Attention ! Attention ! Les clones arrivent en ville. Ce ne sont pas des soldats armés jusqu’aux dents mais d’adorables veaux, poulains et chiots. En effet, on apprenait jeudi par une dépêche parue dans Le Devoir , La Presse mais également Science et Avenir qu’un entrepreneur coréen au passé douteux s’était associé à des Chinois pour construire « le plus grand site mondial de clonage d’animaux [...], avec pour ambition de fabriquer en série chiens, chevaux et jusqu’à un million de vaches par an ». De quoi surprendre.

 

Si vous le permettez, je vais m’arrêter aux vaches. Un million, ça fait beaucoup. J’ai donc parlé à un spécialiste québécois du clonage : le Dr Lawrence Smith, chercheur au Centre de recherche en reproduction animale de l’Université de Montréal qui a présidé à la naissance du taureau Starbuck II, célèbre clone québécois.

Commençons par un petit peu de cuisine. Pour créer un clone, il faut deux cellules : celle de l’être tant désiré et une cellule qui a la propriété toute particulière d’enclencher le développement embryonnaire. Si vos cours d’éducation sexuelle ne sont pas trop loin, vous devriez déjà être en train de penser à la génitrice par excellence, la cellule reproductrice femelle : j’ai nommé l’ovule.

Dans le cas du clonage, on pirate la mécanique reproductive en aspirant le noyau de l’ovule (donc son matériel génétique) et on le remplace par celui d’une cellule de l’individu à cloner.

Ta daaan ! L’embryogenèse peut commencer.

Première étape : la cellule se divise. Deuxième étape : pareil... Troisième étape : toujours pareil... Et ainsi de suite jusqu’à un stade nommé le blastocyste (100 cellules). C’est pas beau la vie ?

Oui, mais pas pour la majorité des cellules clonées. À ce stade, on en a déjà perdu 70 %.

Puis c’est ici qu’on commence à s’amuser, en fait. Parce que, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais pour qu’un amas de 100 cellules se transforme en un veau joli, il lui faut un utérus. En général, ça vient accompagné d’un intestin, de quatre pattes, de quatre estomacs et d’une tête qui rumine. Ça s’appelle une vache.

Bon. On prépare la vache porteuse avec deux ou trois hormones et on lui insère le blastocyste dans la matrice. Tout va bien, me direz-vous ? Que nenni ! Un autre 70 % périssent dans la semaine suivant le transfert.

Si vous calculez bien, le taux de survie à cette étape-ci est de 9 % (30 % x 30 %).

Tant qu’à être dans les chiffres, la gestation est de neuf mois chez la vache. Neuf mois pendant lesquels il faut héberger, nourrir, cajoler ladite vache. Parce que, comme de bien sûr, l’hécatombe n’est pas finie. La moitié des embryons meurent avant la naissance et un tiers, dans leur première semaine de vie.

Résultat : sur 100 clones initialement produits, ne naitront qu’un à deux veaux en santé. La nouvelle « usine » veut générer à terme un million de clones par an. Cela signifie que ses laboratoires vont produire cent millions d’embryons. Vous avez bien lu : 100 000 000. Mais ce n’est pas l’étape « laboratoire » qui pose problème.

Ce qui rend l’annonce de cette semaine quelque peu invraisemblable, ce sont les mères porteuses. Il faudrait environ 500 000 vaches pour produire un million d’adorables petits veaux. Vaches que, si on reprend la dépêche initiale, « les agriculteurs chinois ont de la difficulté à produire ». Pour information, il y a 353 800 vaches laitières au Québec.

Cerise sur le gâteau : ces veaux clonés seraient vendus pour leur viande. Actuellement, la valeur marchande d’un veau cloné varie entre 30 000 et 50 000 $. Celle d’un veau « normal », moins de 400 $. Économiquement parlant, « il vaut mieux manger la vache porteuse que son veau », signale d’ailleurs le Dr Smith.

Cloner un animal pour le manger n’a aucun sens ; cloner un individu aux qualités génétiques exceptionnelles, comme Starbuck, en a un peu plus. Mais on n’a pas besoin de 100 000 Starbuck. Il a déjà engendré 200 000 filles, sans avoir eu besoin de son clone pour l’aider.

 

Cet article est d'abord paru sur le site Brïte Sciences .

Illustration : CloneTroopers par Jeremy Keith