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Contrôle biologique

Fini le sexe dans les vignes!

Bruno Geoffroy, le 9 septembre 2015, 9h46

D’entre les feuilles du vignoble exhale un parfum à étourdir. Des notes de phéromones de synthèse volent au vent. Prompts à désorienter les plus ardents papillons Cochylis et Eudémis. Communication grippée entre les amants éphémères, confusion sexuelle garantie. La reproduction de ces infatigables tordeuses de grappe n’aura pas lieu. Les vignerons soufflent, les entreprises phytosanitaires se frottent (encore) les mains.

Crédit : Darwin Bell_Flickr CC
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Crédit : Darwin Bell_Flickr CC

Le prix à payer
La viticulture raisonnée et raisonnable a pourtant un prix… que l’amateur va peut-être devoir payer. Pour mener à bien la lutte biologique, il faut installer environ 500 diffuseurs de phéromones à l’hectare. Un coût total de 200-250 euros par hectare (produit et main-d’œuvre) contre 100 euros en moyenne pour un traitement de pesticides (un passage motorisé) que certains exploitants jugent parfois trop cher.

Dans l’arsenal de la lutte biologique, les phéromones sexuelles de synthèse sont indéniablement une belle réussite. Une arme raffinée pour la vigne entre autres par Denis Thiéry et son équipe de l’unité mixte de recherche SAVE (Santé et Agroécologie du VignoblE — INRA et Bordeaux sciences agro) en France.

Des travaux novateurs qui s’appuient sur un schéma tactique simple : brouiller la communication olfactive des insectes lors de leur période de reproduction. En clair, saturer l’atmosphère en molécules de synthèse, véritables copies des phéromones naturelles émises par les femelles pour attirer les mâles. Enivrés et déboussolés à ne plus savoir où les femelles se cachent, les mâles en perdent la tête. La partie de pattes en l’air n’aura pas lieu. Le contraceptif odorant a encore frappé.

Une génération de futures larves sacrifiée sur l’autel de la santé de la vigne (attaque des boutons floraux et des baies). Tant pis, tant mieux! La pourriture grise, favorisée par le développement de ces générations d’insectes nuisibles, ne s’installera pas dans les vignes cette année-là.

Une réduction des pesticides salutaire
Depuis longtemps, la viticulture consomme les pesticides comme une droguée sous amphétamines. Toujours en quête d’un « fix » salvateur, la vigne se saigne les ceps.

Sous la pression des contraintes environnementales franco-européennes à venir et l’envie de diminuer l’exposition des travailleurs de la vigne à des produits toxiques, la deuxième culture la plus consommatrice de produits phytosanitaires en France envisage le sevrage.

Ses dealers historiques, entreprises phytosanitaires ou autres, ont déjà permis une réduction de la quantité de produits utilisés et amélioré la précision des frappes de leurs agents chimiques. Le matériel de pulvérisation s’est aussi amélioré. Mais c’est sans compter sur la déflagration causée par la lutte biologique.

Véritable méthadone de la vigne « shootée » aux pesticides, elle lui offre répit et durabilité. À l’horizon, préservation de l’environnement (traitement visant seulement les ravageurs), des ressources en eau et de la santé des viticulteurs. Voilà de quoi communiquer autour d’un « produit plus nature » auprès du consommateur. À la mode, me direz-vous.

Se faire des grappes en or!
Homologués depuis 1995 par le ministère de l’Agriculture et autorisés en agriculture biologique, ces diffuseurs de phéromones essentiellement commercialisés par le précurseur et CBC Biogard (ex — Terra Fructi, mis sur pieds par deux vignerons français) gagnent des partisans chaque année.

« Cette pratique est en plein développement en France avec une progression des surfaces de 50 % en trois ans », rappelait Denis Thiéry, dans les pages du magazine de l’Université de Bordeaux en juillet dernier. En France, les surfaces protégées représentent 30 000 ha, soit 4 % du vignoble. Avec 40 % de son vignoble sous confusion sexuelle (13 000 ha), la Champagne fait figure de pionnière. Certaines appellations comme Vosne-Romanée font même appel à la confusion sexuelle depuis 1998.

Pourtant, la viticulture française a de la marge : en Suisse et en Allemagne, respectivement 60 % et 65 % des vignobles bénéficient de cette technique de lutte biologique. Un retard français lié à la mise en place tardive de subventions (départements et chambres d’agriculture) et à un « recours culturel » aux intrants chimiques. La France n’est pas le troisième pays utilisateur de pesticides au monde pour rien.

Ce retard à l’allumage va directement bénéficier aux entreprises phytosanitaires, bien repositionnées sur le créneau de la lutte biologique tous azimuts. Pas de nouveaux produits chimiques en vue, mais du traitement alternatif en veux en voilà, du conseil en biodiversité et du développement durable sur toutes les bouches des industriels.

Dans les pages du quotidien Ouest-France, Denis Longevialle, secrétaire général d’IBMA France, l’association des fabricants de produits de biocontrôle estimait à « 100 millions d’euros le marché des alternatives naturelles aux pesticides, soit 5 % du marché de la protection des plantes ». Un secteur en plein essor et bien juteux pour des chimistes reconvertis à l’agriculture raisonnée en mal de débouchés.