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La politisation de la science

Je vote pour la science, le 21 février 2012, 9h15

(Agence Science-Presse) Ces dernières années, la lourde main de l’ingérence politique s’est souvent manifestée dans le travail des scientifiques américains et, de plus en plus, canadiens. Mais la communication de la science —ou l’absence de communication— est aussi au coeur du problème.

La politisation de la science
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La politisation de la science

L'ingérence politique dans le travail des scientifiques est probablement la question qui a été le plus souvent abordée à notre émission.

En remontant plus loin dans les archives de l’Agence, on peut trouver les signaux d’alarme tirés dès 2004 par l’Union of Concerned Scientists sous le gouvernement Bush, puis 2006, et par d’autres. Avec l’arrivée d’Obama, il y a eu des indices d’un meilleur dialogue, tandis que le problème semblait se déplacer au Canada.

- Lettre ouverte dans Le Devoir par la coalition(16 février) : Liberté pour les chercheurs canadiens

- Et celle du président du syndicat des scientifiques du gouvernement canadien, Vancouver Sun (14 février).

- Reportages de la BBC, de la CBC, du Globe and Mail et de La Presse sur l’atelier Unmuzzling government scientists à l’AAAS.

- L’atelier en question est en ligne.

- Rapport de l’Union of Concerned Scientists (17 février) : Comment les compagnies corrompent la science aux dépens du public.

- Et dans The Guardian (19 février), entrevue avec Nina Fedoroff, Naomi Oreskes et d’autres : Attacks paid for by big business are 'driving science into a dark era'.

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Profitant de la première visite en sol canadien en 30 ans du congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), des organismes et chercheurs canadiens ont voulu attirer l’attention sur ces scientifiques qui, à l’emploi du gouvernement fédéral, sont de plus en plus « muselés » —contrôle de l’information, entrevues avec les médias refusées, etc. Leur atelier, Unmuzzling Government Scientists, tenu vendredi, 17 février, a suscité une bonne attention médiatique (voir encadré), et la question du bâillon est restée en filigrane de plusieurs autres présentations, tout au long de la fin de semaine.

Il faut souligner que c’est un congrès scientifique un peu spécial, que celui de l’AAAS. Loin du congrès d’experts typique, c’est plutôt une rencontre de gens de toutes les disciplines, où il est chaque fois question de communication et de perception de la science, d’engagement social du scientifique et des liens, parfois souhaités, parfois tendus, entre science et politique.

Josée Nadia Drouin y assistait cette année, et elle rapporte dans notre émission de cette semaine que si certains scientifiques canadiens communiquent, bien malgré eux, de moins en moins, ce n’est pas le cas pour l’ensemble de la communauté. De plus en plus, des chercheurs se tournent vers la vulgarisation et dans certains cas, n’hésitent pas à s’engager socialement. Elle nous décrit un de ces ateliers qui leur était destiné, et qui faisait salle comble.

Enfin, un des invités spéciaux témoignait, par sa fonction, de l’importance que peut prendre la science dans une société qui s’en donne les moyens : Carl Wieman, prix Nobel de physique... et directeur adjoint du Bureau pour la science et la technologie de la Maison-Blanche. Il est venu présenter, à un auditoire qui ne demandait pas mieux, le nouveau programme d’enseignement lancé en novembre dernier par le président Obama afin de motiver les élèves à exceller en science et mathématiques. Un budget de 80 millions$.

Extraits :

  • Stephen Toope, président et vice-chancelier de l’Université de la Colombie-Britannique (discours d’ouverture)
  • Kathryn O’Hara, titulaire de la Chaire CTV de radiotéléjournalisme scientifique à l’Université Carleton
  • Carl Wieman, directeur adjoint de l’OSTP, Maison-Blanche, Washington.

En musique : Symphony of science : La poésie de la réalité, un montage avec des voix de scientifiques comme Carl Sagan, Richard Feynman et Stephen Hawking.

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Je vote pour la science est diffusée le mardi à 11h à Radio Centre-Ville (102,3 FM Montréal). Vous trouverez sur cette page des liens vers les émissions précédentes. Pour en savoir plus sur l'initiative Je vote pour la science, rendez-vous ici. Vous pouvez également nous suivre sur Twitter et nous télécharger sur iTunes.

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Transcription de la première partie

Isabelle Burgun (IB) : Josée Nadia, tu es à Vancouver pour assister à un congrès scientifique un peu spécial, celui de l’AAAS, l’Association américaine pour l’avancement des sciences. Il y a 8000 participants dont 700 journalistes. C’est la première rencontre au Canada depuis 1981, ça se passait à Toronto.

Pourquoi un peu spécial, parce que c’est pas un congrès typique où on annonce des découvertes, c’est plutôt une rencontre de plusieurs disciplines, où il est toujours beaucoup question de communication de la science, et des liens entre science et politique.

Josée Nadia Drouin (JND) : Oui, cette année, le thème était Abolir les frontières en construisant une société mondiale du savoir. Et ça a été repris dans tout le programme. On y a parlé notamment de collaboration scientifique avec les sociétés émergentes, de quête de l’excellence à l’échelle internationale et de protection mondiale des océans, puisque ça se passait à Vancouver comme tu l’as dit.

En référence à cet univers que l’on pourrait qualifier de « sans frontières », Stephen Toope, recteur et vice-chancelier de l’Université de la Colombie-Britannique, a invité les participants du congrès, lors de la cérémonie d’ouverture, à partager les histoires qui y auront été racontées et à diffuser au plus large auditoire possible les idées qui vont aussi s’en dégager. On écoute son appel à tous.

Stephen Toope (en anglais) : La question que je pose est celle-ci : devrait-on essayer de l’aplanir? D’élever le terrain de jeu scientifique pour que tous, indépendamment d’où ils se trouvent, puissent avoir accès à l’apprentissage, à la recherche et aux nouvelles connaissances? Ou devrait-on tirer avantage de notre petite planète? En utilisant la technologie pour réduire la distance entre la science et les politiques, et entre les scientifiques et la population en général. La réponse, bien sûr, est que nous devons aspirer à faire les deux et je crois que nous devrions faire les deux simultanément.

Afin de combler le fossé existant entre les découvertes scientifiques et les politiques scientifiques, nous aurons besoin d’une communauté mondiale de citoyens qui comprend suffisamment ce qui se discute ici, à l’intérieur des murs de ce congrès pour s’engager à l’extérieur. Pour comprendre, puis réfléchir à ces questions afin de voter et soutenir les représentants du gouvernement qui feront ce qu’il doit être fait.

JND : Vous l’avez bien compris, en plus d’aborder la collaboration scientifique internationale, on allait aussi parler passablement de politique lors de ce congrès.

Et ç’a commencé en grand! La toute première conférence à laquelle j’ai assisté abordait le thème du bâillonnement des scientifiques gouvernementaux, une question qui a été souvent débattue à Je vote pour la science.

En fait, on n’y a rien appris que nos auditeurs ne savent pas déjà. Margaret Munro, journaliste pour Postmedia News, un consortium média, a illustré ce bâillonnement à l’aide d’exemples concrets. Andrew Weaver, chercheur en environnement à l’Université Victoria, en Colombie-Britannique, est revenu quant à lui sur l’importance de cette accessibilité aux chercheurs afin de sensibiliser la population aux enjeux scientifiques.

L’élément de nouveauté réside plutôt dans la mobilisation des organisations canadiennes pour décrier le bâillonnement. Une coalition composée d’associations provenant tant du milieu scientifique que de la communication scientifique demande maintenant au gouvernement Harper trois choses :

  • le retrait de ce bâillon,
  • la révision de sa politique de communication touchant les scientifiques gouvernementaux
  • et l’adoption d’une politique de communication transparente.

Une lettre ouverte écrite par cette coalition a d’ailleurs été publiée jeudi dernier sur le site du Devoir. Vous en avez probablement entendu parler.

Cette initiative, et la conférence qui servait entre autres à la présenter, a soulevé l’intérêt de la communauté scientifique d’abord. Tout au long des quatre jours qu’a duré ce congrès, on est revenu souvent sur cette question de bâillonnement des scientifiques à l’intérieur même d’autres présentations. J’ai assisté à plusieurs et je pourrais dire que c’est revenu à au moins cinq ou six reprises et c’étaient toujours avec les mêmes thèmes.

Il faut aussi préciser que cette conférence a généré passablement de bruit à l’extérieur des murs du congrès. La couverture médiatique a été importante, au Canada et ailleurs. La BBC en Angleterre a publié un article dont le titre ne laissait aucune place à l’interprétation : « Le gouvernement canadien bâillonne ses scientifiques ».

Alors suite à cette conférence, des scientifiques ont aussi ouvertement critiqué l’attitude du gouvernement canadien. Des agences gouvernementales, Santé Canada et Environnement Canada, ont réagi en affirmant qu’elles communiquaient fréquemment avec les médias et les enjoignaient à poursuivre dans cette veine. Et il faut quand même préciser que sur la table-ronde, aucun représentant du gouvernement n’avait jugé bon de participer malgré les invitations.

Il n’y a pas si longtemps, les scientifiques américains subissaient le même sort, notamment sous l’administration Bush Le témoignage de Francesca Grifo, de l’Union of Concerned Scientists, a été particulièrement éloquent.

Elle est venue expliquer aux participants canadiens les moyens que cette association avait mis en œuvre pour confronter le gouvernement sur la question du bâillonnement de ses scientifiques : on parle de documentation de cas, de sondage auprès des scientifiques pour savoir par exemple s’ils avaient peur de représailles. Il y a eu des lettres ouvertes et des pétitions, tout y est passé. Avec pour résultats que de nouvelles politiques de communication ont été adoptées par les différentes agences scientifiques, et évidemment, l’arrivée d’un nouveau gouvernement y a aussi été pour beaucoup.

Mais évidemment, maintenant qu’on a attiré l’attention sur ce bâillonnement au Canada, quelles sont les prochaines étapes à franchir? Il a été suggéré d’y aller un peu comme l’Union of Concerned Scientists, c’est-à-dire de recenser et de documenter des cas et de les mettre sur une même enseigne, un site web par exemple.

Et à l’instar de l’Union of Concerned Scientists, qui pourrait prend la responsabilité de ce dossier ici? C’est la question que j’ai posée à Kathryn O’Hara, titulaire de la Chaire CTV de radiotéléjournalisme scientifique à l’Université Carleton, qui agissait en tant que modératrice lors de cette session. On écoute sa réponse.

Kathryn O’Hara : C’est intéressant, parce qu’il n’y a pas une organisation qui était absolument responsable pour quelque chose comme ça. Nous avons la lettre ouverte, ça appartient à plusieurs organisations. Peut-être l’Acfas, je sais pas, peut-être avec d’autres organisations. Tout ça a été bénévole, comme l’ACS et la CSWA et c’est vraiment difficile d’en trouver une qui soit bilingue.

Les actualités de la semaine

IB : Pascal, avant de poursuivre avec Josée Nadia, trois actualités ont retenu notre attention cette semaine, qui ont un lien avec cette politisation de la science dont elle parle.

Pascal Lapointe (PL) : La première concerne un organisme américain qui est un des chefs de file de ceux qui nient le réchauffement climatique, et qui s’est fait prendre les culottes baissées,. Des blogueurs canadiens ont obtenu des documents secrets qui dévoilent la stratégie de cet organisme pour infiltrer le programme scolaire américain, et manipuler l’opinion publique

L’organisme en question, l’Institut Heartland, se définit comme un groupe de réflexion, mais c’est en réalité un canal par lequel passe de l’argent vers des firmes de communication qui publient ce qu’elles appellent des études scientifiques, mais qui sont des lettres d’opinion ou des recommandation pour les politiciens. Cet organisme s’était fait connaître il y a 20 ans pour son opposition à des réglementation du tabac, sous le prétexte que le lien etnre le taabc et le cancer ‘aurait pas été prouvé, et il suit maintenant la même stratégie avec le climat.

Les documents dévoilés montrent que son budget climat s’élève à plusieurs millions de dollars, dont une partie en 2012 servira à créer des modules à utiliser dans les écoles pour nier le réchauffement climatique.

IB : Et la deuxième actualité cette semaine, c’est que le dévoilement de ces documents a eu des répercussions jusqu’au congrès de l’AAAS.

PL : En fin de semaine, la présidente de l’Association, Nina Fedoroff, a expliqué à quel point ces stratégies de dénigrement de la science sont dangereuses pour toute la société.

Les scientifiques sont en partie responsables : la vulgarisation n’est pas leur force. Mais en plus, leurs attaquants peuvent se contenter de demi-vérités, et ça se répercute vite dans les blogues et dans les médias.

Le journaliste du Guardian de Londres fait parler une historienne, Naomi Oreskes, qu’on a interviewée ici l’an dernier, et qui dit, je cite : « il a fallu longtemps à la communauté scientifique pour réaliser à quoi elle fait face. Jadis, elle pensait que c’était juste un problème d’éducation mais elle commence à réaliser que ce sont des efforts organisés pour miner les données scientifiques, de la part de gens pour qui ces données représentent une menace à leur statu quo. »

IB : Inquiétant. Et la dernière actualité est aussi en lien.

PL : Vendredi, l’Union of Concerned Scientists, l’association militante de scientifiques dont Josée Nadia parlait à l’instant, a profité du congrès de l’AAAS pour publier son nouveau rapport, intitulé Comment les compagnies corrompent la science aux dépens du public.

Il y est question de scientifiques victimes de harcèlement et même de menaces, il est question de puissants lobbys qui influencent les politiques scientifiques.... Bref, tout ça, ce sont des illustrations de la façon la politique s’ingère dans la science aux États-Unis, et un peu au Canada, et c’est devenu plus pesant ces dernières années, comme on vient de l’entendre.

Deuxième partie : la communication scientifique à l’AAAS

(voir à la 13e minute dans le document audio ci-haut)