Le 30 août, le magazine The New Yorker publiait un long dossier qui est l’exemple même de ce que le journalisme à son meilleur peut être... mais aussi l’exemple même de ce pour quoi il n’y en a pas plus souvent!

Intitulé Covert Operations, il s’agit d’un texte de 10 000 mots... ce qui, imprimé à simple interligne, donne 14 pages et demi! Un portrait du spaghetti de liens entre une multinationale méconnue, Koch Industries, « un des 10 plus gros pollueurs des États-Unis »... et un des plus généreux donateurs de toutes les causes qui s’acharnent à nier le réchauffement climatique. Après 2005, elle a dépassé le géant du pétrole Exxon pour ses dons aux groupes de pression maquillés en « groupes de réflexion », aux fondations et aux politiciens de droite —et ce spaghetti de liens s’étend aujourd’hui jusqu’au Tea Party.

Comme quoi la science est partout!

Les [frères] Koch se situent à un autre niveau. Il n’y a personne qui ait dépensé autant d’argent. La simple dimension de tout cela les met à part. Il existe un schéma de contournement des lois, de manipulation politique et d'obscurcissement. Je suis à Washington depuis le Watergate, et je n’ai jamais rien vu de tel.

Mais si j'ai écrit plus haut que ce reportage illustre également ce pour quoi le journalisme n'en produit pas plus souvent, c’est pour trois raisons qui n'ont rien à voir avec les frères Koch.

1. Ça coûte cher, un reportage d’aussi longue haleine, et la plupart des médias coupent dans leurs budgets depuis deux, voire trois décennies.

2. Il y a une controverse, et beaucoup de médias craignent, non sans raison, les poursuites. Par ailleurs, un journaliste pigiste, en cas de poursuite, n’est souvent pas protégé.

3. Mais plus déterminant encore, le lecteur... n’en demande pas tant! Combien ont cessé d’acheter leur quotidien local parce qu’il a cessé de publier le cahier Dossiers du week-end? Combien prennent le temps de lire un article de plusieurs pages dans leur magazine préféré? Qui aurait été capable de twitter un dossier de 14 pages?

Dans cette dynamique, le journalisme scientifique écope plus que les autres, parce que l’information scientifique ne peut pas se limiter à « la découverte du jour ». Certes, on pourrait remplir des journaux complets rien qu’avec des nouvelles scientifiques du type « Le chercheur X a annoncé aujourd’hui la découverte Y ». Mais le lecteur en ressortirait sans mises en contexte, sans perspectives.

Or, ce dossier sur Koch, lui, ce n’est que ça : une mise en perspective. Il n'y a pas de nouvelle, au sens journalistique du terme. La journaliste plonge pourtant à deux mains dans la politique, l’économie, la société... et la science. Une bonne façon d’apprendre au lecteur, en douce, que la science ne se fait pas dans une tour d’ivoire!

Les Koch ont donné des millions de dollars à des groupes à but non lucratif qui critiquent les règlementations environnementales et soutiennent des baisses de taxes pour l’industrie (...) Plusieurs des organismes fondés par Koch emploient des spécialistes qui rédigent des prises de position qui sont par la suite citées par des politiciens et des commentateurs.

(...) [ L’Institut ] Cato emploie aujourd’hui plus d’une centaine de personnes à temps plein et ses articles d’experts sont largement cités et respectés par les médias généralistes. Il se décrit comme non-partisan, et ses universitaires ont été fréquemment critiques des deux partis. Mais il a constamment moussé des réductions de taxes pour les compagnies, des réductions des services sociaux et une politique environnementale de laissez-faire. (...) [Ils] ont été particulièrement énergiques dans leur promotion du scandale du climategate.

Des universitaires et toutes sortes de lecteurs reprochent depuis longtemps aux journalistes de ne pas se préoccuper assez du contexte, de la mise en perspective. Mais la seule existence de ce dossier de fond —qu’on soit d’accord ou non avec ses conclusions— nous rappelle qu'ils font peut-être fausse route. Parce que des journalistes compétents, il n’en manque pas. Mais l’économie des médias étant ce qu’elle est, ces journalistes manquent d’éditeurs prêts à prendre des risques —et par-dessus tout, nos habitudes de consommation des médias étant ce qu’elles sont, ces dossiers manquent de lecteurs.