D’ordinaire, lorsqu’on reproche à un gouvernement de moins investir dans la recherche et l’innovation, c’est en raison du retard économique que cela lui fera prendre sur les autres pays : moins d’inventions signifie moins de nouvelles entreprises, donc moins de nouveaux emplois. Une nouvelle étude propose plutôt d’aborder le problème en termes de génération perdue.

Un projet de recherche en sciences sociales, dont le titre ne fait pas mystère sur ses intentions — The Equality and Opportunity Project — dirigé par un économiste de l’Université Stanford, a publié dimanche un rapport qui associe le niveau de pauvreté avec la capacité peut-être décroissante des États-Unis à former les futurs scientifiques. Leur conclusion est que, si on veut essayer de prévoir qui, dans une cohorte d’écoliers doués, a le plus de chances de devenir un futur Einstein, le facteur décisif n’est pas son bulletin de notes en mathématiques, mais le niveau de richesse de ses parents.

Les enfants de familles à revenus élevés sont 10 fois plus susceptibles de devenir des inventeurs que les enfants de familles à faibles revenus.

En un sens, la corrélation est encore plus dérangeante quand on considère les notes. Les enfants de familles à faibles revenus qui figurent parmi les meilleurs en maths — ceux qui, en 3e année, étaient dans les 5 % supérieurs — ne sont pas plus susceptibles de devenir des « inventeurs » que leurs amis qui avaient des notes en-dessous de la moyenne, mais avaient des parents riches.

Les cinq économistes appellent ces écoliers des « Einstein perdus » (lost Einstein) : des jeunes qui auraient eu plus de chances de percer en sciences — ou du moins, dans un secteur associé à l'innovation — si le hasard les avait fait naître dans une famille plus riche. Un constat en contradiction, soulignent-ils, avec le mythe d’une société égalitaire entretenu aux États-Unis.

Il existe aussi un écart en fonction de la couleur de la peau et du sexe. Les enfants Blancs ont trois fois plus de chances de devenir des « inventeurs » que les Noirs. Et seule une minorité de femmes se retrouvent dans les départements universitaires de génie. Mais chez ces dernières au moins, l’écart tend à se resserrer.

Les enfants de familles à faibles revenus, de minorités visibles et les filles, sont moins susceptibles d’être confrontés, à travers leur famille et leur voisinage, à des modèles en science. Mais notre estimation implique que si les filles étaient tout autant exposées à des femmes en innovation que les gars le sont à des hommes, le déficit de genre en innovation diminuerait.  

L’équipe est arrivée à ces conclusions à partir de l’analyse de millions de rapports d’impôts anonymisés. En distribuant ceux-ci par régions, les cinq chercheurs ont tenté de faire une corrélation avec le nombre de brevets déposés par région — d’où leur insistance sur le mot « inventeur » — ainsi qu'avec les résultats scolaires de gens qui, au fil des années, ont déposé des demandes de brevets.