Peut-on « vacciner » contre la désinformation en expliquant aux gens les trucs et astuces des désinformateurs ? C’est l’hypothèse qu’ont exploré trois chercheurs, en s’appuyant sur l’épineuse question des changements climatiques.

L’avantage de cette question est qu’après un quart de siècle, on connaît bien les stratégies de désinformation des climatosceptiques : l’une d’elles est la stratégie dite « du doute » — qui consiste à prétendre qu’il subsiste un doute dans la communauté scientifique sur l’existence du réchauffement climatique, ou sur l’influence de l’humain sur le climat.  L’autre est la stratégie dite du « faux expert » : présenter l’avis d’un scientifique, mais sans préciser qu’il n’a jamais fait d’études sur la question. Ou plus largement, diffuser une fausse information en alléguant que « des experts » l’ont appuyée : c’est la stratégie qui fut longtemps employée par les compagnies de tabac — avec succès.

La première des deux expériences menées par John Cook, Stephen Lewandowsky et Ullrich Ecker, et décrite le 5 mai dans la revue PLOS One, consistait à montrer à 1500 participants un texte présentant les deux « points de vue » climatiques sur un pied d’égalité — peut-être que la Terre se réchauffe, peut-être pas. À un des groupes de participants, les chercheurs avaient expliqué auparavant que 97 % des climatologues s’entendent sur la réalité du réchauffement. À un autre groupe — c’est l’expérience de « vaccination » — ils avaient expliqué les effets pervers d’un « faux équilibre », représenté par ce réflexe qu’ont souvent les médias d’accorder à tous les points de vue une valeur égale — réflexe que les climatosceptiques ont su utiliser à leur avantage.

Le but, expliquent les trois chercheurs, n’était pas de mesurer si les « cobayes vaccinés » allaient davantage « croire » que les autres au réchauffement, mais plutôt de comparer la perception du « consensus » des climatologues, le niveau de confiance des participants envers les scientifiques ou leur soutien à d’éventuelles politiques.

Résultat : le « faux équilibre » tel que présenté par les médias avait son impact le plus fort sur la perception du consensus qu’avaient les participants. Autrement dit, il était plus facile de leur faire douter que 97 % des climatologues penchent pour le réchauffement climatique, si on leur présentait un reportage mettant les deux points de vue sur un pied d’égalité. En revanche, leur présenter au préalable un message « de vaccination » neutralisait l’impact de cette désinformation — les participants y étaient moins réceptifs.

Ce n’est pas la première fois qu’on entend parler de cette « théorie de l’inoculation » autour de la « la psychologie des changements climatiques » : un autre groupe a tenté une expérience similaire auprès de 2000 Américains, dont les résultats sont parus en janvier dans la revue Global Challenges. Eux aussi se sont intéressés à la thématique des changements climatiques et eux aussi ont voulu comparer l’impact d’un message dit « négatif » (la Terre ne se réchauffe pas) avec celui d’une « contre-information » (97 % des climatologues sont arrivés à cette conclusion). Et eux aussi concluent à l’impact « préventif » de l’inoculation : ceux qui ont été « prévenus » de la stratégie de désinformation sont moins susceptibles d’être affectés par un reportage prétendant mettre les deux points de vue sur un pied d’égalité.

En fait, la « théorie de l’inoculation » n’est pas nouvelle en psychologie : elle a été énoncée pour la première fois en 1961. Elle vise à expliquer comment des attitudes et des croyances peuvent changer. Elle a été testée en santé publique et en politique, entre autres.

Si l’idée de l’appliquer à la désinformation scientifique plaît à plusieurs, ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air. Le psychologue John Cook, de l’Université George Mason aux États-Unis, juge important de ne pas mentionner aux participants le mythe contre lequel ils sont « vaccinés » — mais dans le cas des deux expériences, il serait difficile au participant de ne pas réaliser qu’on est en train de lui parler de climatosceptiques.

Toutefois, poursuit Cook, faire découvrir les dessous de la désinformation peut servir en d’autres circonstances : le recours à un pseudo-expert est propre à bien des sujets, dit-il :

Ceci nous suggère que d’expliquer les techniques de déni peut aider les gens à repérer les tentatives de les tromper, donc à neutraliser les désinformateurs qui utilisent ces techniques.