Le 2 février, la conseillère de Trump déclenche l’hilarité sur les réseaux sociaux en justifiant le décret anti-musulman par le « massacre de Bowling Green »... un événement qui n’a jamais eu lieu. La conseillère admet son erreur le lendemain. Le 10 février pourtant, un sondage révèle que la moitié des partisans de Trump sont d’accord avec l’affirmation voulant que le massacre de Bowling Green justifie la politique anti-musulmane.

Oui, vous avez bien lu. Un événement inexistant. Même Kellyanne Conway, la conseillère en question, n’a pas tenté de le défendre en invoquant des « faits alternatifs ». C’était une gaffe, point. Et pourtant, ces mots ont suffisamment flotté dans l’espace public pour que des millions d’Américains les aient intégrés à leur espace mental.

Bon, à leur défense, tous ceux qui ont répondu au sondage n’avaient pas nécessairement entendu parler de Bowling Green. La question aurait pu être « est-ce que le massacre de l’Atlantide justifie la politique anti-musulmane » et plusieurs auraient tout de même répondu oui.

N’empêche que 51 % des partisans de Trump — contre 2 % des partisans de Clinton — c’est énorme. Et c’est une bonne leçon pour les journalistes en général et les journalistes scientifiques en particulier, nous qui nous demandons comment rejoindre un public qui n’est pas gagné d’avance à notre travail.

On peut voir dans cette histoire une métaphore pour bien des choses.

  1. Le déficit d’attention, à l’heure où l’attention a une énorme valeur : publicitaires et politiciens bataillent pour avoir la nôtre, et pour nous empêcher d’accorder trop d’attention à ce qui pourrait leur nuire.
  2. L’omniprésence des réseaux sociaux, qui crée une dépendance à l’info rapide et instantanée, au détriment de l’explication et du raisonnement.
  3. Le déluge d’informations quotidien et l’incapacité de certains à y faire face, par fatigue, par indifférence ou par méconnaissance des outils pour distinguer le vrai du faux.
  4. La facilité avec laquelle d’habiles démagogues peuvent désinformer : il suffit qu’une chose semble vaguement plausible pour qu’elle soit acceptée par des millions de personnes. Et si quelqu’un dénonce la chose comme étant fausse, il doit lui aussi batailler pour l’attention.
  5. L’importance du journalisme. Parce que si, ultimement, le public ne peut pas être amené à faire confiance à des observateurs indépendants, c’est l’empire des réseaux sociaux, des démagogues et du déficit d’attention qui gagne.

 

Si des millions de personnes ont cru à un massacre dont ils n’ont jamais entendu parler, imaginez quand d’habiles manipulateurs sont au service de l’industrie du tabac, du pétrole ou, à ce qu’il paraît, du sucre.

C’est en ces termes que, comme journalistes scientifiques, nous devons réfléchir. Ce que nous affrontons, ce n’est pas de l’ignorance. Ces gens ne sont ni moins intelligents ni moins éduqués. Mais sur ce fait d’actualité et sur beaucoup d’autres, ils ont cessé de faire le travail consistant à trier le vrai du faux. Par manque d’intérêt. Par manque de temps. Ou par manque « d’éducation aux médias », comme nous le croyons à l’Agence Science-Presse, puisque nous avons créé le Détecteur de rumeurs.

Reste à trouver la clef pour rejoindre ces gens. Parce que tant que nous nous contenterons de les voir comme des aberrations statistiques, nous échouerons à établir un contact avec eux.