparue. Enfin, chez notre espèce, la conscience de sa propre mort future de même que celle de connaissances de plus en plus abstraites en constitueraient jusqu'ici les niveaux les plus élaborés. 

Si des processus psychiques qui échappent à la conscience existent chez notre espèce, alors se pose inévitablement cette question : quand sont apparus les processus psychiques inconscients au cours de l'évolution? Ont-ils émergé avec l'apparition d'Homo sapiens ou sont-ils le résultat d'une lente évolution? Pour ma part, à l'instar des processus cognitifs conscients, j'ai toujours trouvé improbable, et même problématique, qu'un ensemble de phénomènes aussi complexes que des phénomènes psychiques inconscients aient pu émerger chez une espèce sans être passé par un long cheminement évolutif.

Précisons d'emblée qu'on peut considérer au départ deux types d'inconscient : l'inconscient perceptuel et l'inconscient mnésique. Pour ce qui est de l'inconscient perceptuel, le phénomène de vision aveugle reposant sur la cécité corticale semble suffisamment bien attesté pour valider l'existence de ce type de phénomène. Le phénomène de vision aveugle a également été étudié chez l'animal1 bien qu'il soit problématique de déterminer avec certitude s'il y a conscience ou non lors des divers tests. De plus, le cas du phénomène de vision aveugle est soit pathologique soit induit chez l'animal. Au surplus, on pourrait discuter d'autres manifestations de phénomènes pouvant être interprétés comme relevant d'une perception sensorielle inconsciente.

Du côté de la mémoire, on a longtemps considéré qu'un inconscient mnésique ne pouvait être mis en évidence que chez notre espèce. Et pourtant, il y a quelques années, des chercheurs ont pu démontrer chez le rat qu'un évènement vécu au stade infantile puis oublié ne l'était pas définitivement. Si un rat adulte reçoit un léger choc électrique alors qu'il se trouve dans un endroit particulier d'une cage, il conservera en mémoire cet évènement en affichant une réaction de peur lorsqu'il sera placé à nouveau au même endroit. Un rat juvénile, lui, n'affichera pas cette réaction de peur une fois devenu adulte indiquant qu'il a oublié l'évènement en question. Alessio Travaglia et son équipe sont allés plus loin dans une expérience toute simple : après avoir délivré un choc électrique à quelques reprises à des rats juvéniles dans un endroit particulier d'une cage et s'être assurés qu'ils ne montraient plus aucune réaction de crainte placé au même endroit une fois devenus adultes, ils leur ont administré de nouveau un choc électrique dans un autre lieu. Par la suite, lorsque les rongeurs ont pénétré dans la partie de la cage où ils avaient reçu les premiers chocs électriques, ils manifestèrent cette fois la réaction de peur que manifestent les rats adultes qui se souviennent de cet évènement de façon naturelle2. C'est selon moi, l'une des belles démonstrations expérimentales d'un inconscient mnésique chez l'animal. 

D'autres expériences de réactivation de souvenirs ont été menées chez l'animal par divers moyens, notamment chez la souris à l'aide de l'optogénétique pour stimuler des neurones du gyrus denté de l'hippocampe, montrant qu'un souvenir n'est pas forcément définitivement oublié3. L'expérience de Travaglia et de ses collaborateurs a la particularité, quant à elle, de réactiver un souvenir, en apparence oublié, au moyen d'un simple choc électrique or qui dit choc électrique dit mouvement réflexe. Dans le cadre de cette procédure, un phénomène de remémoration et un réflexe se trouvent liés entre eux.

Du coup, cet autre résultat pourrait s'ajouter pour constituer un faisceau d'indices indiquant un éventuel lien entre phénomènes réflexes et phénomènes cognitifs tels qu'abordés dans l'article précédent. Par le fait même, cette même expérience nous conduit à l'idée de l'évolution d'une intégration de ces deux types de phénomènes.