Lorsqu’en 2006, Al Gore a frappé un grand coup avec le film Une vérité qui dérange, Facebook apparaissait à peine sur les écrans radar et l’émission Je vote pour la science n’existait pas encore.

Bon, j’admet être sûrement le seul spectateur du nouveau film d’Al Gore à avoir fait cette connexion, mais elle aide à comprendre pourquoi ce nouveau film, Une suite qui dérange, débarque dans une société qui lui sera beaucoup moins réceptive qu’en 2006.

Une vérité qui dérange (An Inconvenient Truth) fut un des plus gros succès de l’histoire du documentaire : des revenus de 50 millions$, dont la moitié aux États-Unis, un livre-compagnon demeuré sur la liste des best-sellers pendant des mois… et bien sûr, l’Oscar du meilleur documentaire. On dit de lui qu’il a « dynamisé le mouvement environnemental » et motivé des citoyens jusque-là peu préoccupés par la question climatique. Un succès qui n’est pas étranger au déluge d’hostilité que le film a déclenché dans les milieux climatosceptiques : ils ont flairé le danger.

Mais en coulisses, d’autres transformations étaient en cours en 2006-2007. On commençait alors à parler, sous le gouvernement Bush, de cas d’ingérences politiques dans la recherche — des cas où le pouvoir intervenait pour atténuer, museler ou asphyxier la recherche qui le dérangeait. À l’époque, des associations militantes comme l’Union of Concerned Scientists, tiraient la sonnette d’alarme, mais à part elles, la grande majorité des scientifiques en étaient encore à se demander s’il était de leur devoir d’intervenir sur la place publique. Beaucoup d’hésitations tomberaient, dans les années suivantes, sous le gouvernement canadien de Stephen Harper.  

En 2008, à l’Agence Science-Presse, nous avons lancé Je vote pour la science, une émission de radio vouée à explorer les liens entre science et politique, entre ces deux planètes qu’on avait peu l’habitude de croiser dans la même phrase. Nous n’étions pas les seuls : les « questionnaires » destinés aux partis politiques dans les années suivantes et le débat entre des candidats aux élections en 2012, étaient inspirés d’initiatives américaines, tandis qu’en parallèle, des rubriques « science policy » apparaissaient ici et là (The Guardian, Science, Science Progress…). Ce qui émergeait, c’était une prise de conscience de la nécessité de ne plus parler seulement de « science » OU de « politique », mais des deux conjointement. Entre autres choses, pour mieux comprendre les routes par lesquelles les géants du pétrole finançaient les lobbys qui finançaient les idéologues dont les arguments pseudo-scientifiques influençaient les politiciens.  

En parallèle, émergeait une autre prise de conscience, celle que les débats sociaux étaient de plus en plus polarisés, et que cette polarisation, savamment utilisée par ces mêmes lobbys, était en train d’entraîner la science dans son sillage. Pour un nombre croissant de citoyens, l’attitude face à la science et aux experts devenait de plus en plus :

Si cette recherche dit ce que je veux entendre, c’est de la bonne science, sinon, c’est « juste une opinion ».

Au milieu de tout cela, est arrivé Facebook. Ses bulles de filtres. Ses chambres d’échos. Facebook est devenu l’outil par excellence pour quiconque voulait se contenter de ne lire que ce qui confirmait ses opinions — du climat à la vaccination en passant par les chemtrails.

Débarque donc dans ce nouveau décor Une suite qui dérange (Inconvenient Sequel : Truth To Power). Je suis allé le voir cette semaine. D’autres que moi ont déjà souligné ses qualités cinématographiques, la puissance des séquences de catastrophes, l’empathie d’Al Gore… Mais si le message est resté le même, le spectateur, lui, a changé. En 2006, Une vérité qui dérange était un cours de vulgarisation extrêmement efficace sur les impacts à venir du réchauffement climatique. En 2017,  Une suite qui dérange a plutôt les deux pieds dans le « science et politique » : les difficultés de la Conférence de Paris à en arriver à un consensus ; le maire de Miami, Floride, qui peine à convaincre son gouverneur de l’urgence d’agir face aux inondations ; et le citoyen, le simple citoyen, qui doit prendre les choses en main, à son échelle, parce que « les pouvoirs » ont regardé ailleurs depuis 10 ans, quand ils n’ont pas carrément saboté les efforts entrepris.

Une suite qui dérange ne pouvait pas se contenter d’être une vulgarisation sur le climat : cette leçon-là a été donnée. Le film de 2017 prend plutôt acte des éléments de blocage par lesquels un certain élan de 2006 a été perdu en cours de route. Certes, en pointant de simples citoyens qui, aux quatre coins du monde, se joignent au Climate Reality Project d’Al Gore pour devenir à leur tour conférenciers, en pointant les mouvements d’opposition aux pipelines et en faisant parler des acteurs économiques ou politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite, qui investissent à fond dans les énergies renouvelables, Al Gore joue la carte de l’optimisme. Mais à l’inverse, c’est à se demander si le film, lui, n’est pas plus pessimiste que celui de 2006 : oui, ces gens ont un impact tangible, du local jusqu’à l’international. Mais à la fin, c’est tout de même Donald Trump qui a été élu.

À moins que le vrai message du film ne soit de prédire que Trump, et non Gore, deviendra le nouveau facteur qui, en 2016-2017, aura « dynamisé le mouvement environnemental »? SI ça devait être le cas, on attend avec impatience le troisième épisode.