Comment transformer le journalisme scientifique en une entreprise rentable et fructueuse? Utopie, disent les uns. Mais non, il suffit de trouver le bon modèle d’affaires, proclament les autres. Hum.

 

Prenez le sociofinancement par exemple. Si ça doit être «le modèle», le dernier exemple en lice en journalisme scientifique prend l'eau: le magazine en ligne Matter.

Si vous avez donné des sous via Kickstarter à ce projet qui, en 2012, promettait de s’en servir pour produire du journalisme scientifique de qualité («nous produirons chaque semaine un seul reportage de longue haleine sur les grands enjeux en science et technologie»), vous serez sans doute déçu de le voir devenir un magazine «sur tout» (et n’importe quoi)

«Comment Britney Spears est allée à Vegas et est devenue un modèle féministe ou bien «des stagiaires non rémunérés déposent une poursuite contre les Clippers de Los Angeles» ne faisaient pas partie des nobles intentions de départ» commentait cet été le blogueur de la Columbia Journalism Review .

Matter visait 50 000$, il en a obtenu 140 000$. Deux ans et demi plus tard, ça reste le projet journalistique à avoir obtenu le plus haut financement chez Kickstarter. En 2013, Matter a été acheté par la plateforme Medium.

Bien sûr, Matter se défend en disant qu’il doit repenser son modèle d’affaires. Or, c’est une phrase passe-partout qui ne veut rien dire. Le modèle d’affaires, c’est l’arlésienne des mondes virtuels : tout le monde en entend parler, personne ne l’a vue. C’est le monstre du Loch Ness des médias: un quart des gens croit en son existence, mais personne ne l’a vu non plus. Le modèle d’affaires, c’est la recette de cuisine qui, quand on l’aura trouvée, permettra au journalisme (scientifique ou non) de passer au 21e siècle.

Jusqu’au jour où quelqu’un trouve une telle recette, et qu’on s’aperçoit soudain que la moitié des invités sont végétariens et que les autres souffrent d’une intolérance aux produits laitiers, au gluten ou aux oranges.

Il a le dos large, le modèle d’affaires. C’est en son nom que la chaîne de télé «scientifique» Discovery nous offre ces documentaires douteux sur les requins ou sur les sirènes. Pourtant, peut-on blâmer Discovery? Après tout, ça a généré d’énormes cotes d’écoute. Un succès.

Si on n’écoutait que les gourous du modèle d’affaires, il n’y aurait plus d’émissions de radio ou de télé comme La Tête au carré, Les Années-lumière, Le Code Chastenay ou Découverte. A bien y penser, il n’y aurait plus de télé publique. Plus de Québec Science, plus d’Agence Science-Presse.

Bref, plus beaucoup de journalisme scientifique, parce que celui-ci a toujours attiré moins de lecteurs que le journalisme culturel et moins d’annonceurs que le journalisme économique.

Attention, je ne suis pas de ceux qui disent, comme ce collègue, que la disparition du métier est à l’horizon. Il y a bel et bien des sous à aller chercher. Il y a des gens qui peuvent être convaincus, qui n’attendent qu’à être convaincus. Mais il y a, pour cela, un travail pédagogique à faire, et pas juste de la part des journalistes. Dans l'attente, l’attitude des gourous du modèle d’affaires ressemble à celle d’un aveugle qui continue d'essayer de traverser un mur, plutôt que de demander qu’on lui ouvre la porte.