Parmi les figures qui viennent immédiatement à l'esprit quand on parle de clichés au cinéma, le savant fou a une place de choix. Pourtant, ces personnages caricaturaux, bien que très marquants, restent minoritaires dans le cinéma de fiction et d'autres clichés, plus répandus mais moins évidents à déceler, touchent les scientifiques.

Viktor Frankenstein, les docteurs Moreau et Mabuse, Herbert West le réanimateur, l'inventeur fou Rotwang de Metropolis, Krank de La cité des enfants perdus, le Dr. Gediman de Alien: Resurection, Durand Durand de Barbarella... Tous ces noms de savants diaboliques, auxquels on peut tout de même ajouter quelques figures plus sympathiques comme le « Doc » de Back to the Future, donnent une image extrêmement déformée des scientifiques. Mais si ces personnages, souvent hérités de la littérature, ont considérablement marqués l'imaginaire collectif, ils sont en réalité beaucoup moins nombreux que ce que l'on pourrait penser.

Dans le livre Le cinéma et la science (CNRS Éditions), Jacques Jouhaneau réalise un inventaire des personnages de scientifiques de 16 000 longs-métrages sortis sur la période 1902 - 1995. Celui-ci révèle que seulement le quart des personnages liés à la science sont « négatifs » et cette proportion tombe à 12 % pour les personnages dont la discipline est clairement définie. Le savant fou est devenu un lieu commun que les réalisateurs tentent d'éviter et on ne les retrouve guère plus que dans les nanars et les films de série Z.

Mais l'inventaire de Jouhaneau met en lumière une autre déformation de la réalité, plus problématique pour la représentation que peut se faire le spectateur du monde de la science. En effet, il montre que seulement 4 % des personnages de scientifique au cinéma sont des femmes. Or, cela est extrêmement éloigné de la réalité : dans les pays de l'OCDE, en 2009, 46 % des thèses (toutes disciplines confondues) ont été réalisées par des femmes. Si on se limite aux sciences (naturelles, humaines et sociales), les femmes sont même plus nombreuses que les hommes à obtenir le grade de docteur en France (en 2007)1. Pourtant, elles sont très peu présentes au cinéma et, lorsqu'elles apparaissent, elles font figure d'exceptions : l'astronome Eleanor Arroway de Contact, la linguiste Louise Bank de Arrival, les biologistes Ruth Leavitt de The Andromeda Strain et Elizabeth Halperin de Sphere ou la sismologue Rhonda LeBeck de Tremors font partie des rares figures marquantes de femme scientifique au cinéma.

Un cliché peut en cacher un autre

Cette très faible présence des femmes n'est pas la seule chose que l'on peut déplorer dans la représentation des scientifiques au cinéma. On peut également noter qu'ils sont très souvent représentés de la même manière : en blouse blanche dans un laboratoire rempli de machines complexes, de tableaux noirs couverts de formules mathématiques, de tube à essais colorés et de microscopes donnant une « touche scientifique » au décor. Cela peut s'expliquer par le fait que les scientifiques sont souvent réduits à être des « personnages-fonctions » dont le seul rôle est d'expliquer au spectateur le minimum de science nécessaire pour la bonne compréhension de l'intrigue. Ils n'ont donc généralement pas de personnalité développée et doivent être immédiatement identifié par le spectateur, d'où leur aspect caricatural.

Cette simplification des personnages scientifiques a entraîné l'apparition d'un autre cliché, moins évident à repérer que celui du savant fou mais tout aussi faux. Il s'agit de l' « omni-scientifique », c'est-à-dire du scientifique qui maîtrise des compétences très variées et parfois très éloigné de sa discipline d'origine. Les exemples sont nombreux, en particulier dans les grosses productions hollywoodiennes. Ainsi, dans Avatar, la docteure en biologie Grace Augustine se révèle également anthropologue et linguiste, dans Prometheus le personnage d'Elizabeth Shaw, archéologue, supervise une expédition spatiale et dans The Core on demande au géologue Joshua Keyes son avis sur les armes magnétiques de l'armée...

Ce cliché provient sans doute d'une facilité d'écriture : il est plus facile d'introduire un personnage qui répond à toutes les questions scientifiques que dix personnages spécialisés dans une discipline particulière. Mais cela est encore une fois très éloigné de la réalité où les chercheurs sont aujourd'hui ultra-spécialisés, même au sein d'une discipline. Il est par exemple peu probable qu'un sédimentologue s'hasarde à proposer des théories sur les volcans même s'il s'agit également de géologie.

Heureusement, il existe des contre-exemples. On trouve des films où les scientifiques ne font pas l'objet de caricatures (comme, dans des genres très différents, The Thing, Good Will Hunting ou The Man From Earth) ou sont représentés de manière réaliste (comme dans Contact ou I Origins). Malheureusement, ces cas restent minoritaires et on ne peut que regretter que le cinéma offre une vision à ce point déformée de la communauté scientifique au public. Donc, non, tous les savants au cinéma ne sont pas fous mais ils sont par contre presque tous des hommes blancs entre 30 et 50 ans, caricaturaux et qui maîtrisent souvent bien trop de disciplines...

- A. R.

1 : Chiffres issus du rapport Égalité entre les Femmes et les Hommes : chiffres clés de la parité dans l'enseignement supérieur et la recherche publié en janvier 2013 par le ministère français de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, disponible ici.