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30 ans d'Agence Science-Presse

1995: greffer des organes d'animaux

Agence Science-Presse, le 15 septembre 2008, 11h00

(Agence Science-Presse) L’Agence Science-Presse a publié le 21 novembre 1978, il y a donc 30 ans, le premier numéro de son bulletin Hebdo-Science. Voici un autre des 30 articles que nous vous offrons d’ici au 21 novembre 2008... Lisez-le et mesurez le chemin parcouru... ou pas encore parcouru!

Depuis cet article...

- La greffe d’organes d’animaux, désormais appelée xénotransplantation, a progressivement été autorisée par les autorités (par exemple, ici) pendant la deuxième moitié des années 1990.

- Mais aujourd’hui encore, les deux obstacles mentionnés dans l’article —le risque de rejet et la crainte de transmission de maladies— demeurent les principaux obstacles.

- Le risque de transmission d’une maladie est pourtant faible et dûment pris en compte (par exemple, ici). Mais les peurs provoquées par la maladie de la vache folle ou le virus du Nil ont rendu encore plus difficile la tâche des promoteurs de greffes d’organes d’animaux.

Greffes d’organes d’animaux : la recherche s’intensifie mais les obstacles demeurent

En décembre dernier, Mavis Mcardle, 55 ans, se mourait à l’Hôpital Royal Victoria de Montréal en attendant un don d’organe qui n’arrivait pas. In extremis, les médecins ont utilisé un foie de porc pour sauver la malade d’une mort certaine.

Le foie de l’animal n’était pas véritablement greffé. Il avait été gardé à proximité de la patiente, relié à elle par des tubes formant une boucle. Il était utilisé tel un « super-filtre » pour débarrasser son corps de toxines mortelles, habituellement éliminées par cet organe.

Quelques heures plus tard, un foie humain devenait enfin disponible pour une greffe, et permettait de sauver Mme Mcardle.

Ce spectaculaire événement n’est pas sans susciter une question bien légitime : la greffe d’organe animal sur des humains est-elle à nos portes?

« À ma connaissance, aucune greffe d’organe animal n’a encore été réalisée sur des humains au Québec », explique le Dr Jacques Corman, directeur médical de Québec-Transplant, l’organisme qui gère actuellement les dons d’organes et de tissus humains pour la province.

« Le type d’opération du Royal Vic, avec organe animal extra-corporel, s’est répété il est vrai à quelques reprises dans des cas de vie ou de mort, poursuit-il. Mais ça reste exceptionnel. C’est pour l’instant la limite que l’on a atteint. »

Foie de porc et coeur de babouin

Les greffes d’organes animaux sur les humains ne sont pas un phénomène nouveau. « Peu de gens savent que le premier greffé de coeur au monde au début des années 1960 l’avait été avec un coeur de babouin », souligne le Dr Pierre Daloze, chirurgien de greffes à l’Hôpital Notre-Dame de Montréal.

En 1984, ce type d’intervention avait fait le tour du monde avec le cas « Bébé Fay », ce nourrisson américain souffrant de malformation cardiaque à qui on avait également greffé le coeur d’un babouin.

Mais les échecs répétés —Baby Fay n’avait survécu que 35 jours— ont forcé les chercheurs, depuis 10 ans, à quasiment cesser les expériences, le temps de trouver des réponses aux obstacles majeurs que pose encore ce type d’intervention.

Au premier plan : les rejets. « On se rend compte que les greffes entre animaux et humains déclenchent chez l’homme une réaction immunitaire explosive, que l’on appelle rejet hyperaigu », explique le Dr Daloze.

En effet, dès que l’organe animal est implanté, un des bataillons les plus primitifs de notre système immunitaire —les protéines du complément— entre en jeu et vient coaguler le sang, détruisant l’organe greffé en quelques minutes.

Deuxième obstacle : les infections. « Ces greffes posent le problème des infections virales inter-espèces, explique le Dr Daloze. Un exemple : il existe un type d’encéphalite à infection virale chez les singes, auquel l’humain ne peut actuellement opposer aucune parade, aucun anticorps. Ainsi infectée, une personne greffée pourrait être tuée en quelques minutes! »

Jusqu’à maintenant, parce que leurs organes se rapprochent des nôtres, le chimpanzé, le babouin et le porc ont été les animaux les plus utilisés dans ce type d’intervention. On y a prélevé principalement des coeurs, des foies et des reins.

Des solutions aux problèmes de ces greffes émergent lentement. Notamment du côtél des contrôles anti-rejet. « On commence en Angleterre à traiter génétiquement les animaux desquels on veut prélever les organes ».

Dans les faits, on crée des porcs à qui l’on a donné, par manipulations génétiques, des gènes qui leur permettent de réagir aux fameuses protéines du complément responsables des rejets hyperaigus. « Théoriquement, pense le spécialiste, les organes de ces animaux devraient mieux résister, lorsque greffés, à l’attaque du système immunitaire humain. »

Greffe de cellules

« Mais tout cela n’est pas pour demain, ajoute le Dr Jacques Corman de Québec-Transplant. L’expérience du Royal Victoria en est la preuve : l’organe n’a pu être utilisé que comme un pont de quelques heures et encore, ça s’est fait à l’extérieur du malade. »

Mais avec la rareté des organes, ce type de greffe est-il appelé à devenir monnaie courante?

« La perspective la plus réaliste, selon moi, avant même la transplantation d’organes complets, sera celle de cellules animales, dit le spécialiste de l’Hôpital Notre-Dame. Par exemple, on pourrait bientôt transplanter du porc à l’homme, les îlots de Langherans, ces cellules responsables de la production d’insuline dans le foie. On rendrait ainsi service à bien des diabétiques! »

Par Luc Dupont, Hebdo-Science, 9 mai 1995.